Cohen, Gustave/ Recueil de farces françaises inédites du XVe siècle.
Edited by GUSTAVE COHEN. Medieval Academy Books, No. 47 (1949).



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THE MEDIAEVAL ACADEMY OF AMERICA
PUBLICATION No. 47






RECUEIL DE FARCES FRANÇAISES INÉDITES
DU XVe SIÈCLE

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RECUEIL DE FARCES FRANÇAISES
INÉDITES DU XVe SIÈCLE


Publiées pour la première fois
avec une Introduction, des Notes, des Indices,
et un Glossaire



par
GUSTAVE COHEN
professeur en sorbonne





THE MEDIAEVAL ACADEMY OF AMERICA

CAMBRIDGE, MASSACHUSETTS

1949


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The publication of this book was made possible by grants of funds
to the Mediaeval Academy from the Carnegie Corporation of
New York and the American Council of Learned Societies.






Copyright by

THE MEDIAEVAL ACADEMY OF AMERICA

1949







Printed in U. S. A.


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Au grand historien américain du Théâtre Français

HENRY CARRINGTON LANCASTER

Affectueux et admiratif hommage


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AVANT-PROPOS

Je tiens à remercier ici la Mediaeval Academy of America d’avoir consenti à patronner cette publication et à l’inscrire dans sa célèbre collection, et l’American Council of Learned Societies d’en avoir permis l’impression par le subside qu’elle nous a accordé. Qu’il me soit permis aussi de nommer ici dans un sentiment de reconnaissance mon éminent collègue J. D. M. Ford, ancien Président de l’Académie, et l’ancien secrétaire des publications de celle-ci, R. J. Clements. Rien n’exprime mieux la grandeur d’un pays en guerre que cette persistance dans le travail pacifique de la science et cette aide accordée aux travailleurs en exil.

Qu’il soit donné à l’un de ceux qui ont bénéficié pendant deux ans de sa généreuse hospitalité de lui dire ici toute sa gratitude et toute son admiration et de lui offrir ce travail en hommage à son magnifique apport dans le domaine des études médiévales et françaises.

GUSTAVE COHEN

Paris, 1949


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TABLE DES MATIÈRES


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INTRODUCTION

I. Origine

Parmi tant de biens que j’ai perdus par suite de la ruée barbare — livres, fiches, manuscrits, correspondant à quarante ans de vie scientifique — j’ai heureusement réussi à sauver un document des plus précieux: la copie d’un gros recueil de farces pour la plupart inconnues, qui vient enrichir et compléter d’une façon remarquable notre connaissance du théâtre profane du XVème siècle.

Ce recueil, imprimé factice oblong (format qui est celui des manuscrits destinés aux acteurs, témoin le Manuscrit 617 de Chantilly que j’ai décrit et publié1) n’est pas, à vrai dire, absolument inconnu. Il a été aperçu par Eugénie Droz, la savante éditrice de ce Recueil Trepperel auquel il est apparenté, et signalé par elle en ces termes: “Il y a lieu d’intercaler ici trois séries inconnues qui forment un recueil conservé dans une bibliothèque privée. Ce volume, trouvé en même temps que le Recueil Trepperel,2 est d’un intérêt capital et il sera impossible de parler de la farce, en tant que genre littéraire, avant que ces pièces soient publiées. Je les ai examinées trop rapidement à mon gré, à une époque où je n’avais pas encore l’espoir de publier le Recueil Trepperel, de sorte que je n’ai pu me livrer à aucune identification d’imprimeur, ni copier les textes. Ce recueil est d’un format un peu plus petit que ceux que nous venons d’énumérer, il est imprimé en caractères gothiques de trois sortes, ce qui permet d’établir trois séries différentes.”

Suit une énumération de titres groupés, sous les numéros X, XI, XII, mais qui, souvent incomplète et inexacte, doit être remplacée par celle, suivie d’analyses, qu’on lira plus loin.

Toutes les pièces du recueil pourvues de titres gothiques et de marques d’imprimeur3 sont cependant sans lieu ni date. E. Droz croit pouvoir affirmer qu’elles ont été imprimées à Paris, vers 1540, mais, comme chacun sait, ceci ne préjuge en rien de leur date de composition et de représentation car, loin de périr au milieu du XVIème siècle, comme nos grands mystères, notre théâtre comique s’est assuré une longue survie, et certains recueils, tel celui de Copenhague, ont été réimprimés jusqu’au début du XVIIème siècle à une date aussi tardive que 1619 (Lyon).

Il convient donc de dépouiller les pièces de notre recueil sans préjugé et de tenter d’en établir successivement la date, la localisation et l’appartenance à divers groupes sociaux ou professionnels; mais avant cela il faut en dresser la liste dans l’ordre tout fortuit où elles se présentent en faisant suivre les titres, qui sont ceux de l’imprimeur ou de l’éditeur ancien, d’une brève analyse. Tout en me servant de ces désignations, j’ai renoncé à classer les pièces en farces, sotties et moralités, parce qu’il est difficile de faire une discrimination assez nette entre les divers genres de notre théâtre profane. C’est ainsi que le recueil débute par une sottie.

Sauf indication contraire, elles sont inédites.

II. Énumération et Analyse des Pièces du Recueil

I (Sottie). Farce nouvelle fort joyeuse à trois personnages, c’est à savoir: le prince, le premier sot, le second sot.

Sorte de sottie — parade: les deux sots ne reconnaissent pas tout de suite leur Prince parce qu’il a, par dessus son costume de sot, revêtu une robe de cour, mais, l’ayant dépouillé, ils échangent avec lui des propos décousus, satiriques et incongrus.4


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II.5 Farce nouvelle de celuy qui se confesse à sa voisine qui est habillée en habit de prestre qui est le Ribault marié, ou Maugré jalousie à troys personnages: c’est à savoir le mary, la femme, la voysine.

Le résultat de cette pseudo-confession est que la voisine apprend que le mari infidèle a dépucelé la fille du faux prêtre. En pénitence, femme et voisine s’unissent pour battre le mari.

III. Farce6 nouvelle des Esbahis à quatre personnages c’est à savoir: le premier, le second, le tiers esbahi et la justice qui les adresse.

Contre l’abus des bénéfices distribués à “Gens qui n’y sont pas propices” et autres abus, etc.

IV. Farce nouvelle à cinq personnaiges de Maistre Mymin qui va à la guerre à tout sa grant escriptoire pour mettre en escript tous ceulx qu’il y tuera. maistre mymin, le capitaine, lubine, le souldart, le seigneur.7

V. Farce nouvelle à quatre personnages, très bonne et très joyeuse de Thevot qui vient de Naples et amaine un Turc prisonnier c’est à savoir: colin, la femme, le pelerin, thevot.

Déjà connue, publiée et republiée en 1542 chez Barnabé Chaussart, sous le nom de: Colin, fils de Thevot le Maire. Répertoire, 121; Choix de farces par Mabille, II, 5, 33.

VI. Farce8 nouvelle très bonne et fort joyeuse des Queues troussées à cinq personnaiges c’est à savoir: macé, lanternier, michault, savetier, la premiere femme, la seconde, maistre aliborum, les queues troussees.

Les deux femmes ont des robes à queues, ridiculement longues. Maître Aliboron, qu’elles vont consulter, les leur trousse et y met un miroir où se mirent leurs maris; après avoir ôté le chaperon, ils s’aperçoivent qu’ils ont des oreilles de veau. Le second conclut: “sont veaux et si n’en sçavent rien.”

VII. Farce nouvelle à six personnages c’est à savoir: regnault qui se marie à lavollée, godin fallot, franc arbitre, lavollée, messire jehan et son clerc.

Abandonnant Godin Fallot, joyeux compère, et Franc Arbitre et malgré les avertissements qu’on lui prodigue, Regnault épouse Lavollée, ce qui fait supposer qu’il sera battu et . . . cocu. La pièce est assez plaisante et émaillée de chansons.

VIII. Farce nouvelle de trois amoureux de la Croix à quatre personnages c’est à savoir: martin, gaultier, guillaume et l’amoureuse.

Une femme mariée, beatrix (?), donne rendez-vous à trois amoureux après avoir reçu de chacun d’eux dix écus; l’un à dix heures, l’autre à onze heures, le troisième à minuit, au pied d’une grande croix. Le premier doit se déguiser en prêtre, le second en mort, le troisième en diable. Ils se rencontrent et sont très effrayés, mais bientôt ils se démasquent et reconnaissent qu’ils sont dupes de la même coquette.

IX. Farce nouvelle très bonne et fort joyeuse des amoureux qui ont les botines Gaultier à quatre personnages ç’est assavoir: rousine, gaultier, le premier gallant, le deuxieme gallant.

Les deux Gallants font la cour à Rosine qui leur donne un rendez-vous et, comme gage à chacun séparément, une des bottines que son mari lui a donné à porter au cordonnier. Ainsi que dans la pièce précédente, ils s’avouent l’un à l’autre qu’ils ont été dupés.

X. Farce nouvelle à deux personnages c’est à savoir: le brigant et le curé.

Un curé est arrêté en allant à son Eglise par un brigand, qui veut le détrousser, mais qui finit par se confesser. Fade, sans intérêt, quelques mots incompréhensibles.

XI. Farce nouvelle du Clerc qui fut refusé à estre prestre pour ce qu’il ne sçavoit dire qui estoit le père des quatre Filz Haymon. A quatre personnages, c’est à savoir: le maistre, jenin clerc, l’official.


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N’ayant pu répondre à l’Official qui était le père des quatre fils Aymon, Jenin le clerc revient vers son maître, qui lui reproche sa bêtise lui remontrant que la réponse était aussi simple que: qui est le père de Colart le Fèvre. Jenin retourne à l’official et déclare que le père des quatre fils Aymon c’est Colart le Fèvre. Il est définitivement repoussé.

XII. Farce (en réalité moralité) nouvelle à troys personnages c’est assavoir: cautelleux, barat9 et le villain.

Cautelleux et Barat s’allient pour tromper le vilain. Barat lui dérobe son âne tandis que Cautelleux contrefait cet âne allant au paradis et en profite pour lui dérober demi-écu; Cautelleux ensuite lui marchande deux pots et les casse en apprenant de Barat la mort de son père; puis Cautelleux met Barat dans un sac sous prétexte de le mener faire abbé; il en sort. Le vilain prend sa place et est battu par les deux coquins.

XIII. Farce nouvelle à trois personnages fort joyeuse. C’est assavoir: tarabin, tarabas, triboulle mesnage.

Tarabin, la mal mariée, se plaint de la tête de son mari, qui lui se plaint du cul de sa femme. Triboulle Mesnage les accommode puis emporte les ustensiles souillés et les ordures de la maison. L’auteur s’excuse lui-même in fine d’une farce “ung bien petit grace” (grasse).

XIV. Farce nouvelle très bonne et fort joyeuse des deux frans archiers qui vont à Naples. A deux personnaiges, c’est assavoir: le premier franc archier, le deuxieme franc archier.

Deux bravaches se menacent l’un l’autre, le second, plus couard encore que l’autre, s’enfuit.

XV. Farce nouvelle très bonne et fort joyeuse des femmes qui font accroire à leurs maris de vecies que ce sont lanternes. A cinq personnages. C’est assavoir jenin, grant gosier, la première harangière, la seconde harengière, la vieille.

Les deux harengères s’injurient, s’accusant l’une l’autre de vendre du poisson avarié et de tromper leurs maris. Ceux-ci Jenin Marion et Grantgosier les entendent. Mais comme ce sont deux ivrognes, la vieille Typhaine conseille aux deux harengères de leur faire accroire que des vessies sont des lanternes. Ils se laissent persuader et désormais accepteront tout. C’est ici la première apparition de Grantgosier (le grandgousier des grandes et inestimables chroniques) qui là non plus n’a aucun des traits qui caractérisent le père de Gargantua, si ce n’est qu’il aime à boire.10

XVI. Farce nouvelle des femmes qui se font passer Maistresses. A cinq personnaiges. C’est assavoir: le maistre, le fol, alison, la commere, le mari.

Maistre Regnault apporte aux deux femmes, la Commère et Alison, une bulle du pape qui les fait maîtresses, leur confère le bonnet rond, et leur donne droit de planter là leur mari, ce qu’elles font pour Martin, afin de faire un exemple.

XVII. Farce nouvelle des femmes qui apprennent à parler latin. A six personnages. C’est assavoir: le principal, le provincial, robinet, guillemette, alison, barbette.

Le Principal et le Provincial apprennent à trois Parisiennes, dont ils veulent faire des “Artiennes,” un latin de fantaisie. La pièce, assez fade, appartient au milieu universitaire de la Montagne Sainte Geneviève, à laquelle il est fait allusion.

XVIII. Farce nouvelle et fort joyeuse de Resjouy d’Amours qui révèle son secret à Gaultier Guillome, dont il est mis ou sac aux lettres de peur d’estre bruslay. A trois personnages, ç’est assavoir: resjouy d’amours, gaultier guillome, tendrette femme de Gaultier.

Tendrette est courtisée par Resjouy d’Amours qui, par indiscrétion et bêtise, révèle au mari le lieu du rendez-vous et la personne. Il surprend les amoureux, mais Tendrette sauve, de la fureur de son mari, qui détruit le mobilier, le sac aux lettres dans lequel elle a caché son amoureux.

XIX. Farce nouvelle très bonne et fort joyeuse du Pasté, et est à trois personnages: c’est assavoir l’homme, la femme, le curé.

L’homme est un Jehan Jehennin, mari trompé par sa femme avec le curé Maistre Guillaume. Elle le force à l’inviter à souper et mange avec le curé le pâté qu’elle a préparé, tandis que lui fait chauffer la cire
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pour estouper le cuvier à laver les mains. A la fin mari et femme se réconcilient sur le dos de leur hôte qu’ils battent. Sans doute mise à la scène d’un proverbe de celui qui fait chauffer la cire. La farce, qui semble parisienne, est assez fade et de peu de force comique.11 Aucun rapport avec le Pâté et la Tarte (Répertoire, p. 190).

XX. Farce nouvelle très bonne des drois de la Porte Bodès et de fermer l’huis. A trois personnages: le savetier, sa femme, le juge.

Le mari savetier et la femme se battent au sujet d’une porte, que ni l’un ni l’autre ne consentent à fermer. Le fera celui qui, le premier, rompra le silence: c’est la femme, qui, entreprise par le juge, s’irrite de l’indifférence de son mari. Néanmoins, comme elle refuse de s’exécuter, ils décident de porter leur différent devant le juge où elle invoque toutes les besognes du ménage. On reconnaît la double influence de la Farce du Chaudronnier (pari du silence) et de la Farce du Cuvier.12

XXI. Farce nouvelle de Celuy qui garde les patins. A trois personnages: le patinier, le savetier (jacquet) et sa femme.

Le savetier surprend sa femme avec son amant le patinier. Celui-ci envoie le mari garder les patins pendant qu’il courtise celle-ci, promettant de siffler pour lui donner occasion de prendre sa femme en flagrant délit. Toutefois il oublie de siffler. Le mari impatient les surprend néanmoins ensemble et les bat plus sérieusement que n’attendait le patinier. Version brève, 310 vers. Cf. XXXV.

XXII. Farce nouvelle du Mince de Quaire, à trois personnages, c’est assavoir: bietrix, mince de quaire, fricquette.

Mince de Quaire fait la cour à deux filles qui sont à la fontaine. Il donne à Biétrix un écu pour avoir ses faveurs. Fricquette en réclamant la moitié, elles se disputent. Mince de Quaire les entend et ayant perdu toute estime pour elles, veut le leur retirer. Fricquette arrose d’eau Mince de Quaire qui cède la place, et Bietrix, pour la remercier, lui abandonne la moitié de l’écu.13

XXIII. Farce de la femme qui fut desrobée à son mari en sa hote et mise une pierre en son lieu. A quatre personnages, c’est assavoir: le laboureur, (jehan des prés), la femme (jeannette), frere frappart, le clerc.

La femme se plaint d’être impotente et de ne pouvoir aller aux champs. Jaloux, le Laboureur (jehan des prés) l’emmène dans une hotte. Frère Frappart l’amuse de vaines paroles, tandis que le Clerc y substitue, dans la hotte, une pierre. Il fait d’elle son plaisir tandis que le Laboureur se lamente. Frère Frappart, revenu, l’exhorte à bien prier Dieu et ramène ensuite la femme au lieu de la pierre. Le Laboureur est satisfait. La pièce contient bon nombre de rondeaux, comme les grands mystères.

XXIV. Farce nouvelle très bonne et fort joyeuse du Dorellot aux Femmes qui en a la Chemise Bertrand. A quatre personnaiges ç’est assavoir: bertrand, sadinette, le dorelot, faicte au mestier.

Incitée par l’entremetteuse, Sadinette trompe l’amant, le Dorelot, lui arrache des promesses de robe et, pour le faire échapper à la colère du mari, le revêt d’une vieille chemise de celui-ci: “la chemise Bertrand.14

XXV. Farce nouvelle de Legier d’Argent à quatre personnages, c’est assavoir: jacquet, legier d’argent, la vieille, et le paige.

Legier d’Argent, vantard et besogneux, que raille son page Jacquet, prête sa femme à qui la veut pour en tirer quelque pécune.

XXVI. Farce nouvelle du Faulconnier de ville qui emmaine la beste privée, tandis que le faulconnier champestre et le Gentilhomme sont bendez pour la cuider prendre à tastons. A quatre personnages, c’est assavoir: faulconnier de ville, faulconnier champestre, et le gentilhomme (plus la fille, personnage muet).


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Les deux faulconniers vantent leur métier, mais celui de la ville c’est la fille qu’il chasse. Survient un gentilhomme pour prendre part à leur débat et une fille (personnage muet) que le faulconnier de ville ne tarde pas à capturer. Les deux autres réclament leur part, mais se laissent bander les yeux pour qu’on la joue à Colin-Maillart. Faulconnier de ville s’enfuit, emmenant la fille et laissant les autres s’efforcer de l’atteindre à tâtons.

XXVII. Farce des Enfans de Bagneux à deux personnages, c’est assavoir: guillot tabouret, tybault chenevote.

Deux paysans de Bagneux aux environs de Paris discutent de leurs amours, préférant leurs bergères aux citadines et concluent: “Il n’est amours que de village.” C’est la tradition pastorale d’Adam le Bossu dans le Jeu de Robin et Marion vers 1283.15

XXVIII. Farce nouvelle très bonne et fort joyeuse d’une femme à qui son voisin baille ung clistoire. A trois personnages, c’est assavoir: trubert chagrinas, frigalette sa femme, doublet son voisin.

Doublet, médecin, vante sa marchandise. Trubert Chagrinas tance sa femme à qui il commande toute besogne, mais à qui il donne peu de plaisir. Elle s’en plaint à son voisin, qui lui suggère la manière de se plaindre et de se porter malade. Elle suit le conseil, fait appeler Doublet par son mari, qui la lui laisse emmener. Inquiet il surprend le rendez-vous qu’ils se donnent, bat sa femme et la ramène chez lui.

XXIX. Farce nouvelle des femmes qui font baster leurs maris aux corneilles. A cinq personnages, c’est assavoir: guillemette, phelipote, pierre tinette, dando, l’amoureux.

Guillemette envoie son mari Pierre Tinette cueillir avec les dents dans le jardin du curé de Charonne une herbe et sa racine qui guériront son mal de dents, tandis que Phelipote, en lui disant d’observer le vol des corneilles pour la pluie, écarte son mari aussi pour faire place à son amant. Tous deux reviennent en leur hôtel, entendent leurs épouses se vanter de leur stratagème et les battent. Le personnage de Dando [mareschal] est un “emploi” qui nous est connu par le Recueil Trepperel IX, page 185: Le magister sentencieux qu’on berne.

XXX. Farce nouvelle du Ramonneur de Cheminées fort joyeuse, nouvellement imprimée. A quatre personnages: le ramoneur, le varlet, la femme, et la voysine.

Consiste surtout en un dialogue plein d’équivoques grossières entre le ramoneur et son valet, qui le force à assurer même à la femme et à la voisine amoureuse de Jean du Houn qu’il n’a plus la force de “ramoner.” Cf. Le ramoneur de cheminées, dans Répertoire, p. 225. Ancien théâtre français, t. II, pp. 189-206.

XXXI. Farce nouvelle de l’ordre de Mariage et de Prebstrise très honneste et joyeuse pour joer à toutes nopces, et est à quatre personnages. C’est assavoir: l’homme marié, l’ecclésiastique, le gallant qui se marie, la fille estant pres la tour de mariage.

Le Marié et l’Ecclésiastique exposent chacun les avantages de leur état et cherchent à y gagner le Gallant. Mais celui-ci accepte de la Fille, qui survient, le chapeau de fleurs. Ils iront ensemble à la Tour de Mariage, ayant entre eux la Paix. Il y a là une de ces farces de noces telle que Malostru en offre à Teste Creuse dans la sottie VIII des Coppieurs et Lardeurs. (Page 164 du Recueil Trepperel.)

XXXII. Farce nouvelle à quatre personnages du Mariage Robin Mouton: la mere, robin mouton, sebille, peu subtille.

La mère marie son fils Robin Mouton avec la fille de Sebille, Peu Subtille. (Lacune importante, folios 191 et 192, doubles des folios 237 et 238 où ils sont à leur place.) Une allusion à la fin à Sainte Gervaise. Il est question chez Rabelais de Robin Mouton dans la fameuse scène des Moutons de Panurge.

XXXIII. Farce nouvelle à quatre personnages, c’est assavoir: le savetier, le moyne, la femme, le portier.16

Le savetier vante au moine les charmes de sa femme, mais celle-ci survient qui bat et tance son mari. Le moine s’offre à la mener à résipiscence par confession, mais c’est pour faire d’elle à son plaisir. Le mari prend les vêtements de sa femme et bat le moine ainsi que le portier complice.


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XXXIV. Farce nouvelle à trois personnaiges des Esveilleurs du chat qui dort, dont ils s’en prennent par le nez et sont farcez.

Les deux éveilleurs s’en prennent à un chat qui dort et les égratigne aux mains et au nez et le Fol les raille. (Sottie?)

XXXV. Farce nouvelle du patinier à troys personnages. C’est assavoir le patinier, le savetier, la savetière.

Le Patinier aime la Savetière que son mari soupçonne d’être infidèle. Le Patinier lui propose d’éprouver la vertu de sa femme en lui faisant la cour, tandis que le mari gardera les patins. Le patinier sifflera au bon moment, mais il oublie cette convention et tous deux sont surpris par le mari qui les roue de coups tous les deux. Version longue (531 vers) de XXI (310 vers).

XXXVI. Farce nouvelle à quatre personnages des femmes qui font renbourer leur bas. C’est assavoir la première femme, la seconde femme, espoir, de mieulx.

Farce qui n’est qu’un tissu d’équivoques grossières sur l’expression mentionnée dans le titre. Le plus singulier y est la dissociation en deux d’un personnage allégorique de Moralité, si l’on peut dire: Espoir de Mieulx.

XXXVII. Farce nouvelle à quatre personnaiges du Savetier qui ne respont que chansons. C’est assavoir: le savetier, sa femme, son varlet, la voisine.

Sandrin avec son valet Naudet répond par des chansons à toutes les requêtes de sa femme Claudine, secondée par la voisine Ysabeau, tendant à l’acquisition d’une nouvelle robe.

XXXVIII. Farce nouvelle des femmes qui vendent amourettes en gros et en détail, mais l’esgard du marché les met à pris. A quatre personnages, c’est assavoir: finette, fierette, adam, mal pascience.

Finette et Fierette vont au marché vendre leurs amourettes. L’Esgard du Marché en fixe le prix. Villoire, Sotereau de village, qui y est venu vendre ses oisons, veut leur en acheter et ne reçoit que des coups. Dans l’intervalle de ces deux scènes a éclaté une dispute entre Adam et Mal Pascience qu’essaie d’apaiser leur voisin Enguerrant.

XXXIX. Farce nouvelle de Mahuet qui donne ses oeufs au pris du marché et est à quatre personnaiges, c’est assavoir: mahuet, la mère, gaultier, la femme.

Mahuet, qui est un type de badin et de niais, a reçu l’ordre de sa mère d’aller vendre ses oeufs à Paris au prix du marché qu’il prend pour un personnage. Il les refuse donc à une femme, mais les accorde à Gualtier, qui se donne pour tel, puis celle-là le barbouille de noir sous prétexte de le laver. Toutefois le sot se venge en lui brisant sur la tête un pot où sa main est restée prise. Au retour sa mère se refuse à reconnaître en ce barbouillé son fils Mahuet.

XL. Farce nouvelle à quatre personnages des trois nouveaux martirs. C’est assavoir: martir marié, martir en procès, martir en mesnaige et la fin.

Les trois personnages se plaignent entre eux d’abord, puis devant la Fin, du martyre qu’ils ont connu l’un en mariage, le deuxième en procès, le troisième en ménage, et celle-ci, convaincue, les couronne martyrs avec palme et auréole. (Moralité.)

XLI. Farce nouvelle à troys personnages c’est assavoir: martin de cambray, guillemette sa femme et le curé.

Martin le savetier se dispute avec sa femme Guillemette et, jaloux, l’enferme avant d’aller au marché, vendre des vieux souliers et houseaux. Le curé qui est amoureux d’elle essaie en vain de pénétrer dans la place, mais elle lui conseille de se déguiser en diable et de l’emporter au moment où son mari, lassé par trop de plaintes, dira: “le Diable l’emporte!” Ainsi dit, ainsi fait. Le mari rentre, nouvelle dispute, Martin prononce le mot fatidique, faisant apparaître le faux diable, qui emporte la femme sur son épaule. Il reparaît ensuite en curé pour entendre le récit du mari affolé auquel il essaie en vain de persuader qu’il s’agit d’un mauvais plaisant. Mais le voici de nouveau qui, déguisé en diable, rapporte la femme qui raconte à Martin apeuré qu’elle a vu en enfer toute une fournée de jaloux. Il reçoit d’elle une ceinture qui le fait Martin de Cambrai (?) et lui remet les clés de la maison dont elle usera librement. C’est une des pièces les plus plaisantes du recueil.


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XLII. Farce nouvelle des maraux enchesnez à trois personnages, c’est assavoir: justice, soudouvrer, coquillon.

Deux marauds, prisonniers et enchaînés par Justice, Soudouvrer et Coquillon, font mille projets de vie libre et belle et évoquent leurs exploits passés, démesurément grossis.

XLIII. Farce nouvelle de Digeste vieille et Digeste neufve ou deux escoliers estudient lesquels ne peuvent trouver moyen d’avoir argent si n’est par coustume et loix. A cinq personnages, c’est assavoir: le premier, le second, digeste vielle, digeste neufve, coustume.

Il y en a même deux le plus, le tiers et le quart, qui apparaissent à la fin. Digeste vieille et Digeste neufve discutent de leurs mérites réciproques qu’elles content au premier et au second étudiant en droit. L’un et l’autre se donnent à Coustume, qui a pour eux plus de charme, et se conduiront désormais “Par droit, par coustumes des lois.” Evidemment pièce destinée à des étudiants en droit ou à des Clercs de la Basoche.

XLIV. Farce nouvelle — à trois personnages, c’est assavoir: richard, gaultier, tierry: Le Pourpoint retrechy.

Richard et Gaultier compagnons de débauche de Tierry en rétrécissant son pourpoint lui font croire qu’il est enflé d’hydropisie et mourant. Gaultier, déguisé en prêtre, le confesse et apprend ainsi qu’il l’a fait cocu en courtisant Alison et qu’il a battu un soir Richard. Tous deux s’en vengent et l’emportent pour le jeter à l’eau sous prétexte de le guérir en lui faisant changer d’air.

XLV. Farce nouvelle à trois personnages, c’est assavoir: L’aveugle, sa chamberiere et son varletnommée la Farce du Goguelu.

La chambrière propose à l’aveugle de jouer au jeu de broche en cul: occasion de le her et de le faire battre par Goguelu, le valet, qui change de voix pour faire le sergent. Ils s’en vont en chantant à trois une chanson en s’accompagnant de la vielle. Ce jeu est aussi proposé par Sauldret à son maître, dans un Mystère de la Résurrection.17

XLVI. Farce nouvelle excellentement bonne de quatre femmes, c’est assavoir: la bragarde, la gorière, la bigotte, et la théologienne.

La Théologienne, venue de Rome avec une bulle, recueille les confessions successivement de la Bragarde, la Gorrière, la Bigotte, puis les congédie sans leur donner provisoirement l’absolution.

XLVII. Farce nouvelle à cinq personnages, c’est assavoir: faulte d’argent, bon temps, et les troys gallans.

Les trois gallants “sans souci” se plaignent de l’absence de Bon Temps que Faulte d’Argent bride et tient étroitement prisonnier. Elle le reprend après qu’il s’est échappé pour se plaindre à eux des misères du temps présent.18

XLVIII. Farce nouvelle à deux personnages, c’est assavoir: rifflart et finette, la mauvaistié des femmes.

Rifflart achève une cage où il veut mettre une pie, mais elle préfère un coucou. Ils se disputent et se battent jusqu’à ce que l’obstination féminine triomphe. C’est un coucou qu’ils rapporteront bientôt du marché.

XLIX. Farce nouvelle — du Capitaine Mal en Point, à cinq personnages, c’est assavoir: briffault, paillart, mal en point capitaine, près tondu, maulpensé, capitaine des Mauhaictiés.

Mal en Point, capitaine, prétend avoir sous ses ordres Briffault et Paillart comme anciens archers. Maulpensé, capitaine, les fait inviter par son garçon Près Tondu à un festin qui reste imaginaire, ce dont ils sont fort morfondus.

L. Farce nouvelle — de la Résurrection Jenin à Paulme, à cinq personnaiges, c’est assavoir: jenyn a paulme, la soeur a jenyn, joachim, thoynon et caillette.

La soeur de Jenyn à Paulme se lamente en présence de Joachim de l’avoir perdu, mais voici qu’il apparaît
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revenu des enfers. En son honneur et avec Thoynon et Caillette, survenues sur ces entrefaites, sera fondée sous le vocable de Saint Baboyn, l’abbaye des ressuscités. L’argot picard rend cette pièce souvent difficile à comprendre.19

LI. Farce nouvelle des Chambrières à quatre personnages, c’est assavoir: guillemette, marguerite, debat et le cordelier.

Deux chambrières à la fontaine médisent de leurs maîtres. Débat s’amuse à les exciter l’une contre l’autre. Tandis qu’elles se disputent, survient le Cordelier qui les réconcilie.20

LII. Farce nouvelle de la trippière à trois personnages c’est assavoir: rolhiart, male fin, la trippière.

Rolhiart demande à la tripière de lui faire l’aumône; elle refuse. Male Fin se présente à son tour sous un déguisement sur les conseils de Rolhiart, qui feint de se prendre de querelle avec lui et de lui asséner sur la tête le pot à tripes avec lequel il s’enfuit, tandis que la tripière est aveuglée par le brouet qu’il lui jette à la tête. Ils se gobergent ensuite ensemble, tandis que la tripière se plaint à Rolhiart de nouveau déguisé, puis toute seule.

LIII. Farce nouvelle des Coquins à cinq personnages, c’est assavoir: maulevault, pain perdu, pou d’acquest, le tavernier et le clerc.

Les trois coquins ou truands parlent de choses et de pays fantastiques, se reprochant à chacun leur saleté, puis, buvant et mangeant au Château, content leurs exploits imaginaires, après quoi successivement ils se sauvent pour ne pas payer l’écot. Farce d’écoliers de l’Université de Paris, contemporains et émules, au talent près, de François Villon. Cf. Droz, p. 96. Dans la Sottie VIII des Coppieurs et Lardeurs (avant 1488) Malostru offre à Testecreuse: “J’ay la Farce des troys coquins.” C’est sans doute celle des “Sots guerdonnez,” VI du Recueil Trepperel (antérieur à 1488).

III. Chronologie

J’ai dit au début de cette introduction que, selon l’opinion d’E.Droz, la plupart des pièces de notre recueil avaient été imprimées vers 1540, mais en même temps que ceci ne préjugeait en rien de leur date. Celle-ci doit être, autant que possible, établie, pour chacune, par des éléments intrinsèques, surtout allusions à des événements et à des personnages assez rapprochés de celle de la représentation pour pouvoir être comprises du public et lui être par conséquent plaisantes. Déjà la seule analyse des pièces XXXI et LIII nous a conduits vers les années 80 du XVe siècle. Dans cette dernière, LIII (p. 442), Maulevault, parlant des gueux qu’il a connus, articule:

Dictes moy n’ouïstes vous oncque

Parler des beaux faits de la Hire. . . .

Qui fust si vaillant homme de guerre?

La Hire, né en 1390, mourut en 1443, mais a pu rester célèbre, comme le Chevalier Bayart, longtemps après. 1443 est donc ici plutôt un terminus a quo, un point de départ (car il est donné comme mort) qu’un terminus ad quem qu’on ne pourrait dépasser. Si l’on admet pour Pathelin la date de 1464 que Holbrook et Cons21 ont rendue vraisemblable et qui en tout cas se situe avant 1470, date du document officiel reproduit par Petit de Julleville, (Répertoire, p. 197), XLIV est postérieur, à cause de l’allusion de Gautier aux divers langages, quand, faux prêtre, il recueille la confession de Thierry (p. 250):

Si tu veulx et si parleré

Breton ou picard.

Cette conclusion est confirmée par la mention d’un épouvantail de chenevière (p. 351) qui ne peut
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se référer qu’au Franc Archer de Bagnolet, monologue également postérieur d’un peu à 1470 (cf. Répertoire, p. 269):

RICHARD

Sembles dea, tu me sembles estre

Ung espouvantail de chenevière. . . .

Les beaux pathelins (trompeurs)

Pour venir aux fins . . .

COQUILLON

Se maistre Henry ne fust mort,

Nous fussions picça despechiés.

SOU d’OUVRER

Dieu luy pardoint ce pechez.

Helas! c’estoit nostre bon père.

COQUILLON

Nous étions la meilleure paire

De pigeons de son colombier.

Point de doute qu’il ne s’agisse de Henry Cousin, bourreau de Paris entre 1457 et 147922 dont les deux personnages sont le gibier d’élection. XLII est donc postérieur à 1479.

Un terminus ad quem nous est donné au moins pour XXXVII (p. 293), par une allusion à l’expédition de Charles VIII en Italie (septembre, 1494-octobre 1495) et peut-être à la réunion de la Bretagne et de la France par le mariage d’Anne avec celui-là (1491).

SANDRIN

Il nous faut aller à la guerre

Par le sang bieu de là les mons.

NAUDET

Si le roy nous y a semons

C’est grant folye de tant attendre.

SANDRIN (en chantant)

Prenés le temps, Breton de Nantes,

Prenez le temps comme il viendra!

BRIFFAULT

Il n’en est pas trois aussi seurs

Que nous d’icy jusqu’à Pavie.

Bien entendu, il ne s’agit pas ici de la défaite de François Ier à Pavie (1525).

L’évocation du Mal de Naples et le jeu de mots sur Surie (la suerie de la vérole) peut se rapporter aussi à la conquête du Royaume de Naples par Charles VIII (XLVI, p. 376):

LA THÉOLOGIENNE

Fustes-vous oncques à Naples?

LA GORRIÈRE

Sy ay! Sy ai! G’y ay esté!


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LA THÉOLOGIENNE

Et en Surie?

LA GORRIÈRE

Voyre, par Saincte Marie,

Au plus parfond du païs

Et fus logée à la roupie,

Le premier coup que g’y allis.

Mais voici qui est plus précis, comme allusion à la fois à l’expédition de Charles VIII à Naples (1494-5) et à la bataille de Montlhery, que le Comte de Charolais (plus tard Charles le Téméraire) y livra, à la tête de la Ligue du Bien Public, le 16 Juillet 1465, à Louis XI, qu’il ne put empêcher d’entrer dans Paris, XIV. Les deux Francs Archiers, qui vont à Naples, devisent:

(p. 103)

Pensez qu’il en fist plusieurs rendre

La journée Mont le Héry.

Les Francs Archers, supprimés par Louis XI en 1480, furent rétablis par François Ier en 1520; mais dans l’intervalle, s’ils ont quitté le théâtre de la guerre, ils n’ont pas quitté la scène. Il ne faut donc retenir ici que le terminus a quo de 1465, rejoignant celui que fournissent les allusions patelinesques. Toutefois cette pièce XIV est farcie d’allusions au plaisant Franc Archer de Bagnolet23 qui est de la décade de 80.

(p. 103)

Ha! je ne crains pas une maille

Homme, s’il n’a plus de dix ans.

(Celui de Bagnolet ne craint page “s’il n’a point plus de quatorze ans.”)

Le SECOND

Je ne crains rien, fors les gendarmes!

(imité de son “Je ne craignois que les dangiers,” repris par Panurge).

“Mais que de fouir j’aye espace” emprunté à l’épitaphe du même, imitée encore. Si l’on ajoute le “Vela mon gantelet pour gaige” de la page 104, on verra que l’imitation confine au plagiat. Dans la même pièce des Francs Archiers à Naples, le dialogue: (p. 105)

Vive saint Yves

Le SECOND

     Vive le quoy?

Dites et puis je le diray.

s’inspire de la Sotie des Trois Galants et Flipot (Recueil général des Sotties, Paris, 1922, éd. Em. Picot, t. III p. 169-204). Au contraire XLV connaît le Mystère de la Résurrection attribué erronément à Jean Michel et il a eu en main ou a entendu la version du Manuscrit de la Bibliothèque Nationale, que j’ai utilisée moi-même dans mon étude sur La Scène de l’Aveugle et de son Valet (Romania, 1912). Goguelu parle du Jeu de broche en cul qui est celui par lequel Saudret, le garçon d’aveugle, dupe son maître, et la même farce connaît aussi l’effet du changement de voix, dont j’ai pu établir la tradition depuis le Babio du XIIème jusqu’aux Fourberies de Scapin de Molière, en passant par le dit Mystère de la Résurrection.

(p. 365)

LE VARLET en faignant sa voix

Et estes vous icy, gallans,

Avecques la mille duquoys (sic)24


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Les références à d’autres pièces de théâtre comme les allusions historiques nous ramènent donc elles aussi à la décade 1480-1490. Certaines allusions mythologiques dans XVII peuvent être inspirées de la Passion de Jean Michel jouée à Angers en 1486, de même celles de la Farce III (p. 21): Jason, Médée, Phébus, Phaéton, Phèdre, Saphire (Sapho?) et dans la Sottie I (p. 4) l’évocation de trois philosophes, d’ailleurs connus dans l’Ecole:

Quel Socrates! Quel Pithagoras! Quel Platon!

Tous ces éléments “antiques” se rapportent fort bien à la Prérenaissance de 1475 à 1490, où écrit Robert Gaguin et où l’on commence à enseigner le grec à Paris.25

Enfin des mentions de types d’acteurs ou de personnages connus par le Recueil Trepperel tel Dando Maréchal et sur lesquels nous aurons à revenir nous mènent à la même période.

XXVIII p. 224:

TRUBERT (le mari trompé)26

Et certes je suis bien Dando

Dando, mais plus que Dandinastre.

Or ce Dando est avec Maître Aliboron, qui appartient aussi à notre recueil, le héros de la Sottie des Sots qui corrigent le Magnificat (Recueil Trepperel, p. 165) antérieure à 1488. La sottie fait allusion au personnage bien connu de Roger Bontemps, p. 3:

Roger le sait, Bon Temps le voit.

Mais la plus surprenante des apparitions de type est celle de celui qui sera si célèbre au XVIIème siècle parmi les grands Farceurs: Gautier Garguille.

(V. p. 40)

THEVOT

Marier et à quelle fille?

COLIN

A la fille Gaultier Garguille27

La mention des Gallants sans Soucy et des Gaudisseurs dans IX (p. 77) est trop vague pour qu’on en puisse tirer des conclusions chronologiques.

En l’absence d’un répertoire complet des chansons du XVème siècle et d’indications sur la date de leur première apparition, il est impossible d’utiliser celles auxquelles il est fait allusion dans nos pièces et qui sont nombreuses.

J’ai essayé de la datation par les costumes, mais ces recherches, par exemple, sur les vêtements courts ou les pantoufles des gorriers (élégants) ou les queues longues et troussées des robes de femme n’ont pas donné des résultats assez précis pour valoir d’être consignés ici. De même pour les monnaies, désignation et valeur.28

En conclusion, il semble bien que pour toutes les pièces de notre recueil sur lesquelles on peut étayer des inductions précises, c’est la décade de 1480 à 1492 qui s’impose. Ceci est d’autant plus intéressant que les conclusions d’E.Droz pour le Recueil Trepperel sont sensiblement les mêmes.

Il y aurait donc eu à Paris, dans cette période de paix relative entre la fin des guerres civiles et le commencement de l’expédition d’Italie, une remarquable efflorescence de notre théâtre comique.

IV. Localisation

Le principe de la localisation, en matière théâtrale, est celui-ci: le public se plaît à entendre l’acteur se référer aux lieux qui sont les plus familiers à l’un comme à l’autre, ce qui diminue la
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part de la convention théâtrale et les rapproche de la réalité quotidienne. Ceci ne peut être le fait naturellement que du théâtre comique, le théâtre tragique nous éloignant au contraire de celle-ci encore que les Mystères nous y plongent à l’occasion, mais surtout — il est vrai — dans leurs scènes plaisantes. L’allusion n’est pas seulement aux lieux, elle est à la corporation, dont les acteurs font partie et qui est familière au public: Collège, Université, Basoche29 c’est-à-dire l’ordre universitaire et judiciaire.

Irons-nous sur Navarriens? demande-t-on en IV, p. 3130 et ce terme doit désigner le Collège de Navarre dans la bouche des étudiants. Ces derniers sont aussi familiers avec la “librairie du Couvent des Grands Augustins” près de la Seine (IX, p. 72).31 Mais l’exemple le plus caractéristique tant pour la localisation que pour la spécialisation universitaire est dans LIII:

MAULEVAULT

. . . . . . . . . . . . . . . . . . se l’aventure(p. 433)

M’avenoit et mon ancestrure

Seroit du tout renouvellée

Et seroit Grève relevée,

Saint Innoscent et Petit Pont.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

PAIN PERDU

D’où je vien? Je vien d’Avignon.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

POU D’ACQUET

Or devisons mes mignons

Qu’on dit de beau parmy Paris

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

MAULEVAULT

On le* vent à chariotées(p. 434)

En Grève et aussi aux Halles . .

POU D’ACQUET

Et je vy passer ung bateau

Auprès de l’ille Nostre Dame.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

PAIN PERDU

Car la maindre est com je suppose(p. 436)

Beaucoup plus grosse qu’ung groseil

Ne la pierre de Mauconseil32

Ou du Palays lyez ensemble.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ou en chascune a ung clocher,

Grant comme les tours (de) Nostre Dame.

PAIN PERDU

Où trouverons-nous? Au Chasteau?(p. 438)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

MAULEVAULT

                                   Y a il ame?


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POU D’ACQUEST

Je cuyde que lui (le clerc) et la dame

Comptent ensemble du Chasteau

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

POU D’ACQUET

Tu ne dis pas se les sergens

Passent par cy qu’ilz nous trouvassent

J’auroye grant peur qu’ilz nous menassent

En Chastellet sans arrester.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

POU D’ACQUEST (au Clerc du Château)

Or ne te chault se je te treuve(p. 439)

De cest an ne de l’autre en Greve33

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

MAULEVAULT

Cuide-tu estre bourgoys de la Cité(p. 443)

Ou escollier de l’Université?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

POU D’ACQUEST

Je vous feray par les sergens(p. 446)

Au Chastellet mener tout droit

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

PAIN PERDU

Nous sommes d’une nation

Tous trois et si me font cecy!

Ce pourrait être une exception, mais la pièce précédente, la LIIe nous ramène aussi au centre de Paris.

ROLHIART (mendiant)

Je te jure par sainct Martin(p. 424)

Que aujourd’hui à ce matin

Allé m’en suis à la Grant Sale

Du grant Palais et puis aux Halles,

Vu que trouver ne te povoye

Et en passant parmi la voye,

Arté me suis emmy la place

Icy tout droit dessus ma masse

Querant pour povre loqueteux

LI (p. 416) dit:

Et que tu es la plus infame

Qui soit à Paris chambrière.

Si L (p. 406, 409) parle deux fois d’Arras et du Bourg l’Abbé il nous ramène aussitôt à Paris en évoquant le cabaret célèbre de la Pomme de Pin au cloître Saint Benoit34 fréquenté déjà par Villon et que Rabelais connaîtra aussi: (p. 409)

JOACHIM

Regardez icy quel loppin

On m’a donné à la Ruppée.


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La toponymie parisienne connaît encore un quai de la Rapée, mais il s’agit d’un commissaire de troupes et Ruppée m’est inconnu. Champ Gaillard de L (p. 411) où doit être fondée l’Abbaye des Ressuscités de St Babouyn reste à identifier. C’est certainement un lieu-dit parisien qu’évoque cette résurrection Joachim puisqu’il est question des enfants de Beauvais, c’est-à-dire du Collège, et de la prison du Châtelet.35 La précédente, XLIX (p. 402 et 404), parle de la table de marbre du Palais Royal de la Cité, familière au lecteur de Notre-Dame de Paris, sur laquelle les clercs de la Basoche érigeaient les tréteaux de leurs farces. Dans le même texte “pont à baillon” est une mauvaise graphie de “pont à billon,” nom familier du Pont au Change, qui existe encore et conduit du Palais au Châtelet.

PRES TONDU

De quoy est la table de Marbre?(p. 402)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

MAL EN POINT (p. 404)

Où nous sommes,

Nous sommes tristes et pensifs,

A la Table de Marbre assis,

Couvers chascun d’ung vieil haillon

Et gardons le Pont à Baillon

Tous prestz pour couldre et pas tailler.

Ailleurs, le même texte parle de Paris, de la Halle, près de laquelle naîtra Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, et des Quinze Vingtz, l’hôpital fondé par Saint Louis et qui existe encore dans la Cité. XLII est de nouveau aussi précis que possible:

SOUD’OUVRER

Et moy j’estoie encore à jeun(p. 330)

Au matin, ainsi qu’on se liève,

Entre le Port-au-Fain36 et Grève,

Entre ses chantiers de busches,

Trois sergens estoient en embusches

Qui m’empoignèrent au collet

Et me menèrent au Chastellet

Velà comme je fus prins.

XLVIII mentionne Notre-Dame de Boulogne, pélerinage célèbre sous Paris, et dans XLVII Bontemps dit: (p. 382)

Et c’est pourquoy je me chemine

Parmy Paris puis aulcun temps.

En XLVI, La Bragarde affirme qu’on l’appelle ainsi dans Paris et qu’elle a été à Bagnolet (sous Paris)

J’ay été à Baignollet(p. 370)

Ouyr le rossignollet

tandis que la Théologienne évoque à fois Montmartre, Saint-Maur sur la Marne, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Merry qui figurent dans la liste des pélerinages parisiens dressée par le regretté Paul Perdrizet dans son Calendrier parisien, p. 205:

LA THÉOLOGIENNE

Avez vous point souvent amors

D’aller jouer à Montmartre

Au pellerinage de Saint-Mors

Pour visiter les saincts corps

Des moynes pour vous esbatre?


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LA BRAGARDE

J’ay esté des foys plus de quatre

Là à Saint-Germain-des-Prés

P. 374, elle parle encore de Saint-Merry que nous connaissons tous, et de l’Hotel Dieu (p. 376). Par contre, j’ignore ce que sont les Brières de la p. 377.

En XLV, (p. 361), allusion à Paris mais vague, tandis qu’elle est bien plus précise dans la précédente XLIV, p. 342.

GAULTIER

Et y en a jà sur les haulx lieux37

Comme sur les tours Nostre-Dame.

RICHARD

Et par le peril de mon ame

C’est si bien dit qu’il n’y fault rien,

Au tertre de Mont-Valérien

Sont ja montés sur l’Ermitaige.

L’Ermitage du Mont Valérien était un lieu de grande dévotion parisienne.38 Par une de ces continuités magnifiques qui sont le secret de notre histoire, il est aujourd’hui consacré à nos Martyrs de la Résistance, torturés et fusillés à Paris par les Allemands de 1940 à 1944. La suite n’est pas moins décisive où il est question de la Seine, des Quinze-Vingts, du Président du Parlement, de l’Eglise Saint-Mathurin — celle où la bande de Villon avait essayé de voler — de Notre-Dame de Boulogne et de Saint-Mor déjà mentionnés.

XLIII mentionne la coutume de Paris (p. 338) et Coquillon en XLII (p. 328) dit qu’il ira à pied en trois jours à Tours, tandis qu’un autre personnage invoque la même Notre Dame de Boulogne. Que XXXIX soit une pièce parisienne ne saurait être mis en question, car la mère y envoie Mahuet au marché à Paris vendre ses oeufs (p. 303, 304). Il jure par Notre Dame de Boulogne comme fait Malle Pacience au XXXVIII. Villoire, sautereau de village, y admire l’encombrement de Paris en chevaux, gens et maisons (p. 300). J’ignore si la rue Faucheron de XXXVII (p. 292) est réelle ou imaginaire. Dans XXXIII le Moine fait allusion au célèbre Petit Pont, qui existe encore et conduit au Parvis Notre-Dame.

Guillemette en XXIX envoie son mari (p. 230) chez le curé de Charonne. Qui ne connaît la rue de Charonne?39 Dans la même pièce, on jure par Notre-Dame de Boulogne et Saint-Mor. XXVII parle de Bagneux, de Bagnolet, de Clamart, de Gentilly, de Meudon, tous ces villages de la banlieue Sud, où, le dimanche, allaient souvent les Parisiens.

La Farce des Faulconniers (XXVI) se réfère sans cesse à Paris, tandis que XXV (p. 198) évoque Saint-Innocent, c’est-à-dire le Cimetière sur les murs duquel est peinte la Danse Macabré (des Macchabées) devenue dans la langue populaire la Danse Macabre.40 En XXII (p. 173) Biétrix dit à Fricquette:

Veulx tu point venir au Palais

Et puis sur le Pont Notre Dame,

Si elle invoque Saint-Germain d’Arras (p. 174), Biétrix parle de Guillaume du Port de Nuilly (Neuilly-sur-Seine, sous Paris). Moins de doute encore pour XX où la femme invoque devant le juge l’ordonnance du prévôt de la porte Bodés, prescrivant que le mari obéisse à sa femme, ordonnance imaginaire naturellement, car il s’agit du “Heaume de la Porte Baudet” (Baudoyer)
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auberge célèbre dont il est question dans les comptes de la Sainte-Chapelle.41 Seul, un public parisien peut saisir.

En XIX, l’homme faisant reproche à sa femme dit (p. 147):

Vous estiez devant Saint Maurice

A genoulx ou à Nostre-Dame

tandis que, dans XVII, p. 123, le principal proclame:42

Robin, vien ça mon amy

Va-t-en vistement attacher

Au Palais et là environ

Et aux Eglises ce papier

Et n’oublie pas à décliner

En plus de cent lieux en Paris

Que le Provincial dès hier

Est descendu en son logis

Et aux Parisiennes dis ....

Que j’ay voué et entreprins

Leur apprendre un nouveau langaige.

..............................

ROBINET

Je vais donc aux Carmes premier

Attacher le petit brevet.

LE PROVINCIAL

A coup, de là, sans tarder

A la Montaigne43

........................

GUILLEMETTE

Soulz l’ombre de pelerinage(p. 125)

Jusques à Nostre Dame des Champs

Nous yrons.

Avant Alison avait évoqué les plus célèbres collèges de l’Université de Paris, XVI (p. 115) et la Faculté des Arts:

Car j’avons esté longuement

Estudier aux Jacobins44

Aux Carmes et aux Augustins

Es Mathurins et es Cordeliers

Et dessoubz plusieurs seculiers.

De plus (p. 113) la Commère parle de celui du Cardinal Le Moyne, rue Saint-Victor, et fondé par lui en 1302, dont une rue de notre Montagne sainte du Savoir porte encore le nom. XLVI (p. 378) évoque les “grans grammairiens de Narbonne,” c’est-à-dire, du collège de Narbonne, fondé en 1316 par Bernard de Farges. Dans L, (p. 411) Joachin dit: “Vive les enfants de Beauvais.” Il s’agit des élèves du collège de ce nom, fondé en 1370 par Jean de Dormans, évêque de Beauvais, entre les rues des Carmes et Jean-de-Beauvais, et le Bourg l’Abbé (p. 409) est un bourg franc dépendant de St-Magloire (IIIe arr.)45 La même pièce connaît (p. 411) Champ Gaillart, rue mal fréquentée du Ve arrondissement, allant de la rue du Cardinal Le Moine à la rue Descartes.46
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J’ignore si “aux Pourcelets” mentionnés dans XV (p. 108) est une taverne parisienne, je le suppose parce que plus loin il est affirmé (p. 112):

Par Dieu, il n’y a en Paris

Plus prudes femmes que nous sommes

et à la fin de la pièce:

Et sur ce point nous concluons

Que plusieurs femmes de Paris

Font acroire telles façons

Le plus souvent à leurs maris.

Au reste, p. 109, il est fait mention des Cordeliers, nommés plus haut et des “coquins de Saint Innocent” (p. 108).

L’official en XI dit au clerc jenin: (p. 84)

Dont es tu? de Saint Gervoys?

célèbre paroisse parisienne aujourd’hui encore.

Si la farce VI a une insignifiante référence à Orléans, IV invoque Nostre-Dame de Montfort (je suppose de Montfort-l’Amaury au delà de Versailles) tandis que III (p. 23) nous ramène au Petit Pont, II p. 13 à Charolles (?) et I, p. 6, au clocher de Saint-Germain.

Ainsi sur 53 pièces, 28 — c’est-à-dire plus de la moitié — nous conduisent à Paris par les allusions les plus précises, à notre glorieuse Montagne-Sainte-Geneviève et à ses collèges universitaires, au Palais, à la Cité, à la Seine qui l’enserre, aux Ponts qui permettent de la franchir.

Comme par ailleurs rien dans le langage ou les allusions que j’ai soigneusement relevées ne s’oppose à ce que les autres pièces, dépourvues de références à l’inclyte Lutèce, n’y aient été représentées, il est légitime d’attribuer l’ensemble de ce recueil à Paris et à la région parisienne, c’est-à-dire à la patrie de Molière et ceci ne saurait être indifférent à l’histoire de la littérature.

V. Genres, Types, Emplois et Caractères

En localisant les pièces, nous avons été frappés du nombre d’allusions à l’Université de Paris et aux Collèges de la Montagne-Sainte-Geneviève. Ceci apporte un témoignage intéressant sur le rôle des étudiants dans le développement du théâtre comique.

Je l’avais mis en évidence pour le XIIème siècle et la région d’Orléans en publiant avec mes élèves le Corpus de la Comédie Latine en France au XIIème Siècle (Paris, les Belles-Lettres, 1931) 2 vol. in-12, donnés sous les auspices de l’Association Guillaume Budé; je l’avais souligné pour le XVIème Siècle et la naissance de la tragédie classique dans mon Ronsard, sa vie, son oeuvre (Paris, Boivin, nouvelles éditions, 1932 et 1946), mais je n’avais point eu encore l’occasion de le démontrer pour le XVème siècle. Sans doute la pièce LIII dont je viens de faire une longue citation contient des allusions au Palais et par conséquent à sa Basoche, ainsi qu’à la prison du Châtelet, mais les mots de

PAIN PERDU

Nous sommes d’une nation

            Tous trois

ne peuvent se rapporter qu’à l’une des quatre Nations composant l’Université de Paris. L fait allusion aux enfants de Beauvais, donc au Collège de ce nom. En XVI Alison déclare avoir étudié aux Jacobins, aux Carmes, aux Augustins, aux Mathurins et aux Cordeliers et évoque le Collège du Cardinal Lemoine. Cependant c’est là une exception et une minorité.

De même les pièces se référant au Palais et que j’attribuerais aux Clercs de la Basoche, comme XLIX qui se joue sur la Table de Marbre, XX, parodie de procès; mais combien plus remarquables sont les autres farces en ce qu’elles se rapportent à des types comiques, à des personnages, à des
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“caractères,” comme on dirait en anglais, chers au public et qui semblent ressortir au théâtre professionnel et à des troupes permanentes, analogues à celles des Italiens. Ceci me paraît un aspect tout à fait nouveau du théâtre comique du XVème siècle qui pouvait déjà s’induire du Recueil Trepperel, mais qui éclate ici avec une évidence plus grande encore, surtout par l’apparentement avec celui-ci. Plus remarquable que la ressemblance avec la Commedia dell’arte est le fait que certains des types rencontrés ici anticipent sur ceux du XVIIème siècle, tels Turlupin47 et Gautier Garguille. La continuité de notre théâtre, manifestant simplement la continuité française, s’avère une fois de plus.

A tout seigneur tout honneur. Voici deux allusions dans I à Maistre Mouche et à Triboullet

p. 4:Esse point Maistre Mouche?

p. 5:J’ai beu une quarte d’ung traict

Aussi bien que fist Triboullet.

L’allusion aux Vigiles Triboullet du Recueil Trepperel (p. 217) est évidente. Le Triboulet connu par Le Roi s’amuse est en fait un nom traditionnel de fou passé de la Cour, où il est porté par celui de René d’Anjou et de Louis XI, à la scène. Le nôtre qui y fleurit entre 1470 et 1490, semble avoir été un personnage aussi considérable que nos grands farceurs du XVIIème siècle: Turlupin, Gros Guillaume ou Gautier Garguille, dont les noms de guerre masquent l’état civil véritable.

Ce qui est plus curieux c’est que, comme Molière, dont il est une ébauche mal dégrossie, un premier essai du Fabricateur souverain, il est d’abord un grand acteur, ayant joué et peut-être créé le rôle de Pathelin.48 Parfois, il s’élève jusqu’à une récitation plus noble, dans la Belle Dame sans Mercy d’Alain Chartier. Tel Jean-Baptiste Poquelin il est appelé en cour pour jouer au Palais Royal à la Fête des Rois. Auteur, il n’a pas composé moins de 400 moralités (v. 226), autant de farces, dont on a fait l’inventaire et de sotties grand foison.

Car c’est un sot, comme le sera au début du XVIème siècle Pierre Gringoire. C’est dans une sottie qu’il apparaît ici aussi. Mais en cette fonction il est en ordre subalterne comme le “mignonnet” et “le lieutenant de Maistre Mouche” (Recueil Trepperel, p. 229, v. 131). N’est-il pas curieux que Maistre Mouche et Triboullet soient ici aussi rapprochés dans la pièce I de notre Recueil que j’ai qualifiée sottie? Ce qui achève la ressemblance, c’est que le sot est cité comme un maitre biberon:

J’ay beu une quarte d’ung traict

Aussi bien que fist Triboullet49

Autre type d’ivrogne qui fait sa première apparition dans le champ de l’histoire littéraire, c’est Grant Gosier, aussi buveur, comme son nom l’indique, que Triboullet. Il est dans XV, p. 108 où il croque la pie, hume le piot, selon les expressions argotiques qui peignent l’acte du buveur.50

Un autre type sur lequel nous avons moins de précision est celui de Dando Mareschal, que, en XXIX, p. 327, sa femme envoie épier le vol des corneilles pour savoir quand il pleuvra. Il se retrouve dans la farce IX du Recueil Trepperel, des Sots qui corrigent le Magnificat (p. 185-186) où il apparaît magister sentencieux et berné. En XXVIII Trubert, le mari trompé dit:

Et certes je suis bien Dando

Dando mais plus que Dandinastre.


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Dès lors il ne semble pas douteux que nous ayons ici le prototype de Georges Dandin. Molière a bien plus puisé aux sources indigènes qui affleuraient au Petit Pont, ou sur les tréteaux du Pont Neuf et de Saint-Eustache, qu’on ne l’a cru jusqu’à présent.

Je ne sais qui est Jenin des Paulmes mentionné dans la même pièce. Il peut être identique à cet “écumeur de latin” Jehan Jenin dont la Farce fera partie du T.II du Recucil Trepperel, mais je n’ai nulle peine à identifier “le Cycle du povre Jouan,” représenté par la Farce du pauvre Jouhan, (VII du Recueil Trepperel, avant 1488), type du mari berné. D’après la Sottie de ceux qui corrigent le Magnificat elle est déjà démodée à cette date. Il y a aussi un Jenin Patin (XXV, v. 133) que je ne puis non plus identifier. Jenin est synonyme de niais dans XII. Il est un clerc, ce qui ne l’empêche pas d’être stupide dans X. Parfois il est Jehan-Jehan, mari trompé par le curé (en XVIII) ce qui amène sa femme à lui dire (p. 147): Jehan-Jehenin, et lui même se présente (p. 156):

Je suis Jehan qui chauffe la cire,

et il le fait littéralement tandis que femme et curé mangent son pâté.

J’ignore ce que représente Gaultier de Cambray, dont il est question dans VIII, ou Godin-Falot (VII), autre type de niais, ou Gamache (LII) ou Goguelu (XLV).

Maistre Aliborum est encore “emploi,” comme nous disons en argot de théâtre, de la scène comique de la seconde moitié du XVème siècle. La Fontaine le tient de la tradition scolastique. Son nom, a démontré mon bon maître Antoine Thomas, est une personnification de l’ellébore qui guérit la folie.51 Il figure dans la Sottie des Sots qui corrigent le Magnificat.52 C’est l’imbécile qui vient faire le savant, et il est probable que ce rôle incombait à un acteur favori du public, puisqu’on possède un monologue écrit après 1445, Ditz de Me Aliboron qui de tout se mesle et sçait faire tous mestiers et de tout rien. C’est le “Jack of all trades and master of none” des Anglais. Notre Farce VI, p. 47-48, a deux allusions à Maître Aliboron, ce qui achève de la situer dans la période de 1488 à 1490 où ce personnage fut particulièrement en vogue.

Si notre Recueil, à la différence du Trepperel, ignore l’Escumeur de latin et le Coppicur ou Blasonneur, par contre Maistre Mymin, pédant à la fois et bravache, figure dans IV (p. 39 ss). Il est parfaitement connu par la Farce de Maistre Mymin étudiant (1480-1490) qu’a excellemment rééditée Emmanuel Philipot.53 Maistre Gonin, deuxième pédant, figure encore dans le deuxième dialogue du Cymbalum Mundi de Bonaventure Des Périers.

Maistre Regnault est un autre Magister de XVI, et l’on peut voir dans cette multiplication du Pedante, comme dit Montaigne, une preuve de la part prise par les étudiants, en tant qu’acteurs, auteurs et spectateurs, dans le développement de la farce.

Dans la faveur du public, le fanfaron, hérité du Miles Gloriosus de l’Antiquité et que connaît déjà notre Comédie Latine du XIIème siècle, le dispute au pédant.

IV évoque Thevot, sorte de bravache dont il est question dans le Répertoire, p. 35; Colin, fils de Thevot le Maire, qui vient de Naples et amène un Turc prisonnier. A la fin, Colin annonce qu’il veut se marier (p. 40).

A la fille Gaultier Garguille

ancêtre du célèbre farceur du XVIIème siècle.

XXV (p. 199) fait une autre allusion à thevot:

Vecy par le sang Antecrist

Encore plus meschant esprit

Que jamais si ne fut Thevot.

Alison est bien connu comme emploi incarné aussi par un acteur favori en travesti dans la première moitié du XVIIème siècle. Il joue son rôle ici dans XVI (p. 113 et suivantes). A la même famille ressortissent encore, dans IV, le Capitaine de sot Vouloir ou encore les Francs
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Archiers, apparentés à celui de Bagnolet et de Cherré dont les monologues sont bien connus et ont été évoqués plus haut.

Ainsi le buveur, le cocu, le benêt qui souvent est tout un, le pédant, le bravache constituent les principaux emplois, mais il faut insister sur les types qui anticipent ceux du XVIIème siècle, les annoncent et probablement les engendrent en une succession de générations à travers le XVIème siècle.

Tandis que Maistre Aliborum, le Franc Archer, Roger Bontemps, jusqu’à un certain point Dando Mareschal (encore que je le retrouve en Georges Dandin), l’Escumeur de Latin, Pathelin, renouvelé dans Panurge, Grandgousier, Jehan, Jehan, Maistre Mymin ne dépasseront guère le XVIème siècle, Turlupin, Gaultier Garguille, Alison, franchiront la limite séculaire pour servir de masque comique à de grands farceurs de la première moitié du XVIIème siècle, prédécesseurs et inspirateurs de Molière.54

Il paraît probable, et déjà cette idée a été formulée par Eugénie Droz55 que, transportée dans les bagages de l’armée d’Italie au delà des Monts, la farce française, avec ses types caractéristiques à transformation de costumes et de métiers, a pu influencer la farce Italienne et son Herlequin-Arlequin.

VI. Conclusion

Il y aurait bien d’autres constatations à tirer de cet important recueil, mais la stricte économie qu’impose en temps de guerre la générosité américaine elle-même, me force à formuler ici un simple programme.

Beaucoup de nos farces sont émaillées de chansons, qui en faisaient des vaux-de-ville ou encore des opérettes, sans que malheureusement la notation musicle nous en soit transmise avec le texte. Il y avait certainement une clef du Caveau, comme on a dit à la fin du XVIIIème siècle, qui est perdue. Preuve cet incipit de la Farce du Goguelu: “Ils chantent tous ensemble en chantant la chanson qui s’ensuit sur le chant” de: “Bon temps reviendras-tu, etc.” La plupart sont très gaies et rappellent par leur texte les plus spirituelles de nos chansons de café-concert:

VII (p. 53)

REGNAULT, chantant

Et qui qu’en soit le père

Tu seras le papa.

Tu t’en repentiras, Regnault.

Elles pratiquent la répétition qui les rend si plaisantes, même si les mots n’ont point de sens.

VI (p. 44)

MACÉ chante

Baille luy, baille, baille luy belle,

Baille luy, baille, baille luy beau.

MICHAULT chante

Tarabin, tarabas, tarabinette

Tarabin, tarabas, tarabineau.

Ce Tarabin Tarabas est connu de Rabelais qui le cite dans le chapitre XII de Pantagruel. Et puisque j’évoque Rabelais, citons la chanson de Grant Gosier, XV, p. 108

GRANT GOSIER en chantant

Comment le buvrays-je

Ce vin qui est si bon, don, don?


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Il faut en rapprocher XXII, p. 171

BIETRIX commence en chantant:

La tricoton, coton, la tricotée,

La belle et jolie tricotée

FRIQUETTEet p. 173:

Je n’y entens ne fa ne my.

Beaucoup de chansons, comme il convient, concernent la femme.

VII p. 52

REGNAULT chantant

Si tu prens vieille femme

p. 51Elle te rechinera.

Regnault si tu prens femme

Garde que tu feras.

ou p. 52 car la farce VII est la plus farcie, si l’on peut dire, de chansons:

Les aultres en chantant

Si tu prens jeune femme,

Cocu tu en seras,

Tu t’en repentiras . . . .

Le couplet sentimental, comme on l’attend au siècle de la délicieuse Passerose, ne manque pas non plus:

IX, p. 76:

LES DEUX GALLANTS en chantant:

et, p. 57:Dieu doint très bon soir à m’amye

MARTIN, premier amoureux, commence en chantant

J’ayme mieux mourir bref que languir . . .

On trouvera les autres par ma table des Incipit de chansons destinée à ce Corpus des chansons du XVème siècle que nous promet la Vicomtesse de Chambure.

Malgré l’indigence des rubriques, nos pièces fourniraient une contribution importante à cette Histoire de la Mise en scène du théâtre comique au Moyen-Age, qui n’est pas encore faite et que donnera j’espère un jour, en parallèle à mon Histoire de la Mise en scène, mon disciple Pierre Sadron.

Par exemple en VIII (p. 63) l’usage des masques (visaigières ou testières) bien plus répandu qu’on ne le croit, (témoin la miniature du Fauvel, reproduite dans mon Théâtre profane pll. XVIII et XIX), mais qui n’a peut-être pas atteint la généralisation qu’ils ont connue en Italie. Ces masques sont nécessaires à trois travestis: Martin, en prêtre, Gaultier, en mort, Guillaume, en diable et l’un d’eux dit (p. 64): Je osteray du chef ma testière. En XII, Cautelleux est déguisé en Martinâne. Le prince dans I commence estant habillé en longue robe et dessoubs est habillé en sot. (p. 3) La Farce IV (p. 28) nous fournit le costume du badin (sot, pédant): Maistre Mymin, habillé en badin d’une longue jacquette et en béguine, ayant une grande escriptoire. (p. 421). Une rubrique en latin, singulière survivance du théâtre religieux dont le exit (sortie) des Américains apporte la trace jusque dans la vie quotidienne, rappelle le discursum faciant per plateam des diables dans le Jeu d’Adam (XIIe siècle):

III (p. 1239) “Tunc faciat unum (discursum) per plateam et post dicat ante tripperiam.” Pour la première fois je me demande si notre plateau (scène) ne serait pas lui aussi une survivance de platea.

Le décor de XXXI (p. 244) est plus élaboré que ne le comporte la tradition banale du Théâtre comique: “Voilà qu’alors il aperçoit une belle tour qui illec doit estre, qui s’appelle la tour de mariage et la regardant (le Gallant) dit ainsi.” La suite (p. 247) montre cette tour pourvue d’un huis (porte) s’ouvrant et fermant à clef.


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La mise en scène de XXI (p. 166) comporte des maisons, l’échoppe du savetier et du patinier:

LE PATINIER

Je m’en vois musser çà derrière,

Il est jà à l’huis de devant,

et à la fin d’un autre Jeu (XXII, p. 170), atteste que la salle est pourvue de gradins,

Adieu toute la compaignie

Trestous de degré en degré.

J’ai déjà parlé du costume, mais je dois encore mentionner le bonnet du sot à oreilles de veaux. Sont-elles identiques aux coquilles de la cape des sots telle qu’on l’aperçoit sur beaucoup de marques d’imprimeurs? Il s’agit de la rubrique de VI, p. 43: nota: que les deux hommes (macé et michault) doivent avoir soubz leurs chapeaux, chacun ung bonnet à oreilles de veau. michault en ostant son chapeau de la teste dit en soy mirant, etc. . . .

Il convient d’insister parce que, dans la seconde moitié du XVIème siècle encore, la Tresorière et les Esbahis, comédie de Jacques Grevin56 furent représentés à Paris, “après la satire qu’on appelle communément les Veaux,” dont la nôtre serait le plus ancien exemple, le Manuscrit La Vallière connaissant La Farce des Veaux jouée devant le Roy en son entrée à Rome,57 qui doit être du début du XVIème siècle. Pour la première fois on apporte ici des précisions sur le genre.

Ce n’est là qu’un exemple de plus des innombrables enseignements et renseignements qu’on peut tirer de notre inépuisable recueil qui fournira, je le gage, matière à bien des thèses et des études de détail.

Je ne nourris pas la sotte illusion de croire que cette Introduction épuise les données apportées par ce riche recueil de farces inédites. Il faudrait parler de la langue qui est celle de la seconde moitié du XVème siécle, et non de la date de publication, où le si conditionnel coexiste avec le si de coordination, où subsistent des expressions archaïques comme “Faictes que sage,” “envys” (à contre-coeur), “adans” et où se rencontrent bien des expressions du langage jobelin (argot) ou simplement familier que, seule, une étude linguistique comparative de tout le théâtre comique, restant à faire, pourra éclairer.

La versification aussi mériterait une étude, même dans ses incorrections, l’octosyllabe de base se privant d’une syllabe voire de deux ou bien en ajoutant une ou deux, ce qui, à l’audition, ne s’aperçoit pas. Les formes plus élaborées du rondel ou de la ballade (cf. III) s’y montrent, comme dans les mystères auxquels est emprunté aussi le vers léger de cinq syllabes (Cf. II, p. 9, XXVI, p. 203, etc. . . .)

La satire politique, religieuse, scolaire et sociale, dûment scrutée, apporterait une valable contribution à la connaissance des moeurs du temps, mais surtout les sources et la nature du comique mériteraient une étude. Qu’elle est plaisante, par exemple, en II, la confession du mari à la voisine déguisée en prêtre et qui répète bêtement les phrases de celle-ci!

Ce comique il est souvent brutal en ce qu’il recourt à la bastonnade que ne dédaigneront ni les Italiens ni Molière, et grossier, parce que l’obscénité et la scatologie en sont la base, mais il ne faut point négliger ces frustes manifestations de l’esprit gaulois, car elles sont le terreau et parfois le fumier sur lequel fleuriront et d’où naîtront ces géants du rire, dont la France a fait à l’humanité le don royal et unique: Rabelais et Molière.

Endnotes

 [1] Mystères et Moralités du Manuscrit 617 de Chantilly (Paris, Champion, 1920) in-quarto.

 [2] Paris, Droz, 1935, in-octavo, pp. LVII-LVIII.

 [3] J’ai retrouvé un film de tous les titres et marques d’imprimeur mais j’ai perdu la trace de l’amateur qui a bien voulu me confier le recueil et celle de son détenteur actuel.

 [4] Cf. Droz, page LXIX, note 3.

 [5] Ces chiffres sont introduits par moi. Les pages sont celles de la présente édition.

 [6] Farce, mais aussi Moralité.

 [7] Page 29, allusion au père de Maistre Mymin, Raoullet, qui figure aussi, de même que sa mère Lubine, dans Maistre Mymin estudiant. Cf. Petit de Julleville, Répertoire du Théâtre comique (Paris, Cerf, 1886), in-quarto, désormais désigné par Répertoire, pages 156-7. Cette plaisante farce a été rééditée par Emmanuel Philipot dans Trois Farces du Recueil de Londres, Rennes, Phhon, 1931, in-octavo.

 [8] Cf. aussi Droz, page 213.

 [9] Cf. barat, ap. Droz 118, 124.

 [10] Cf. Gargantua, ch. III, p. 37, éd. Abel Lefranc, n. 2.

 [11] On a joué à Saint-Omer une farce du Pasté. Cf. Justin de Pas, Mystères et Jeux Scéniques à Saint-Omer au XVème siècle, p. 28.

 [12] Sur la porte Bodès, voir plus loin: localisation.

 [13] Cf. Droz, page 253. Le quibus, l’aubert et le caire sont mots d’argot qui signifient l’argent, comme aujourd’hui le pèze et le fric.

 [14] Cf. Droz p. 215: Doreslot, Dorenlot est très commun chez les écrivains de la 2ème moitié du XVème siècle. (Rabelais, Tiers Livre, ch. XIV). Panurge s’imaginant marié dit que sa femme l’entretient “comme un petit Dorelot.” On le rencontre déjà dans des chansons du XIIIème siècle.

 [15] Cf. mon introduction à la transposition publiée à Paris chez Delagrave, 1935, in-12.

 [16] E. Droz signale, p. LIV, Farce d’un savetier à trois personnages s.d. Lyon, de 1532 à 1536. Cf. Répertoire, p. 232.

 [17] Cf. G. Cohen: “La scène de l’Aveugle et son valet,Romania, 1912.

 [18] Bon Temps se trouve dans un Jeu de Johan d’Estrées joué “la Nuict des Roys,” 1472, à Amiens. Cf. Rép. p. 251, et dans la satire que Roger de Collerye écrivit en 1530 pour les habitants d’Auxerre (Recueil, II, p. 347).

 [19] Cf. “Résurrection de Jenin Landore,” Ancien Théâtre Français, II, p. 21-34; Rép. p. 226.

 [20] Cf. Rép. p. 118. Les chambrières très différentes.

 [21] XXXIII “Je luy feray manger de l’oue” (de l’oie) peut se rapporter à Pathelin mais le proverbe peut être antérieur à cette comédie. Autre allusion probable, II (p. 28): “L’habit t’est fait comme de cire.”

 [22] Cf Pierre Champion, François Villon, Paris, Champion, t. II, p. 339.

 [23] J’avais fait de cette pièce une adaptation que mon metteur en scène Etienne Frois — trois fois prisonnier, trois fois évadé en cette guerre de 1940, puis limogé — a jouée au Théâtre de la Cité Universitaire au printemps 1938 avec un énorme succès.

 [24] J’ignore le sens de cette expression.

 [25] Cf. Delaruelle, L’étude du grec à Paris de 1514 à 1530 dans la Revue du XVIème Siècle, 1922.

 [26] Influence lointaine possible de la Farce d’Eustache Deschamps (2ème partie du XIVe Siècle) Trubert et Antrognart, cf. G. Cohen: Le Théâtre profane, Paris, Rieder, 1931, in 8°, p. 50.

 [27] Cf. Le Choix de Farces de Mabille T. II, p. 31.

 [28] Etudiées notamment dans Dieudonné, Les monnaies françaises (Paris 1923) et dans H. Hauser, Recherches et documents sur l’Histoire des prix en France de 1500-1800 (Paris, 1936).

 [29] Cf. Howard Graham Harvey, The Theater of the Basoche (Cambridge, Harvard University Press, 1941 in 8).

 [30] Je ne m’astreins pas à suivre l’ordre des pièces qui n’est qu’une fantaisie du relieur.

 [31] Cf. Franklin, Les Anciennes Bibliothèques de Paris. Paris, 1867-1873, in-folio.

 [*] le vin

 [32] Il y a encore une rue Mauconseil, entre la rue Saint-Denis et la rue Montorgueil, mais la pierre reste à identifier.

 [33] Chacun sait que la Grève est celle de la Seine à la place du Châtelet, et qu’on y trouvait les chômeurs, d’où le mot moderne, qui joue un si grand rôle dans notre vie sociale.

 [34] Emile Colombey (pseudonyme d’Emile Laurent), Ruelles, salons, et cabarets (Paris, 1858), pp. 85-86.

 [35] Cf. P. Champion, Fr. Villon, I, p. 266.

 [36] Je rappelle que Malherbe voulait prendre ses modèles de langage chez les crocheteurs du Port au Foin.

 [37] La partie surélevée de la scène représentant le Paradis.

 [38] Piganiol de la Force, Description historique de la ville de Paris et de ses environs, nouvelle édition (Paris, 1765), t. IX, p. 306.

 [39] Charonne est cité dès le Xème siècle, et dépendait de Saint-Magloire. Cf. Rochegude et Dumolin, Guide pratique à travers le vieux Paris, Paris, Champion, nouv. éd. 1923, p. 325 et s.

 [40] Cf. P. Champion, Villon, t, I, p. 46.

 [41] Bibl. Nat., fr. 22392: cité par Pierre Champion: François Villon I, p. 125, n. 5.

 [42] L’italique est de mon fait.

 [43] La Montagne-Sainte-Geneviève.

 [44] Connu par l’enseignement qu’y donne Saint-Thomas au XIIIème siècle. Il est piquant de remarquer que de notre temps, il est plus fameux — de même que les Cordeliers — pour avoir abrité des clubs révolutionnaires.

 [45] Marquis de Rochegude et Dumolin, op. cit., pp. 410 et 53.

 [46] Ibid., p. 422.

 [47] Dans le Dictionnaire étymologique de A. Dauzat (Larousse), on a donc tort de faire remonter le plus ancien exemple à Guez de Balzac (XVIIème).

 [48] L’insistance des Vigiles à souligner son interprétation du rôle (p. 233) le ferait croire. J’en arrive même à me demander s’il n’en serait pas l’auteur?

 [49] Cf. Recueil Trepperel, p. 229, v. 139:

Il buvait quarte toute pleine.

Il est mort en buvant dans la cave. Cette tradition d’un pays de vigneron sera reprise par Ronsard dans l’Epitaphe de Rabelais et se prolonge dans la Chanson des Compagnons de la Table Ronde que chantent encore nos étudiants et leurs camarades canadiens français.

 [50] La note de la grande édition Lefranc du Gargantua, ch. III du t. I, p. 37, n. 8, ignore naturellement notre prototype du personnage rabelaisien.

 [51] Maistre Aliboron, étude étymologique, 1919, in-4°.

 [52] Pp. 185-215 du Recueil Trepperel.

 [53] Dans Tro’s Farces du Recued de Londres, Rennes, Plihon, 1931, in-8°.

 [54] Mon élève Louis Laurent, président des fameux Théophiliens qui, depuis 1933, restituèrent en Sorbonne aussi bien le Théâtre profane que le Théâtre religieux, avait présenté un beau Mémoire de diplôme en 1939 qui serait devenu une Thèse sur Caractères, Types et Emplois dans le Théâtre Comique du XVème siècle. Hélas! il s’est fait bravement tuer, aspirant de vingt ans, à la défense des Ponts de la Loire en juin 1940. Je lui ai dédié en hommage mes Lettres aux Américains, l’Arbre, Montréal, 1942, 2e éd., 1943.

 [55] Recueil Trepperel: Introduction, p. LXIX: “Les personnages mis en scène, les procédés employés, le jeu à l’impromptu des Itahens sont si pareils à ceux de nos sottics qu’il semble invraisemblable et impossible qu’elles n’aient eu quelque influence sur les artistes de la Péninsule.”

 [56] Cf. Oeuvres éd. Pinvert.

 [57] Cf. Répertoire, pp. 252-254.


 [[ Print Edition Page No. 1 ]] 

RECUEIL DE FARCES FRANÇAISES INÉDITES DU XVe SIÈCLE


 [[ Print Edition Page No. 2 ]] 

 [[ Print Edition Page No. 3 ]] 

I
1 ro]
FARCE NOUVELLE
FORT JOYEUSE A TROIS PERSONNAGES
*

(vignette)

1 vo]Le Prince commence, estant habillé en
longue robe et desoubs est habillé en sot.

Sotz estourdiz, sotz assotez,

Que faictes ce que vous voulez,

Eslevez vos oreilles!

A venir point ne demourez,

5Et icy, acourant, (a)courez:

Vecy l’an des merveilles.

Sotz ont le temps, quoy qu’il en soit,

Il est sot qui ne l’aperçoit

Quant folie se demaine;

10Roger le scet, Bon Temps le voit,

Ainsi soit, à tort ou à droit,

Il passe la sepmaine.

Chacun de vous si est sçavant,

Et se doit mectre à passer avant,[+1]

15Et passer en folie.

C’est celle qui doresnavant

Fait tourner le moulin à vent,

Car tousjours le fol lye:

Fol qui follie, il est follet.

20Ung saige ne scet que fol est,

Le premier ne l’espreuve.

Ung fol a toujours fol souhaict

Et vient à tout le monde à het,

Quelque part qu’il se treuve.

25S’il fait mal par trop folloyer,

Et puis on le veult affoler

Ou payer une amende,

Fol ne demande qu’à galler.

C’est un fol; laisse-le aller,

30Il ne sçait qui demande.

LE [PREMIER] SOT

Qu’esse que je voy là venir?

LE [SECOND] SOT

Haro!

LE PREMIER

Qu’esse?

LE SECOND

Il me fait fremier;

Je ne sçay, moy, que ce peult estre.

LE PREMIER

Est-il point escolier ou prestre,

35Pour ce qu’il a ceste grant robe?

LE SECOND

Il vient.[[36var,   36en]]

LE PREMIER

Il ne hobe.

LE SECOND

Il vient.

LE PREMIER

Il reculle.

LE SECOND

Il ne hobe.

Je ne me congnois à son fait.


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LE PREMIER2 ro]

Qu’il est maigre!

LE SECOND

Qu’il est deffait!

LE PREMIER

40Quel Socrates!

LE SECOND

Quel valeton!

LE PREMIER

Quel Pithagoras!

LE SECOND

Quel Platon!

LE PREMIER

Quel mignon!

LE SECOND

Qu’il est molu![-1]

Mais regardez ce fol testu,

Comme il regarde çà et là!

LE PREMIER

45Regardez moy quel sot velu!

LE PRINCE

Sotin, approche sans demourance.[+1]

LE PREMIER

Quel museau!

LE SECOND

Quel mine!

LE PREMIER

Quel trongne!

LE PRINCE

Hon, hon, quoy? Que diable esse cy?

Estoit ce tout et d’où vient cecy?[+1]

50Quand mes sotz trouve, qu’esse à dire,

Qu’ilz se gardent si bien de rire?

Jamais cestuy tort ne fut veu;

Sont-ils saiges depuis ung peu?

Quel diablerie, quel sinagogues!

55Si ne sont-ilz point en leurs jogues?

Avant, sotin, que faictes vous?

On leur a fait quelque courroux.

Sotibus!

LE PREMIER

Qu’esse qu’il dit?

LE SECOND

Je n’y entens note.[+1]

LE PREMIER

Esse point maistre Mousche?

LE SECOND

Non.

LE PREMIER

60De par monsieur sainct Simon,[-1]

Si esse quelque teste sotte.

LE PRINCE

Sotin, sotin.

LE SECOND

Il chante à note.

LE PREMIER

2 vo]C’est quelque prince capital.

LE [SECOND] SOT

De maistre Antitus qui se botte

65Pour remonstrer le cardinal.

LE PRINCE

Hau! mes suppostz!

LE [SECOND]

Propos final,

Le sang bieu, c’est maistre couart!

LE PREMIER SOT

Hau, notre prince original!

Honneur!

LE SECOND

Gloire!

LE PREMIER

Magnificence!

LE SECOND

70De nouveau.

LE PRINCE

Garre le penal.

LE PREMIER

Dont nous vient ceste ordonnance?[-1]

LE SECOND

D’où venez-vous?

LE PRINCE

De veoir la dance,

L’estat et le train de la court.

LE PREMIER

Qu’avez veu?

LE PRINCE

Le vieille ballance


 [[ Print Edition Page No. 5 ]] 

75Où l’on pesoit les gens de court.

LE PREMIER

Qui bruit là?

LE PRINCE

Le Temps qui court,

Tout nouveau, tout nouvelles gens.

Ung chacun est dessus le bort,

Et si ne peut entrer dedans.

80Mais à vous demande present,

De quoy estes vous esbahis?

LE PREMIER

Esbahis?

LE PRINCE

Voire!

LE [PREMIER]

A mon advis

Je vous le diray maintenant:

Quant regarde presentement

85La contenance et la manière

Que tenez voz parolles chière,

Que ne soyez plus nostre maistre.

LE PRINCE

Par celuy Dieu qui me fist naistre

Je ne sçay pas que voullez dire.

LE [PREMIER] SOT

3 ro]J’ay veu que vous souliez rire

Et folloyer en folloyant.

LE PRINCE

Est-il vray?

LE PREMIER SOT

Et maintenant[-1]

Vous portez une longue robe.

Pour Dieu, que d’ilec on la hobe,

95Car je vous ay jà descongneu.

LE SECOND

Ma foy, c’est qui m’a tant tenu

De parler à votre personne,

Mais premier que plus loing m’eslongne,

Si Nostre Dame vous doint joye,

100Despoullez-vous tost, que je voye

Si vous estes sotz soubz la robe.

Icy doivent despouller le Prince.

Vecy une chose enorme:[-1]

Je voy aussi, je congnois

Qu’on ne congnoist gens au maintien,

105Que à l’abit, soit long ou court.

LE PRINCE

C’est la coutume de la Court.

Mais qu’ung homme soit bien vestu,

Ung chacun si sera esmeu

De le vouloir entretenir.

LE SECOND (SOT)

110Dictes-moy, Prince, sans mentir,

Pourquoy n’y estes-vous encor?

LE PRINCE

Et je vous jure, par Sainct Mor,

Que j’ayme mieulx cy folloyer

Que d’estre plus en ce dangier.

LE PREMIER

115Vous voulez-vous dont reposer?

LE PRINCE

Plus ne vous en vueil exposer

Car vous avez trop sotes testes.

LE PREMIER

Or ça, recommancerons nos festes,[+1]

Puis que vous estes revenu;

120Je vous cuydoys avoir perdu,

Et que jamais je ne vous tinsse.

LE PRINCE

Faictes honneur à votre Prince

Et me dictes cy en present,

Sans rien laisser aucunement

125Comment vous avez folloyé?

LE SECOND

Une fois, tant je m’enyvray

De la servoyse de Rouen

Que j’en avoye si grant ahan,

J’en beu une quarte d’ung traict,

130Aussi bien que fist Triboullet.

N’estoit-ce pas bien folloyé?

LE PREMIER3 vo]

               A III.

C’est ung estront de chien chié

En vostre sanglante de gorge.

LE PRINCE

Holà, hau! que nul ne se hobe!

135Dy-moy, que mengeust-tu entre deux?

[+1]
LE SECOND

Je mengeays deux ou trois moyeux

D’auls et d’ongnons, sans pain ne sel.


 [[ Print Edition Page No. 6 ]] 
LE PRINCE

Tu es un bon fol naturel;

Et que n’achetoye-tu du pain?

LE SECOND

140Sur le clochier de Sainct-Germain,

Je laissay toute ma pecune.

LE PRINCE

Or, sus, c’est assez parler d’une,

Que ferons-nous?

LE PREMIER

Tousjours grant chère.

LE SECOND

Je le veulx bien.

LE PRINCE

C’est la manière;

145Aucuneffois, je vous amyelle

Ma raye du cul si doulcement;

Grant n’est mousche jeune ne vieille

Que je ne happe incontinant.

LE PREMIER

Je veulx prescher tout maintenant

150Donnez-moi votre beneisson.

LE PRINCE

Qui esse là?

LE SECOND

C’est ung sot.

LE PREMIER

C’est mon.[+1]

LE PRINCE

Que veult-il?

LE SECOND

Vostre beneisson.

LE PREMIER

Jube domine benedicere.[[153]]

LE SECOND

Amen!

Que Dieu te mecte en mal an![-1]

LE PREMIER

155Je suis prest d’evangeliser.

Ne vous sçavez-vous adviser

De parer autrement la chaire

Afin de me garder de braire?

Que Dieu en mal an si vous mecte,

160Et trestous ceulx qui font la beste,

Et qui meshuy en preschera,

Et puis se course qui vouldra,

Si ce fust Jacobin ou Carme!

4 ro]Je prens sur Dieu et sur mon âme,

165Qu’il fut tendu des huy matin,

Par Dieu, il coustera ung tatin,[+1]

A qui que soit, j’en ay juré.

Riez-vous, Monsieur le curé?

Gardez bien que ne vous empongne,

170J’avoye la meilleure besongne,

Et qui venoit tout à propos

Je l’eusse exposé en deux motz,

Et puis une petite fin.

LE [SECOND] SOT

Par ma foy, tu es bien Jenyn,

175De vouloir prescher devant moy.

Et tais-toy, tays, sotin, tais-toy,

Je veulx chanter à contrepoint!

LE PRINCE

Vrayment cela ne me duit point,

Car j’ay trop grant mal en la teste.

LE [SECOND] SOT

180N’est il pas aujourduy la feste

Que nous devons tous folloyer?

LE PREMIER

Hau! Prince, je vous vueil compter

Ce que j’ay veu depuis deux jours.

LE PRIN[CE]

Et je te supply par amours,

185Dy quelque chose de nouveau!

LE PREMIER

J’ay aujourduy veu ung thoreau

Plus petit que une souris.

LE SECOND

C’est trop menty et je m’en ris,

As-tu tant songé à le dire?

190Prince, je m’en vois d’une tire

Veoir si j(e) aprendray quelque chose.

LE PRIN[CE]

Par Dieu, d’icy bouger je n’ose.

LE [PREMIER]

Dictes pourquoy!

LE PRINCE

Je me repose.


 [[ Print Edition Page No. 7 ]] 
LE [SECOND]

Allons-nous en la taverne.[-1]

LE PRIN[CE]

195Nous fault-il point une lanterne?

LE [SECOND]

Nenny, non; c’est à saiges gens.

LE PRIN[CE]

Allon!

LE [PREMIER]

Bonjour!

LE [SECOND]

Devant.

LE [PREMIER]

Je le attens.[+1]

LE [SECOND] SOT

Prenez en gré, je vous en prie!

LE [PREMIER]

199A Dieu toute la compaignie!

FINIS

[4 verso blanc]

NOTES

 [I.] En réalité sottie, mais une sottie peut être une farce aussi bien qu’une moralité. Elle n’est en vérité caractérisée comme telle que par le costume particulier de ses acteurs, robe mi-partie, bonnet à coquille marotte, grelots, etc.

 [5] ROGER et BON TEMPS ne sont qu’un et même personnage connu par la Satyre de Roger de Collerye (vers 1530) mais qui figure déjà dans un jeu joué à Amiens en 1472 dû à Jean Destrées (cf. Répertoire, pp. 251-252).

 [14] [+1] Il serait facile de corriger ce vers. J’y renonce comme je ferai pour les autres, préférant laisser à ce texte ses imperfections métriques qui appartiennent au genre.

 [18] Ces annominations, enseignées par l’Ecole, figurent déjà chez Rutebeuf.

 [36] Vers de 5 syllabes.

 [64] J’ignore qui est Maistre Antitus; peut-être un personnage de farce comme Maistre Aliborum ou Maistre Mimin. Le Cardinal peut viser le Collège du Cardinal Lemoyne.

 [70] penal = pénalité?

 [76] Le Temps qui court, personnage comique, par exemple dans la sottie III du Recueil Trepperel.

 [130] Sur ce personnage, auteur, acteur et type, voir mon Introduction.

 [153] Amen rime en an.

Endnotes

 [†] Note sur la transcription: J’ai distingué u et v, i et j, ajouté les apostrophes, la ponctuation, et les accents sur les syllables accentuées. Les mentions [-1] ou [+1] se rapportent aux pieds manquant ou en excédent. Parfois j’ai remplacé des initiales minuscules par des majuscules. Toute lettre, syllabe, ou rubrique entre crochets a été ajoutées par moi. Toute lettre, syllabe ou mot entre parenthèses doit être considéré comme retranché. Dans les notes du bas des pages O représente l’original. La numérotation des pièces et celle des vers est aussi de mon fait. G. C.

 [36,] O: vers incomplet.

 [†] Réclame au bas de la page.


 [[ Print Edition Page No. 8 ]] 

 [[ Print Edition Page No. 9 ]] 

II
5 ro] FARCE NOUVELLE
DE CELUY QUI SE CONFESSE A SA VOISINE QUI EST HABILLÉE EN HABIT DE PRESTRE QUI EST LE RIBAULT MARIÉ, OU MAUGRÉ JALOUSIE
A TROYS PERSONNAGES
*

LE MARY, en chantant

Maulgré jalousie,

Je vous serviray,

Ma Dame et m’amye,

Tant que je vivray.

LA FEMME

5Par Dieu, je vous feray

Doncques sembler sot et lourt.

LE MARY

Sang bieu, que tu me respons court.

Tu me viens tousjours contredire,

Au moins s’y m’eusse laissé tout dire.

LA FEMME

10Sainct Jehan, je vous feray mauldire

La chanson, et qu’onques la chantastes,

Ains qu’il soit nuyt.

LE MARY

Se tu me hastes

Par Dieu, je recommanceray.

LA FEMME

Bien par Dieu, je vous rendray

15Trestout au long la courtoisie,

Si je puis.

LE MARY [chantant]

Maulgré jalousie,

Je vous serviray,

Ma dame et m’amye,

Tant que je vivray.

LA FEMME

20Puis qu’avez amye,

Ung amy auray.

LE MARY

Par le sang bieu, je vous batray.

Venez-vous cy pour m’argüer?

LA FEMME

A la mort, me veulx-tu tuer?

25Paillard, truant, meurtrier de femme,

Par Dieu, je te feray infame.

Voy-tu, tu n’y gaigneras rien.

A Dea, je me doubtoye bien

Que tu avoys fait une amye,

30Mais croy [ . . . ]

LE MARY

Tu as menty par ma vie,

Se je chante en moy esbatant,

Doy-tu penser en mal pourtant?

Entre-tu en tel frenaisie?

Et n’oseray pour jalousie

35Chanter, par Dieu je chanteray,

Et danseray et m’esbatray,

Et hongne qui hongner vouldra!

LA FEMME

Par Dieu, la chanson vous cuyra.

LE MARY5 vo]

Et elle fera ung estron.

40Il n’est pas gentil compaignon

Qui souvent ne se desduira.

LA FEMME

Par Dieu, la chanson vous cuyra.

LE MARY

Pour ton parler ne caqueter,

Je ne lairray jà à chanter,

45Quant mon cueur se resjouira.


 [[ Print Edition Page No. 10 ]] 
LA FEMME

Par Dieu, la chan [son vous cuyra].

LE MARY

Tais-toy, tu ne scez que tu dis,

Pour une, j’en chanteray dix,

Puis verray qui m’en gardera.

LA FEMME

50Par Dieu, la chanson vous cuyra.

LE MARY

Se tu me vas gueres argüant,

Et je me vois ung peu fumant,

L’ung de nous s’en repentira.

LA FEMME

Par Dieu, la chanson vous cuyra,

55Je le dis encore une fois.

LE MARY

Par sainct Jehan, vous serez de boys

Chargée asprement et boullée.

LA FEMME

Nostre Dame, il m’a affollée.

LE MARY

Vostre cry a tres meschant son.

LA FEMME

60Dieu mette en mal an la chanson,

Et qu’onques j’en ouy le chant.

LE MARY

Je vois parler à ung marchant,

Garde bien l’hostel hault et bas.

LA FEMME

Que mau feu vous arde les bras,

65Et les mains tant les avez dures.

LE MARY

Qu’esse là que tu murmures

Et que vas ainsi flag[e]ollant?

Ne me va gueres grumellant

Que tu ne soyes dorelotée

70Au retour.
                  [Il sort]

LA FEMME

J’ay tres bien notée

La chanson et bien retenue.

Combien qu’aye esté batue?

Par Dieu, j’en feray tous les tours.

Il a fait dame par amours;

75Jamais ne le croire autrement.

Je m’en iray tout maintenant.

Pour moy, conseiller bonne alleure

Cheuz une bonne creature,

La mienne commère Colette.
                     [Elle entre chez la Voysine]

80Dieu vous gart! Estes-vous seulete

Ma commère, que faictes-vous?

LA VOYSINE

Je filloye. Que voulez-vous?

Or sa, qui a-il de nouveau?

LA FEMME

6 ro]Par ma foy, nostre damoiseau,

85Mon beau mary, est amoureulx.

LA VOYSINE

Non est.

LA FEMME

Si est, se m’aist Deux!

Je vueil qu’on me crève ung oeil,

S’il n’est vray.

LA VOYSINE

Comment le sçavez-vous?

LA FEMME

S’il vous plaist,

90La manière vous veulx compter:

Aujourd’huy ne fist que chanter

Ceste chanson, Dieu la mauldie,

Que la dicte: “Malgré jalousie,

Je vous serviray.”

LA VOYSINE

Dictes, ma mye,

95Escoutez que je vous diray.

Pourtant, s’il est joyeulx et gay,

Et qu’il chante tost ou tard,

Cuidez-vous qu’il ayme autre part,

Espoir c’est par amour de vous.

LA FEMME

100C’est bien soufflé; où sommes-nous?

Cuydez-vous que je n’y voye goutte?

Par ma foy, je n’en fais pas doubte,

S’il m’eust aymée, ne tant ne quant,

Il ne m’eust pas batue tant,

105Mais m’eust montré signe d’amour.


 [[ Print Edition Page No. 11 ]] 
LA VOYSINE

Vieulx-tu apprendre ung bon tour[-1]

Comme tu sçauras son courage?

LA FEMME

Helas! ouy, car j’en enrage.[-1]

D’autre chose, se je le sceusse

110De tous point appaisée fusse,

Comment le pourra l’on sçavoir?

LA VOYSINE

Très bien. Où est-il?

LA FEMME

Il va voir

Aval ceste ville ou ès champs,

Pour trouver ne sçay quelz marchans,

115A qui il a à besongner.

LA VOYSINE

Il ne fauldra point songer,[-1]

Ne rioter quant il viendra.

LA FEMME

Et quoy doncques?

LA VOYSINE

Il conviendra

Que tu luy donnes à entendre,

120Qu’il est malade et, sans attendre,

Qu’il se confesse pour le mieulx;

Et luy dis qu’il pert à ces yeulx,

Qu’il ne vivra jamais deux heures.

Mais il fauldra que tu pleures[-1]

125Et contreface la marrye.

LA FEMME

6 vo]Et puis quoy?

LA VOYSINE

Par saincte Marie,

Voicy comment le ferons pestre;

Je me desguiseray en prestre,

Car j’ay l’abillement tout prest.

LA FEMME

130Et puis que ferons-nous après?

LA VOYSINE

Je luy diray par motz exprès

Qu’il est forcé qu’i ce confesse

Et pour riens qu’il dye, ne cesse

Jusques à ce qu’il le consente,

135Car pour venir à mon entente,

Tu me viendras icy querir,

Et de mort puissé-je mourir,

Se nous ne savons bien, ma seur,

Trestout ce qu’il a sur le cueur,

140Et s’il a fait amye ou non.

LA FEMME

Ha! que c’est bien dit, mais ou nom

De Dieu, faitz si bien la besongne

Qu’il se confesse à ta trongne[[143]][-1]

A ta manière ou contenance.

LA VOYSINE

145Je yray par si bonne ordonnance

Que tu ne vis oncques mieulx faire.

LA FEMME

Je voys tendre à cest affaire,[-1]

Car il me touche. Apreste-toy!

LA VOYSINE

Si ferai-je.

LA FEMME [Elle rentre chez elle]

Ho! je le voy!

150Il me fauldra mon semblant faindre

Tantost, et souspirer et plaindre

Faignant d’avoir le cueur mary.

Pausa

LE MARY [rentrant]

Holà!

[LA FEMME]

Bien viengnes, mon amy!

LE MARY

Est le disner prest ou apresté?

LA FEMME

155Dieu, benedicite,

Dont venez vous ainsi deffait?

LE MARY

D’où je vien[s]?

LA FEMME

Voire.

LE MARY

Voir s’il ne plaist,

Je le te diray, et ne t’en chaille.[+1]

LA FEMME

A Nostre-Dame, il fault que je aille

160Querir bien tost le medecin.

LE MARY

A quoy faire?


 [[ Print Edition Page No. 12 ]] 
LA FEMME

Car vostre fin

7 ro]S’aprouche; vous estes malade;

Oncques couleur ne fut plus palle

Ne plus morte que vous l’avez.

LE MARY

165Malade?

LA FEMME

Voire; et vous sçavez

Que chacun doit penser de l’âme:

Il serait bon, par Nostre Dame,

De vous confesser ung petit.

LE MARY

Quel confesser? J’ay appetit

170De menger, non pas de cela.

LA FEMME

Menger? Il ne vous tient pas là.

Jamais vous ne mengerez plus.

LE MARY

Ne feray?

LA FEMME

Il en est conclus.

Il pert bien à vostre visaige.

175Las, doulente, et† que feray je?

Vous chantiez yer et estiez

Joyeulx, et si vous esbatiez.

Or est tournée en peu d’heure[-1]

La chanse; las! se je pleure,

180Je n’ay pas tort, povre doulente.

LE MARY

Il n’est douleur que je sente.[-1]

De quoy te vas-tu debatant?

LA FEMME

M’en iray-je querir batant

Nostre curé ou son vicaire?

LE MARY

185Le sang bieu, je n’en ay que faire,

Je suis aussi sain que tu es.

LA FEMME

Et par mon serment, vous sués,

Tant estes mat et deffait.[-1]

LE MARY

Et par mon serment, vous sués,

190Je sue; fay-le-moy acroire.

LA FEMME

Vous avez la face plus noire

Qu’oncques ne fut drap de brunette.

LE MARY

Sces-tu quoy? je vueil que me mecte

La nappe, si me souperay.

LA FEMME

195Ha! Nostre Dame, je mouray

Avecques vous, mon doulx amy:

Plus n’avez vigueur ne demy

Tant est vostre cueur mat et vain.

LE MARY

Et je n’eus oncques plus grant fain!

200Que me vas-tu cy flageollant?

C’est doncques de la mort Rollant

Que je mourroye, car je bevroye

Moult voulentiers et mengeroye

Très bien, mais je n’ai de quoy,[-1]

205Dont me desplaist.

LA FEMME

7 vo]Par ma foy,

Mon très beau mary, vous resvés,

Et pour la cause vous devez

Estre confès et repentans.

LE MARY

Par le sang bieu, il n’est pas temps.

210J’attendray bien jusque en Karesme,

LA FEMME

Et je m’en raporte à vous-mesmes.

Ne sentés-vous pas grant douleur?

LE MARY

Nenny non.

LA FEMME

Hélas! la couleur

De vostre visage le monstre.

215Hélas! se vous passiez oultre,

Sans confesser ne ordonner,

Dieu ne vous vouldroit pardonner

Voz faultes ne voz grans pechez,

Dont vous estes si entachez,

220Et pour ce, se faictes que saige,

Confessez-vous de bon courage,

Tandis qu’avez sens et advis.

LE MARY

Par bieu, je le fais bien envys,

Car je n’ay mal ne maladie


 [[ Print Edition Page No. 13 ]] 

225Du corps que je n’y remedie

Très bien, par boire ou par menger,

Et tu me fais cy enrager

De parler de confession.

LA FEMME

En l’honneur de la Passion

230De Dieu, mettez-vous en estat

De grâce, sans faire debat;

Couchez-vous, vostre lict est prest.

LE MARY

Ha! dea, je vois bien que c’est!

Il fault dire, plaise ou non plaise,

235Que suis malade et à malaise,

Mais je ne sens rien quant à moy.

LA FEMME

Ne tant, ne quant?

LE MARY

Non, par ma foy,

Tous mes membres en chacun lieu,

Sont en bon point.

LA FEMME

Non sont, par bieu,

240On le voist à vostre parolle,

Car vous l’avez jà si très molle

Et foible que c’est grant pitié.

LE MARY

Et je parle mieulx la moitié

Que tu ne fais; vecy merveilles!

LA FEMME

245Faulce mort tu faiz la vieilles,

Maintenant quant me vieulx oster,

Celuy qui me deust conforter

Et qui m’as tousjours fait du bien.

LE MARY

8 ro]Et par sainct Jehan, nous sommes bien.

250Garde que la mort ne te hape†

La première, car je n’ay garde.

LA FEMME

Par mon âme, quant je regarde

Vostre viz ainsi mesh [a]ignez,

Je n’ay ne perdu ne gaingné.

255Ne vous confesserez-vous point?

LE MARY

Et puis que je suis en bon point

Pourquoy donc me confesseray-je?

LA FEMME

Vous estes en bon point? Vecy rage.[+1]

Et cuidez-vous que je le disse?

LE MARY

260A dea, se je sentisse,

[-2]

Aucun mal, je fusse content.

LA FEMME

Il n’est pas saige qui attent

Tant qu’il soit de la mort surprins.

LE MARY

Et vien sa, vien; qui t’a aprins

265Si bien à prescher? C’est dommage

Que tu n’es prescheur de village.

On s’en passeroit au besoing.

LA FEMME

De mon prescher, n’ayez jà soing.

Mettez seulement en memoire

270Ce que vous ay dit.

LE MARY

Encore![-1]

Tu es trop mollement devotte,

Je n’auray meshuy autre notte,

Je le voy bien; mais touteffois,

On dit qu’on doit aucuneffois

275Croire sa femme; si feray je!

Or donc me confesseray je.[-1]

M’amye, va querir le prestre.
[La Femme sort de chez elle et entre chez
      la Voysine.
]

LA FEMME

Au moins, l’ay-je fait pestre;

Tant l’ay-je abusé par parolles:

280A ce coup ira par Charolles;

Il passera ung mauvais pas.

Tost, tost! Voisine, n’es-tu pas

Encore vestue en chappelain?[+1]

LA VOYSINE

Et comment va?

LA FEMME

Pour certain[-1]

285Il le fault aller confesser;

Il luy a tant fallu prescher

Avant qu’i se soit consenty!

Touteffois, quant il a senty,

Que de si près, je le pressoye,

290Il m’a creue.


 [[ Print Edition Page No. 14 ]] 
LA VOYSINE

Metz-toi en voye

Et nous en allons vistement.

Suis-je bien?

LA FEMME

8 vo]Par mon serment,

L’habit t’est fait comme de cire.

Mais comment te deveray-je dire,[+1]

295Ou appeler? Messire Jehan?

LA VOYSINE

Et nenny, de par nostre Dame.

LA FEMME

Comment doncques?

LA VOYSINE

Messire Guillaume,[+1]

Ainsi qu’a nom nostre curé.

LA FEMME

Par ma foy, il m’a procuré

300Mainte douleur, je vous affy.

LA VOYSINE

Qui? le curé? deable!

LA FEMME

Nenny,

Mais nostre vaillant mary.[-1]

Il semble qu’ung charivary

Nous allions faire entre nous deux.

LA VOYSINE

305Doulx Dieu, que je suis ung hydeux

Confesseur, quant je me regarde.

LA FEMME

Vien-t’en, vien-t’en, n’y prens point garde,

Mais sur tout, il ne fault point rire.

LA VOYSINE

Mais vrayment, comment doit-on dire

310Quant on confesse une personne.

LA FEMME

Benedicite.

LA VOYSINE

Holà! ne sonne

Plus mot. Il m’est souvenu,[-1]

Puis que prestre suis devenu,

Auray [je] point de breviere?

LA FEMME

315Nenny, mais muce-toi derière,

Que mon mary ne l’aperçoive.

LA VOYSINE

Affin que mieulx je le deçoive,

Je luy couvreray le visaige.

LA FEMME

Feras?

LA VOYSINE

Ouy, car c’est l’usage[-1]

320Pour estre plus couvertement.

LA FEMME

M’amye, je te prie cherement,

Si le enqueste bien de son fait.

LA VOYSINE

Va devant, va; il sera fait.

Laisse-m’en du tout convenir.
[Elles sortent]

LE MARY [seul chez lui]

325Elle met assez à venir.

Ma femme, que Dieu y ait part,

E[s]t au prestre.

LA FEMME [rentrant seule]

Il est tard,

9 ro]J’ay beaucoup demouré; n’ay mye?

LE MARY

Où est nostre curé, m’amye?

LA FEMME

330Veez-le cy; il vient après moy.

LE MARY

Sainct Jehan, je suis en grant esmoy

Comment je me doy confesser.

LA FEMME

Il vous sçaura bien adresser

Et monstrer ce que deverois dire.[+1]

LE MARY

335Fera?

LA FEMME

Ouy.

LA VOYSINE [entrant]

Dieu soit ceans.[-1]

Que fait ce malade?[-3]


 [[ Print Edition Page No. 15 ]] 
LA FEMME

Petitement, car très malade.

Puis hyer au lict ne repouse.[-1]

LE MARY

De fièvre soit-elle espouse[-1]

340Qui ment, car j’ay très bien dormy.

LA VOYSINE

Or ça, comment va mon amy?

Ayez en Dieu contriction,

Autrement à perdition

Tout droit vostre âme s’en yroit.

LA FEMME

345Et quelqu’un la trouveroit[-1]

Où elle serait bien mucée.

LA VOYSINE

Es saintz cieulx sera exaulcée†[[347]]

Avecques les anges, croyez de voir,[+1]

Se vous faictes vostre devoir

350De confesser tous voz pechez.

LE MARY

Je vous requiers, ne me preschez

Jusques à tant que j’ayes souppez.

LA FEMME

Vous y pourriez estre trompez,

Mon très bel amy, car la mort

355Sy subitement point et mort.

Supposé que on y ait desir

De bien faire, on n’a pas loysir;

Pour ce, vueillez vous abreger.

LE MARY

Et soupperay-je point premier?

360J’en auray meilleure memoire.

LA VOYSINE

Mon amy, pensez en la gloire

De paradis, amy courtoys.

LE MARY

Au moins, si beusse une fois,

J’en eusse meilleur retentive.

LA VOYSINE

365C’est très mal quant on estrive[-1]

Et on refuse à confesser.

LE MARYB I.

à 9 vo]Hélas! et fault-il commencer,

Sans soupper?

LA VOYSINE

Ouy, c’est le point.

LE MARY

Par Dieu, il me vient mal à point

370Et comment esse que je doy dire?[+1]

Dictes-le-moy.

LA VOYSINE

Et dea, sire,

N’y sçavez-vous doncques autre chose?[+1]

LE MARY

Non vrayement, mais je supose

Que vous me devez enseigner.

LA VOYSINE

375Or avant, vueillez vous seigner

Très bien d’ung cousté et d’autre.[-1]

LE MARY

De ceste main?

LA VOYSINE

Non, mais de l’autre,

Oncques homme ne vy si maulduit,[+1]

Pour ce estes mal introduit.

380Dictes après moy, mon amy doulx,

Sire, je me confesse à vous.

LE MARY

Sire, je me confesse à vous.

LA VOYSINE

De tous les pechez que j’ay faitz.

LE MARY

De tous les pechez que j’ay faitz.

LA VOYSINE

385Or les nommez.

LE MARY

Or les nommez.

LA VOYSINE

Mais vous mesmes.

LE MARY

Mais vous mesmes.

LA VOYSINE

Me doy-je confesser à vous?

LE MARY

Me doy-je confesser à vous?


 [[ Print Edition Page No. 16 ]] 
LA VOYSINE

Ouy, vrayment

LE MARY

Ouy, vrayment.[-2]

LA VOYSINE

390Où sommes-nous?

LE MARY

Où sommes-nous?

LA VOYSINE

Vous estes foul et estourdy.

LE MARY

Vous estes foul et estourdy.

LA VOYSINE

Ce n’est pas ce que je vous dy.

LE MARY

Ce n’est pas ce que je vous dy.

LA VOYSINE

395Confessez-vous, se vous devez.

LE MARY10 ro]

Confessez-vous, se vous devez.

LA VOYSINE

Par sainct Jehan, vous refusez?

LE MARY

Par sainct Jehan, vous refusez?

LA VOYSINE

Hé! Dea!

LE MARY

Hé! Dea![-2]

LA VOYSINE

400Hé, vray Dieu! Quelle simplesse![-1]

LE MARY

Hé, vray Dieu! Quelle simplesse!

LA VOYSINE

Dictes: je me confesse.[-2]

LE MARY

Dictes: je me confesse.[-2]

LA VOYSINE

Adieu!

LE MARY

Adieu, sire Guillaume.

405Donnez lui à boire, ma femme,

Puis qu’il s’en veult partir d’icy.

LA VOYSINE

Dea, je ne m’en vois pas ainsi.

Pourtant, se adieu vous disoye.

LE MARY

Par le corps bieu, je le cuidoye:

410N’avez-vous pas presché assez?

LA VOYSINE

Et vous n’estes pas confessé

Ce n’est que le commancement;

Or dictes.

LE MARY

Bon gré, mon serment,

D’ung maulgré jalousie[-2][[414]]

LA FEMME [à la Voisine]

415Commère, l’avez vous ouye?

Velà sa note de tousjours.

LA VOYSINE [au mari]

A’vous fait dame par amours?

Dictes tout en confession.

LE MARY

Par ma foy, ouy. Nenny, non.[-1]

420Où est nostre femme? Je la voy[-1]

Icy, m’est advis, de ce costé,[+1]

Faictes la reculler arrière.

LA VOYSINE [à la Femme]

Recullez-vous, ma mye chère,

Car il ne vous appartient pas

425Nous escouter. Or parlons bas,

Et me dictes vostre courage.

Avez-vous rompu mariage?

LE MARY

Il est vray que la plus gaillarde,

La plus gente, la plus abille

430Qui soit en toute ceste ville,

Si est ma dame par amours.B II.

LA VOYSINE

10 vo]Pour tout certain.

LE MARY

N’a pas deux jours

Qu’avecques moy se rigoloit,

Et plus de cent fois m’acolloit,

435En la tenant entre mes bras.


 [[ Print Edition Page No. 17 ]] 
LA VOYSINE

Et sçavez-vous bien de quelz draps

Elle va tous les jours vestue;

Declairez tout d’une venue

Puis que la matière est ouverte.

LE MARY

440Elle porte une robe verte,

Aux festes, de couleur diverse.

LA VOYSINE

Et les bons jours?

LE MARY

Une perse

Tres bien fourré de pane blanche.

LA VOYSINE

Et les grans jours?

LE MARY

Comme au dymanche,

445Hopelande, belle saincture

De rouge, je vous asseure,

Et beau chaperon de brunette.

LA VOYSINE

Et comment l’apelle-on?

LE MARY

Jamette.

LA VOYSINE

Jamette?

LE MARY

Ouy, vrayement.[-1]

LA VOYSINE

450Et congnoissez-vous bien son père?

LE MARY

Sainct Jehan, ouy?

LA VOYSINE

Qui est sa mère?

LE MARY

Sang bieu, c’est nostre voysine.[-1]

Je m’acointé de la meschine,

En allant en pelerinage.

LA VOYSINE

455Touttefois, semble-elle bien saige;

Chacun la tient pour pucelle.[-1]

LE MARY

Et que voullez-vous? on la selle,

Mais par ma foy, il est ainsi.

LA VOYSINE

Attendez-moy ung peu icy;

460Je reviendray sans contredit.
[Elle va vers la Femme]

Ha! Que de Dieu soit-il mauldit,

Voysine, tu ne scez comment

Le faulx traistre garnement

M’a fait grant honte et grant diffame.

465Comme cuide-tu estre femme

A ce faulx traitre desloyal?

LA FEMME

Comment va-il de nostre faict?

LA VOYSINE11 ro]

Très mal[+2]

Que bon gré en ayt sainct Gille:[-1]

Il a despucellé ma fille!

LA FEMME

470Ta fille? Tu me dis merveilles!

LA VOYSINE

J’ay ouy de mes aureilles

Sa confession toute entière;

Il m’a dit toute la manière,

Et par quel moyen l’a deceue;

475Et ne m’en suis aperceue,[-1]

De quoy je suys plus esbahye.

LA FEMME

Je sçavoye bien, par bieu, m’amye,

Comme s’il estoit veritable.

LA VOYSINE

C’est mon, dame, de par le dyable!

480Vous n’estes pas la mieulx aymée;

Il a ma fille diffamée,

M’amye, a peu que je n’enrage.

LA FEMME

Mais à moy, plus grans dommage[-1]

A fait qu’à toy, à parler vray.

LA VOYSINE

485Et comment?

LA FEMME

Je le te diray:

Tu sces que l’amoureux deduyt

Qu’il me devoit, et jour et nuyt,

Monstrer en signe d’amitié,

Je n’en ay pas eu la moytié:

490Il a à ta fille donné.


 [[ Print Edition Page No. 18 ]] 
LA VOYSINE

Par bieu, je ne luy en sçay gré,

Et j’en enrage toute vive.

LA FEMME

Et par mon serment, tant qu’il vive,

Il ne luy en tiendra, ce croy-je.

LA VOYSINE

495Par ma foy non, pour ce, disoye

Qu’on trouvast manière comment

Il fust pugny si asprement

Que jamais il n’en eust point.†[-1]

J’ay advisay ung autre point.

500Je iray vers luy sans plus actendre,

Et si luy feray entendre[-1]

Qu’il fault qu’il face penitance,

S’il veult avoir sa pardonnance

Du grant peché qu’il a congneu.

LA FEMME

505Et que sera-ce?

LA VOYSINE

Que tout nu

A jointes mains et à genoux

Te crira mercy et puis nous

Deux aurons chacun en noz mains

Ung bon baston ou au moins

510Unes verges tres bien poignantes.

11 vo]Depuis la teste jusques aux plantes[+1]

Des piedz sera tresbien gallé.

LA FEMME

Par ma foy, tu as bien parlé,

Oncques femme ne parla mieulx.

515Y vas.

LA VOYSINE

Ouy, ce m’aist Dieux!

Va querir les verges en tandis.[+1]

LA FEMME

Le contraire je ne t’en dis

J’en trouveray avant que cesse.

LA VOYSINE [revenant au Mary]

Mon amy, quant on se confesse†,

520Pour descharger sa conscience,

On doit tout prendre en pacience

La penitance qu’on vous encharge.

LE MARY

Sainct Jehan, ce n’est pas ma charge,

Penitance, bon gré, ma vie.

LA VOYSINE

525Voire, vous l’avez bien deservie[+1]

Bien terrible, mais touteffois,

Pour peu de chose ne vous chault;

Vous avez faict ung grant deffault

De rompre vostre mariage.

LE MARY

530Où sont les pièces?

LA FEMME

Et que sçay-je?

Pour acquerir pardon à Dieu

Et eschever le puant lieu

D’enfer dont chacun doit ainsi,

Vous acomplirez, mon amy,

535Voulentiers ce que vous diray.

Ne ferez mye?

LE MARY

Je ne sçay.

Se c’est chose que puisse faire

Sans moy grever pour complaire,[-1]

Je le feray.

LA VOYSINE

Or, escoutez,

540Il fault que vous desvestez[-1]

Tout nud pour acquerir mercy

A vostre femme que veez cy,

Et Dieu aura misericorde

De vous.

LE MARY [La Femme rentre]

545Nonobstant que je m’en passasse

Très voulentiers.

LA VOYSINE

Il fault qu’il se face[+1]

Pour avoir mercy et pardon.

LA FEMME

Croyez qu’il aura son guerdon

De ces verges au long du dos.

LE MARY12 ro]

550Qu’esse-là?


 [[ Print Edition Page No. 19 ]] 
LA VOYSINE

Rien, ce sont motz[-1]

Qui ne s’adressent point à vous.

Or vous avancez, amy doulx,

Car on ne peult plus humblement

Venir à mercy qu’en ce point.

LE MARY

555Touteffois, ne me trompez point,

Car g’y vois à la bonne foy.

LA VOYSINE [au MARY]

Jamais! Tost, tost, avance-toy

Mais parlons bas, quoy qu’il avienne.
     [à la FEMME]

Deschargeons sus!

LA FEMME [au MARY]

Il vous souvienne

560Du tour que vous m’avez joué:

Vous m’aviez promis et voué

La loyauté de vostre corps.

LA VOYSINE

Aussi vous fault estre recors

De ma fille qu’avez diffamée.[+1]

LE MARY

565Vostre fille? Bon gré sainct Estienne,[+1]

Qui estes-vous?

LA VOYSINE

Par Nostre Dame,

Vous le sçaurez, ains que je fine.

LE MARY

Sang bieu, vous estes ma voysine,

Collette, qui parler vous entens.

LA VOYSINE [Elles le battent]

570Tenez, tenez!

LE MARY

Las, je me rens.

LA FEMME

Sus, ma voysine!

LA VOYSINE

Tenez, tenez![+1]

LE MARY

Las, je me rens, Colette.

LA FEMME

Sus ma voysine.

LA VOYSINE

Je ne m’y fains point.

LE MARY

Bien m’en sens.

LA FEMME

575Se tu as sens, si le retiens.

LE MARY

Je suis tout cassé.

LA VOYSINE

Vous y avez très bien chassé,

En tout, ma fille hault et bas,

Et avez fait voz choux bien gras

580Avecques elle, en malle santé.

LA FEMME

Il n’y a pas pour neant esté,[+1]

Au moins il a esté froté

Et son dos est bien gallez.[-1]

LE MARY [à la VOYSINE]

Mal suis fortunez,

585Vous m’avez du nez

Bien tirez les vers.

LA VOYSINE

Les propos ouvers

Et motz decouvers

Souventesffois nuysent.

LA FEMME

590Ceulx qui se devisent

Et les motz n’avisent,

S’en treuvent deceuz.

LA VOYSINE

Puis que née suis

Nouvelles je n’euz

595Si très desplaisantes.

LE MARY

Bien l’ay-je senty

Quant j’en suis batu

De verges poingnantes.

LA FEMME

A quoy tient-il que tu ne chantes

600Maintenant, “Maulgré jalousie,

Tu l’avois la belle jolye,

Or la voiz tout à ton ayse.[-1]


 [[ Print Edition Page No. 20 ]] 
LA VOYSINE

Pour Dieu, Voysine, qu’on s’en taise,

Je t’en requiers, ma doulce seur.

LE MARY

605Le Dyable ayt part au confesseur,

Car il m’a excommunié

Et asprement discipliné

De verges, il ne m’en dist rien;

Sang bieu, le cueur me disoit bien

610Qu’en la fin ainsi m’en prendroit.
[au Public]

Pour ce, vous tous, gardez-vous bien,

Quant parlerez n’en quel endroit.

Mais qui jamais ne mesprendroit

Aurait de sens trop largement.

615Seigneurs, vueillez pour orendroit

Prendre en gré nostre esbatement.

FINIS

NOTES

 [II.] Farce de celuy qui se confesse à sa voisine.1

 [5-6] le premier vers de six syllabes, le second de sept montrent une fois de plus l’inutilité d’essayer de forcer le texte dans une métrique rigide.

 [201] Cette allusion à la mort de Roland à qui Turpin apporte à boire dans la Chanson de Roland, est aussi curieuse qu’inattendue.

 [207] desvez pour “devez.” La faute est attirée par resvés, dont le sens est aussi: vous êtes fou.

 [235] à, peut-être à corriger en ai.

 [245] corrompu.

 [334] deverois, corr. “devrez”? quoique le changement de personne soit fréquent.

 [389] corr. vrayment en vrayement.

 [399] Je ne sais si les deux He! Dea forment un vers de 3 ou 4 syllabes.

 [414] corrompu.

Endnotes

 [†] Éd.: Cette abréviation désigne les rubriques ajoutées par moi.

 [†] Éd.

 [88:] La fin du vers manque pour rimer avec oeil.

 [143.] O: ne.

 [†] Éd.

 [175,] O: que et. O = original.

 [207,] O: desvez.

 [208,] O: repantens.

 [250,] O: manque un vers pour rimer avec celui-ci.

 [†] Éd.

 [347,] O: Et.

 [†] Éd.

 [†] Éd.

 [498:] Après le vers “Et que jamais il n’en cust point,” rubrique “la voysine” que j’ai supprimée.

 [519,] O: ce.

 [544:] Vers incomplet. Manque une rime en orde.

 [†] Éd.

 [†] Éd.

 [†] Lacune. Le compte des vers est impossible.

 [†] Éd.

 [1] Les titres sont ici abrégés et modernisés.


 [[ Print Edition Page No. 21 ]] 

III
13 ro] FARCE NOUVELLE DES ESBAHIS
à QUATRE PERSONNAGES
*

[vignette]

LE PREMIER SOT ESBAHY commence13 vo]

Je m’esbahis de plusieurs choses.

LE SECOND SOT ESBAHY

Je m’esbahis de lettres closes

Et de cent mille oppinions.

LE TIERS SOT ESBAHY

Je m’esbahis des oisillons,

5Menus pinchons et alouettes,

Linottes et bergeronnetes,

Qui se laissent prandre au fillé.

LE PREMIER

Je m’esbahis.

LE SECOND

De quoy?

LE TIERS

Dis-le.

LE PREMIER

Si feray-je en temps et en lieu.

LE SECOND

10Je m’esbahis.

LE TIERS

De quoy?

LE SECOND

De Dieu,

Qui distribue benefices

A gens qui n’y sont pas propices.

N’est-ce pas esbahissement?

LE TIERS

Je m’esbahis bien autrement

15Et de plus sauvaige façon.

LE PREMIER

Et de quoy?

LE TIERS

C’est comment Jason

Peut avoir la Toison dorée,

Et m’esbahis comment Médée

Luy fist menger ses deux enfans.

LE PREMIER

20Je m’esbahis depuis dix ans

Plus que jamais je n’avois fait.

LE SECOND

Je m’esbahis de ce qu’on fait.

LE TIERS

Je m’esbahis quant l’en fera.

LE PREMIER

Je m’esbahis quant ce fera

25Que d’envieux ne sera plus.

LE SECOND

Et je m’esbahis de Phebus,

Qui presta ces quatre chevaux

A Phecton, qui fist tant de maux.

LE TIERS

Je m’esbahis, à bref parler

30Où en fin l’en pourra aller,

Et que le monde deviendra.

LE PREMIER14 ro]

Et m’esbahis de Phedre†,[[32]]

Qui fut si très fort amoureuse,

Que ce fut chose merveilleuse

35Et de Saphire encore plus.

LE SECOND

Or ne nous esbahissons plus

De bien, de vertu ne de vice,

Tant que nous sachons à Justice

De quoy on se doit esbahir.


 [[ Print Edition Page No. 22 ]] 
LE TIERS

40Et nous ostera sans faillir

De tous nos esbahissements.

LE PREMIER

Du tout à Justice me rendz.

LE SECOND

C’est celle qui fait la raison.

LE TIERS

Allons vers elle, en sa maison.
               [Ils entrent chez la Justice]

45Veez-la là, l’espée en la main.[+1]

LE PREMIER saluant Justice

Dame, fille du hault roy souverain,[[46-75]]

Throsne d’honneur et de magnificence,

Tous esbahis de veoir le corps humain,

Nous presentons devant vostre presence,

50Vous suppliant nous donner congnoissance

Dont procèdent tant d’esbahissemens,

De fantasies et tant d’empeschemens,

Car vous estes nostre propre nourrice,

Ainsi qu’il gist à noz entendemans;

55Tout ira bien, s’il court bonne justice.

LE SECOND

De toutes pars, fantasies nous sourdant

On ne voy onc riens securité;[-1]

Les ungz pleurent, les autres bouheurdent,

D’anfans chantans, menans jocundité,

60Les ungs règnent en grant felicité;

L’un gist en bien, l’autre en mal et en vice,

Mais nonobstant par vous bien medité,

Tout yra bien, s’il court bonne justice.

LE TIERS

Imbeciles par qualités obices,

65Moitié obscurs et moitié interestres,

Tous obfusquez par vertueuses bestes,

Lours, ineptes ainsi que povres aestes,

De Cerberes évacues les testes,

De faulx felix tout comble de malice,

70Mais nonobstant broulemens et molestes,

Tout ira bien, s’il court bonne justice.

LE PREMIER

Princesse, en qui gist tout nostre esperance,

Chacun de nous s’en tient vostre novice,

Car nous avons sur ce ferme creance,

75Tout ira bien, s’il court bonne justice.

JUSTICEA II.

14 vo]Enfans, qui vous est propice[-1]

Qui tant de beaux motz blasonnez,

Vous me semblez tous estonnez,

Et gens fort merencolieux.

LE SECOND

80Moitié tristes, moitié joyeux,

Non pas estonnez proprement,

Mais ravis d’esbahissement

Et de petites fantaisies.

JUSTICE

Ce vous vient de merencolies.

85Et vostre non?

LE TIERS

Les Esbahis.

JUSTICE

Les Esbahis, mais quelz devis,

Les Esbahis à quel propos?

Et estes qui?

LE PREMIER

Vos vrays suppotz,

Vos petits clercs et serviteurs.

JUSTICE

90Et puis, enfans, que dient les cueurs?[+1]

Vous me semblez esbahis tous.

LE SECOND

Pardieu, dame, si sommes-nous.

JUSTICE

Esbahis, il court si bon temps,

Et n’estes vous pas bien contens?

95Craignés-vous à mourir de fain,

Si bon marché avez de pain,

Et aussi avez-vous de vin?

Et prince tant doulx et begnin,

Il n’y a de tel dessoubz les cieulx,[+1]

100Et puis Paix. Que vous fault mieux?[-1]

LE TIERS

Nous avons ce que nous avons,

Les bledz sont beaux et les vins bons.

JUSTICE

N’est-ce pas donc bonne police?


 [[ Print Edition Page No. 23 ]] 
LE PREMIER

Vous n’estes pas par tout, Justice.

105Que sçavez-vous s’en ung tonneau,

On met le vieil et le nouveau?

LE SECOND

Que sçavez-vous se boullengiers

Ont bledz puans en leurs guerniers?

LE TIERS

Que sçavez-vous à Petit Pont

110Le tour que poissonnières font?

LE PREMIER

Que sçavez-vous se les sergens

Sont bons larrons ou bons marchans?

LE SECOND

Que sçavez-vous se chicaneurs

Desrobent l’argent à plusieurs?

LE TIERS15 ro]

115Que sçavez-vous se medecins

Parviennent tousjours à leurs fins?

LE SECOND

Que sçavez-vous si une† nonnain[+1]

Peult bien avoir le ventre plain?

LE TIERS

Que sçavez-vous [se] une abesse

120Se desjune sans ouyr messe?

LE PREMIER

Que sçavez-vous si ung gendarme

S’enfuit bien quant on crie alarme?

LE SECOND

Que sçavez-vous quant une femme

Si est putain ou preude femme?

LE TIERS

125Que sçavez-vous si à Paris

Les femmes font coux leurs maris?

JUSTICE

Vous estes gens bien esbahis

Et de diverses oppinions.

A tant de proposicions

130Respondre ne m’est propice.[-1]

LE PREMIER

Et pourquoy donc, dame Justice,

N’en avés-vous pas la puissance?

JUSTICE

Tout ne vient pas à congnoissance,

Car il y a mainte matière,

135Que plusieurs larrons par derrière,

Desrobent pour vous dire à tous.

LE SECOND

Pourtant nous esbaïssons-nous!

JUSTICE

Plusieurs besongnes sont brassées,

Tant en ait en dit que en penscée

140Dont je ne sçais rien bien souvent.

LE TIERS

C’est dont vient l’esbahissement.

JUSTICE

De tout ce que je puis congnoitre,

Je y vueil bonne justice mettre,

Mais il est trop de fines gens.

LE SECOND

145C’est dont vient l’esbahissement.

JUSTICE

Quant ung larron est attrappé,

Le sergent qui l’aura happé

Le laira, mais qu’il ait argent.

LE TIERS

C’est dont vient l’esbahissement.

JUSTICE

150On m’a bien donné à entendreA III.

15 vo]Qu’on en a fait noyer ou pendre

Plusieurs sans mon consentement.

LE PREMIER

C’est dont vient l’esbahissement.

LE SECOND

Je m’esbahis des gens de court

155Qui ont tant broué sur le gourt

Et puis après les vis deffaire.

JUSTICE

J’y estois moy; je le fis faire.

LE TIERS

Je m’esbahis d’ung coup de main

D’une espée donné soudain,

160Donc noble teste cheut à bas.

JUSTICE

Par ma foy, je n’y estois pas.


 [[ Print Edition Page No. 24 ]] 
LE PREMIER

D’Orbatus je m’esbahis fort,

Qui son nepveu dompta à mort

Estant en son lict mortuaire.

JUSTICE

165Je y estois moy: je le fis faire.

LE SECOND

Et je m’esbahis de David

Que par la femme de Urie qu’il veit

Le fist mourir: c’est pit[e]ux cas.

JUSTICE

Par ma foy, je n’y estois pas.

LE PREMIER

170Aussi de Aman suis esperdu,

Qui devant son huis fut pendu

Au propre gibet qu’il fist faire.

JUSTICE

Je y estois moy; je le fis faire

Pour monstrer qu’il vouloit trahir.

LE SECOND

175Assez ne me puis esbahir

De la tromperie et finesse

D’aucuns prestres qui chantent messe

Après qu’ils ont mengé et beu.

JUSTICE

Mais par ta foy, en as-tu veu?

LE TIERS

180Je m’esbahis quant adviendra

Le temps que plus il ne viendra,

A mon huis, un tas de merdailles

Pour demander l’argent des tailles;

N’est-ce pas l’esbahissement?

LE PREMIER

185Et moy, je m’esbahis comment

Vivront ces gendarmes cassez.

LE SECOND

Je m’esbahis des trespassez

Que l’en ne prie Dieu pour eulx.

LE PREMIER

Je m’esbahis de malheureux

190Qui sont boutés ès gras offices

LE SECOND16 ro]

Je m’esbahis de benefices

Que l’en vend à deniers comptant.

JUSTICE

Ne vous esbaïssés plus tant.

Tant que soyés à ma maison

195Je vous feray droit et raison,

Mais il convient estudier,

A Dieu servir et le prier

Et puis craindre et aymer Justice,

Tant comme il vous sera propice,

200Saurés bien comme je presupose.[+1]

Mais vous obliés une chose

De quoy vous deussez esbahir.

LE TIERS

De quoy?

JUSTICE

De ce qu’il fault mourir.

Vous en esbahissez-vous point?

LE PREMIER

205Nenny, pas moy.

LE SECOND

Ne moy.

JUSTICE

Ung point.

Aussi fault passer ce passage,

A toutes gens, si n’est pas saige,

Qui n’y sçait mettre son penser.

LE PREMIER

Toutes gens fault par là passer,

210Mais puis qu’on ne peult mort fuir,

De quoy se doit-on esbahir

Ne entrer en si grant esmoy?

JUSTICE

Voullés-vous demourer o moy?

LE SECOND

Certes ouy, Dame Justice,[-1]

215Tous humbles soubz vostre service

Esperans avoir de vous biens

Sans envers vous faillir de riens.

JUSTICE pour fin et conclusion dit:

Mes enfens, donc je vous retiens,†[[218]]

Car loyaument vous apprendray,

220Et garderay et deffendray

De tous oultrage et villennye.

Adieu, toute la compaignie!

FINIS

[16 verso blanc]


 [[ Print Edition Page No. 25 ]] 

NOTES

 [III.] Farce des Esbahis. Il y a une pièce de Grévin, toute différente, qui porte le même titre. Celle-ci est une sottie.

 [28] Le mètre empêche de corriger Phaéton.

 [35] Saphire, altération de Sapho, la poétesse grecque.

 [46-75] ballade.

 [162] D’Orbatus, je n’ai pu résoudre cette énigme historique.

Endnotes

 [32:] Il manque un mot en a à la rime.

 [207,] O: s’il.

 [218,] O: mais.


 [[ Print Edition Page No. 26 ]] 

 [[ Print Edition Page No. 27 ]] 

IV
17 ro] FARCE NOUVELLE
à CINQ PERSONNAIGES DE MAISTRE MYMIN QUI VA A LA GUERRE, ATOUT SA GRANT ESCRIPTOIRE POUR METTRE EN ESCRIPT TOUS CEULX QU’IL Y TUERA
*

[vignette]

LE CAPIT AINE DE SOT VOULOIR
                                                        
commence:17 vo]

Quel dommaige qu’ung grant couraige

Comme moy n’a point l’avantaige

Des ennemys, j’entens la proye.

Je les tueroye, j’en abatroye,

5Comme Thevot, homme curieux

De mourir si soubdainement;

La chose qu’il aimoit le mieulx,

Me laissa en son testament,

C’est sa lance; j’en suis plus fier,

10Se trouvasse où l’employer.[-1]

LE SEIGNEUR DE PETIT POVOIR

Et vecy bien pour enraiger

Que je n’ay pas ung blanc vailant,

Et si ay le panart taillant

De Copin de Valenciennes,

15Toutes victoires estoient siennes;

Au moins en avoit-il le los

En toutes guerres terriennes,

Tant chrestiennes que payennes;

Il despescheoit tout à deulx motz.

LE CAPITAINE

20Vecy droictement à propos;

J’aperçoy delà gens mouvoir.

LE SEIGNEUR

Capitaine de Sot Voulloir,

Honneur; je vous cherche par tout.

LE CAPITAINE

Mettons-nous dessus le beau bout,

25Ce sera une belle bende

De racompter nostre legende,

Pour nostre bruit espouventable.

LE SOULDART

Tout est venu; mettés la table,

Tout beau car je suis estonné,

30Si suis-je bien embastonné.

J’ay l’arc, Dieu en pardoint à l’âme,

Du franc Archer du Boys Guillaume,

Sa salade et ganteletz,[-1]

Dague pour ferir aux pouletz,

35Deux flèches bruslés par le bout.

Et puis comment se porte tout,

Fait-on plus nulz coups dangereux?

Sot Vouloir, homme oultraigeux,[-1]

Vous vous faictes par tout sercher.

LE CAPITAINE

40Sus gallans, sus! il fault marcher

Fierement en toutes rencontres.

LE SEIGNEUR DE PETIT POVOIR

Capitaine, sans faire monstres,

J’ay ataché ung escripteau

18 ro]Icy près, contre ung posteau,[-1]

45Que gens fors et aventureux

Viennent et ilz seront receuz

Soubz nous troys.

LE CAPITAINE

C’est fait d’un grant sens.

LE SOULDART

Et que ceulx seront innocens

Qui se trouveront en ma voye.


 [[ Print Edition Page No. 28 ]] 
LE CAPITAINE

50La char bieu, nous crirons Montjoye,

Si j’en trouvons ung à l’escart.

Quel lance!

LE SOULDART

Quel arc!

LE SEIGNEUR DE PETIT POVOIR

Quel panart!

LE CAPITAINE

Quant est à moy, je les pourfendz.

LE SEIGNEUR

Je les fais trembler sur les rencz.

LE SOULDART

55N’ay-je point baillé sur les dens

A d’aucuns, et tomber adans

De mes mains, mais ils sont cassez.

LE CAPITAINE

Dieu ait l’âme des trepassez

En son seculorum, amen.

60Mais en beau sang de crestien,

Je me suis autres foys disnay.

LE SEIGNEUR

Et moi que je me suis baigné

Comme en eaue de belle fontaine.

LE SOULDART

J’ay veu autrefois capitaine

65Les mains plus rouges que crevisses.

On en eust bien fait des saucisses,

Tant l’eusse depecé menu.

LE CAPITAINE

Ce qui est fait, est advenu.

Il faut penser doresnavant

70A faire plus fort que devant

Et chascun se face valoir.

LE SEIGNEUR

Capitaine de Sot Vouloir,

Vous ne serez pas escondit,

Il souldra sur nostre edit

75Qui est là endroit attaché

Quelque huron enharnasché.[[76]]

Chantons. Je m’en voys le ton prendre.
   Adonc ilz chantent tous troys ensemble
          ce qui s’ensuit:

Nous en irons sans plus attendre

Maintenant sur les Bourguignons.

LE CAPITAINE18 vo]

80Les Bourguignons nous attendons

Marchons ung grant pas fierement.
   Maistre MYMIN, hasbillé en Badin, d’une
longue jacquette, et en beguyne, d’un
beguin, ayant une grande escriptoire,
en chantant:

Et comment, comment et comment?

Sont pelerins si bonnes gens?
     En advisant l’escriptoire dit:

Ha! Ha! Qu’esse-là voirement?

85Qui a là mis cette cedulle?

Mais seroit-ce point une bulle,

Ou quelque lettre d’une cure?

Lire la vois à l’adventure:

P. trenchié: par; s.i. si.

90Par cy, ha dea, quesse? et quesse cy

Au cul couppeau d’ongnons?[-1]

Hen! “S’il est aucuns compaignons,

Soient de ville ou de villaiges,[-1]

Qui veullent avoir bons gaiges[-1]

95Du Capitaine Sot Voulloir,

Du Seigneur de Petit Povoir

Et le Soudart de Froit Hamel

Qui a cy mis son escriptel.”

La mort me vienne bientost querre,

100Se je ne m’en voys à la guerre.

Ma mère, hau!

LUBINE, sa mère

Je voys, je voys,

Tu as encore belle voix!

Que Dieu la te vueille saulver,

Mais tu la pourrois bien grever.

MAISTRE MYMIN

105Certes, je m’en vois à la guerre.

LUBINE

Qui l’a dit?

MAISTRE MYMIN

On m’est venu querre,

Je dy, j’ay leu ung escriptel

Où il met: s’il est quel ne tel,

Qui vueille recepvoir bons gaiges

110Pour les chevaulx et pour les paiges,

Vienne.

LUBINE

Est ce qui te amaine?†

MAISTRE MYMIN

Je m’en vays veoir le capitaine,

Car je porteray sa devise.


 [[ Print Edition Page No. 29 ]] 
LUBINE

Que feras-tu de ta clergise?

MAISTRE MYMIN

115C’est pour messire Bavotier,

19 ro]Le curé de nostre moustier,

Se je demeure en chemin.[-1]

LUBINE

Et revien-t’en, Maistre Mimin!

MAISTRE MIMIN

Per deum sanctum, non feray.

LUBINE

120Par mon serment doncques g’iray,

Et me deussiés-vous tous destruire,

Je pleure et si me fais rire.[-1]

Tu as tousjours ton saoul de beurre,

Couché en ung lit plain de feurre

125Aussi molet que le beau lin.

Que veulx-tu plus?

MAISTRE MYMIN

Boire du vin

Ainsi comme on a beu les nostres.

LUBINE

Garde tousjours noz patenostres,

Comment qu’il soit! Hee! Mère Dieu!

130Et où veulx-tu aller?

MAISTRE MYMIN

Au lieu

Où sont les vaillans capitaines.

LUBINE

De sanglante fièvre quartaines

Soient-ilz saisis pour leur payement;

Or vrayment, g’iray veoir comment,

135Ils te gouverneront.

MAISTRE MIMIN

Venez.

Je les voy là, tenez; tenez.

Compter les vays: empru, deux, trois,

Je cuidays que les Genevoys

Du Boys Guillaume fust avecques.

140Et puis que faictes-vous illecques,

Font-ils du raminagrosbis?

LE SOULDART

Sang bieu, quel gardeur de brebis!

LUBINE

Mes amys, je vous crie mercy,

C’est pour mon enfant que vecy,

145Qui veult devenir gens de guerre.

LE CAPITAINE

C’est ung beau gallant par saint gris,

Mais qu’il soit hardy en courage.

MAISTRE MYMIN

Per animam canis, j’enrage

Que je ne treuve à batailler.

LE SEIGNEUR

150Il est ferme comme ung pillier;

Tenez zac!

LE SOULDART

Il a forte eschine.

LE CAPITAINE19 vo]

Qui ne le verroit qu’à la mine,

On le jugeroit fol ou fort.

LUBINE

Ha! Nostre Dame de Montfort!

155Il m’a tant cousté à nourir,

Et je voy qu’il s’en va mourir

Il n’en a honte ne demie.

LE SEIGNEUR

Or ne vous courcés point, m’amie,

Nous l’armerons si bien en point

160Qu’on ne sauroit trouver en point

A luy faire mal d’une eguille.

LUBINE

Il est mouvant comme une anguille,

S’il n’eut été si frenatique,

Nous l’eussons fait homme d’église,

165Moy et son père, Raoullet.

LE SOULDART

M’amie, il est bien où il est.

Venir pourra à tel hutin,

Qu’il pourra avoir tel butin

Qu’il s’en sentira à jamais.

LUBINE

170Dictes-vous?

LE SEIGNEUR

Ouy, je vous prometz ainsi.

On a souvent telle adventure.


 [[ Print Edition Page No. 30 ]] 
LUBINE

Las! Où s’en va ma nouriture,

Maistre Mimin, tu demoureras.[+1]

Or fais du mieux que tu pourras.

175S’il vous plaist, vous le conduirés;

Mon filz, ce que vous gaignerés,

Raportez-le à la maison.

MAISTRE MIMIN

Si feray-je.

LE CAPITAINE

C’est bien raison;

Il vous en envoira de beaux.

MAISTRE MIMIN

180Je vous recommende noz veaux.

Qu’on maine les cochons au boys!

Donnés à mon chien turquoys

Mon desjuner et mon soupper.

LUBINE

Veulx tu plus rien?

MAISTRE MIMIN

Et à Rogier,

185Qu’il preigne garde à ses bestes,

Et qu’il me garde mes sonnettes,

Avecques mon moustier d’ymaiges

Aux enseignes de six fourmaiges

Que nous emblasmes au chasier.

LUBINE20 ro]

190Ton père ne dois oublier;

Ce n’est pas bien fait, mon varlet.

MA[I]STRE MIMIN

Dictes à mon pere Raoulet,

Que c’est bien.

LE SOULDART

Retournés-vous-ent,

Car plus y serés longuement,

195Et plus de mal vous en feroit.

LUBINE

Messeigneurs, gardés-luy son droit,

Je le vous recommant, et Adieu.[+1]

LE SEIGNEUR

Que de babil, par le sang bieu!

Il fault armer maistre Mimin,

200Et puis empoigner le chemin,

Et aller fort piller aux chables.

MAISTRE MIMIN

Ma foy, je n’ay point peur de dyable,

Je suis clerc et maistre passé.

Qui vouldra cantemus basse,

205Et puis nous irons nous combatre.

LE CAPITAINE

C’est bien dit; il est bon follastre.

LE SOULDART

Sus, qui sçaura rien, si le monstre,

Chantons et je feray le contre.
   Adonc ilz chantent tous ensemble
          ce qui s’ensuit:

“Ilz s’en vont trestous en la guerre,

210Maintenant les bons compaignons,

La renommée court grant erre,

Que dagues ont sur les rongnons.”

LUBINE

Ha! Mère Dieu! Quant je m’avise,

Mimin, tu pers bien ta clergise,

215Tu me donnes bien du courroux.

Gens d’armes, maulditz soiés-vous,

Par la croix bieu de paradis!

Je verray comment sont hardis,

Et si sera tout à ceste heure.

220Que maistre Mimin leur demeure,

Mon fiz, mon enfant, ma figure,

Ma godinette creature,

Vrayment g’y bouteray remède,

Et si n’y demande point d’aide.
   Adonc ilz chantent ensemble
          ce qui s’ensuit:

225Aux armes, aux armes, aux armes!

Maistre Mimin, tiens bons termes.

LE CAPITAINE

Qu’esse-cy?

MAISTRE MIMIN

20 vo]Ces brigandinas.

LE CAPITAINE

Oste ce latin, poitrinas,

Crie en tout lieu qu’on arrive

230Fierement: “Qui vive?”

MAISTRE MIMIN

Qui vive?

Mais il vault mieulx que je l’escripve.

LE SOUDART

A mort!


 [[ Print Edition Page No. 31 ]] 
MAISTRE MIMIN

A mort! fuyons-nous-en!

LE CAPITAINE

Ha! Velà bon commencement,

Tien, vestz ce jacques, tu te haulse.

MAISTRE MIMIN

235Ainsi en fait-on en Beaulse,[-1]

Pour gueter beste à l’acul.[-1]

LE CAPITAINE

Comment t’armes-tu sur le cul?

MAISTRE MIMIN

Encor j’ay peur d’estre fessé.

LE SEIGNEUR

Velà gentement commencé.

MAISTRE MIMIN

240J’en ay veu d’autres, ne vous chaille,

Or sus! irons-nous en bataille,

Et n’auray-je rien sur ma teste?

LE SOUDART

Tien cecy.

MAISTRE MIMIN

Hé! Qu’il est honneste,

Celle capeline de fer,

245Or vienne le dyable d’Enfer,

A sçavoir se je ne le tue,

Qu’auray-je puis?

LE CAPITAINE

Cette massue

Pour jouer à double ou à quitte.

MAISTRE MIMIN

Tout le monde mettray en fuite,

250Puis que m’y metz propos final,

Mais qui nous pourroit faire mal?

LE SEIGNEUR

Irons-nous sur Navarriens?

MAISTRE MIMIN

Et nenny non; cela n’est riens.

LE SOUDART

Sur leurs voysins au pis finer.

MAISTRE MIMIN

255Ce n’est pas pour ung desjeuner

De tous ces folz baragouins.

Tremblez, payens et Sarasins,

Mimin s’en va frapper dedens!

21 ro]Capitaine, soyés marchans

260Après moy.

LE CAPITAINE

As-tu peur, ribault?

MAISTRE MYMIN

Si nous sommes prins [e]n sursault,

Frapperay-je par sur le nez?

LE SEIGNEUR

Affin que vous y aprenez,

Au hault du manoir tout ainsi.

265Et voire ent. Dea, et qu’esse cy,

Qui te pend?

MAISTRE MYMIN

C’est mon escriptoire

Pour mettre trestout en memoire,

Ceulx que nous y assommerons.

LE SOUDART

C’est bien dit. Or nous en allons.

270Au col ton baston ne desbauche.

MAISTRE MYMIN

A Dieu, me comment à la gauche,

C’est cy grant empeschement[-1]

Se je meurs, par mon testament,

Je n’ay peur signon de mon col,

275Je laisse mon habit au fol,

Dieu pardoint, à Raolet, mon père,

Et tous beguins, et à ma mère,

Et se je meurs en cette guerre,

Pour ceulx qui me mettront en terre,

280Je diray ung de profundis.

Devant qu’aller en paradis.

LUBINE, habillée en homme cornant
                                                     d’ung cornet:

Truc, truc, prenez-les, prenez-les!

Et si n’en faictes nul relais,

Nomplus qu’on feroit d’une autrusse.

MAISTRE MYMIN

285Je ne sçay par où je me musse,

Capitaine de Sot Vouloir,

Le Seigneur de Petit Povoir,

Et le Soudart de Froit Hamel,

Me laisserés-vous?

LE CAPITAINE

Paix, bourrell

LE SOUDART

290Parle bas, tu nous feras prendre!


 [[ Print Edition Page No. 32 ]] 
LE SEIGNEUR

S’on estoit quitte pour se rendre,

Mais nenny, ilz sont plus que nous.

MAISTRE MYMIN

Et où grant deable courés-vous,

Me laisserés-vous tout seullet?

LE SOUDART

295Ilz approchent!

LE SEIGNEUR21 vo]

Gardons les coups!

MAISTRE MYMIN

Et où grant dyable, courés-vous?

Qu’estrangler vous puissent les loups!

Ha! que ce jeu me semble laid.

Et où grant dyable, courez-vous,

300Me laisserez-vous tout seulet?

LUBINE, en cornant

A eulx tost, arrive, arrive,[-1]

Qui vive, qui vive, qui vive,

Mais où gibet sont-ilz allez?

Où sont ces grans vanteurs coulés,

305Qui contrefaisoient les vaillans?

Ilz s’en sont fouys les vaillans,

Ilz s’en sont fouys les gallans.

Maistre Mymin, Maistre Mymin!

MAISTRE MYMIN

Je vous promets par sainct Fremin,

310Qu’il s’en est de peur enfouy.

LUBINE

Ha! par mon serment, je t’ay ouy,

Encore a le plus grant honneur.

MAISTRE MYMIN

Ce ne suis-je pas, mon seigneur.

De frayeur le cueur me fremie.

LUBINE

315Je l’os bien.

MAISTRE MYMIN

Ce ne suis je mye,

Par ma foy.

LUBINE

Vien ce, s’il te plaist.

MAISTRE MYMIN

Hélas! mon bon père Raoullet!

LUBINE

Et qui t’a mis icy derrière?

MAISTRE MYMIN

Qui estes-vous?

LUBINE

Je suis ta mère.[[319-326]]

MAISTRE MYMIN

320De ce dire avez beau precher,

Car ma mère n’est pas vachère,

Qui estes-vous?

LUBINE

Je suis ta mère.

MAISTRE MYMIN

Vous seriés plustost mon père,

Qui cy viendroit pour moy sercher.

325Qui estes-vous?

LUBINE

Je suis ta mère.

MAISTRE MYMIN

De ce dire avez beau prescher.

LUBINE22 ro]

Pour cause que je t’ay si cher,

Je me suis en cest estat mis.

On doit radresser ses amis

330Le mieux qu’on peult, sans aucun blasme.

Il n’est finesse que de femme,

Quant elle veult appliquer son sens.[+1]

Vien-t’en, mon doulx enfant.[-1]

Au monde n’est chose si chère.

MAISTRE MYMIN

335Touteffois estes-vous ma mère?

Ma mère avoit si grans dens:[-1]

Ouvrez que je voye dedens.

Je les voy, ma mère Lubine.

LUBINE

Quel adventure de cuisine;

340Ilz sont partis couardement.

MAISTRE MYMIN

Ma mère, retournons-nous-en.

Trois jours a que je ne souppay.

LUBINE

Je sçay bien que je te donneray![+1]

Mais par le vray doulx Roy celeste,

345Vous serez dedens trois jours prestre,

Ou jamais vous ne le serés.


 [[ Print Edition Page No. 33 ]] 
MAISTRE MYMIN

Donques vous me desarmerés;

Je ne chanteray pas ainsi:
en chantant:

Per omnia!

LUBINE

Partons d’icy.

350On dist bien vray, c’est chose clere:

Il n’est vraye amour que de mère.

Pourtant vueillés nous pardonner,

Seigneurs et dames, hault et bas.

Ce lieu voulons habandonner.

355Prenés en gré tous noz esbatz!

FINIS

[22 verso blanc]

NOTES

 [IV.] Farce de Maistre Mimin qui va a la guerre. Sur MAISTRE MYMIN et ses parents, LUBINE et RAOULLET voir mon introduction.

 [5] O, Thenot . . . crueux.

 [33] Le Franc Archer de Bagnolet et celui de Cherré sont bien connus (cf. Introduction) mais non celui du Boys-Guillaume.

 [56] Adans = adents, face contre terre.

 [76] edit, c’est l’escripteau du v. 92.

 [97] Le Soudart de Froit Hamel m’est inconnu.

 [138-139] Qu’est-ce que ces Genevois du Boys-Guillaume?

 [265] ent à corriger: ens.

 [266] qui = quoi.

 [274] signon corr.: sinon.

 [319-326,] rondel.

 [331.] Dans Maistre Mimin estudiant, le MAGISTER dit: “Il n’est ouvrage que de femme” (Trois Farces du recueil de Londres, éd. P. Philipot, 1931, p. 161, v. 385).

Endnotes

 [111] O: ameaiene.


 [[ Print Edition Page No. 34 ]] 

 [[ Print Edition Page No. 35 ]] 

V
23 ro] FARCE NOUVELLE
à QUATRE PERSONNAGES TRES BONNE ET TRES JOYEUSE DE THEVOT, QUI VIENT DE NAPLES ET AMAINE UNG TURC PRISONNIER
*

[vignette]

23 vo]FARCE NOUVELLE DE COLIN, le FILS THEVOT, QUI REVIENT DE NAPLES ET AMAINE UNG TURC PRISONNIER

THEVOT commence:

Vive monseigneur le maire[-1]

Et aussi mon grant filz Colin,

Pleust à Dieu qu’il peust tant faire[-1]

De mettre le grant Turc à fin!

5Il reviendra quelque matin;

Il y a tantost six moys passez

Qu’il partit sans point de procès.

S’une fois il a entreprins,

Rende-soy Naples, il est prins,

10Et se garde qui s’aymera,

Car jà homme n’eschappera,

Qui ne soit par luy prins ou mort,

Ou soit à droit ou soit à tort,

Tredame, il est fier comme ung lyon;

15Vous ne veytes onc tel champion,

Ne plus vaillant homme de guerre

Pour tost s’en retourner en guerre.

Mon grant-père, sa hardiesse

En cuidant acquerir noblesse,

20Pour ce qu’i se reculloit derrière,[+1]

Tumba dedans une carrière,

Et fut leans pour se retraire.

LA FEMME

Dieu vous gard, Monseigneur le Maire,

Je vous viens demander justice.

THEVOT

25C’est grant fait que d’avoir office,

Et bien bien je la vous feray.

LA FEMME

Ha! Monseigneur, je vous diray;

Il est venu ung gentillastre,

L’autre jour, jusques à mon astre,

30Après disner, la relevée,

Tuer ma poulle grivellée,

Celle qui ponnoit les gros oeufz.

THEVOT

Mais estoit-il tout seul ou deux?

Declairez moy bien vostre cas.

LA FEMME

35Deux, nenny; il n’y estoient pas.

Il n’y avoit qu’ung grant testu,

Qui avoit ung jacques vestu

Qui mist ma geline affin.[-1]

THEVOT [à part]

Seroit-ce point mon filz Colin?

40Il frappe de taille et d’estoc.

LA FEMME

24 ro]Monsieur, il tua mon coq,

Et si me fist de grans oultrages,

Encore print-il deux formaiges,[-1]

Ma foy, c’est ung mauvais garson.

THEVOT

45Il fault faire la formation,

Pour sçavoir lequel ce peut estre.


 [[ Print Edition Page No. 36 ]] 
LA FEMME

Encore mist-il sa jument paistre[+1]

En mon jardin pour me pis faire,

Il est vray, Monseigneur le mère,

50La verité sera trouvée.

COLIN, fils de THEVOT

Le dyable ayt part à l’armée,[-1]

Mon père, hau! je suis venu.

THEVOT

Colin, es-tu ja revenu?

Comment se porte la bataille?

COLIN

55Vous n’avez garde que je y aille,

Tant que j’auray la vie au corps.

THEVOT

y en a-il eu guères de mors?

Racompte moy de tes nouvelles.

Et où sont Vicestre et Grenelles?

60Tu n’en fais point de mencion.

COLIN

Je les laissé en ung buisson,

Où il se tindrent pour l’assault.

Ilz trembloient, et si faisoit chault,

Mais c’estoit de peur seullement.

65Mais dictes-moy, vostre jument,

Mon père est-elle venue?[-1]

THEVOT

La jument? Mais l’as-tu perdue?

COLIN

Par ma foy, quelq’un la happa,

Car veez-vous, elle m’eschappa.[+1]

70Je ne sçay qui c’est qui la print;

Je luy avoys dit qu’elle s’en vint,[+1]

Par Dieu, et si luy en feis signe.

LA FEMME

C’est vous qui tuastes ma gueline,

Je vous congnois bien maintenant.

COLIN

75Et puis quant j’alay courant,[-1]

Quant nous fusmes par devers l’armée,[+1]

On dit qu’il y avoit journée,

Par ma foy, vous devés penser,

Qu’ilz estoient tous vestus de fer,

80Et j’avoye mon jacques de toille.

THEVOT

Et ne feis†-tu pas du rebelle,

Quant à l’armée vous arivastes?[+1]

LA FEMME24 vo]

Ha! par ma foy vous la tuastes

D’une dague à large rouvelle.

COLIN

85Trois jours devant je vous vis à elle,[+1]

Doys-je dire j’ouys† sonner

Clerons, et moy de retourner.

Il ne faisoyt pas bon au lieu.

LA FEMME

Vous la printes, par le corps bieu,

90Alleluya a coquolicoq.

Et puis vous tuastes mon coq.

Monseigneur,† faistes m’en justice.[[92]]

THEVOT

Colin, ce fut à toy ung grant vice,[+1]

Se tu fis tout ce qu’elle dit.

COLIN

95Cuidés-vous que j’eus grant despit,

Quant je perdis mon hault bonnet,[[96]]

La vielle me print au colet

Et me vint bailler sur le groing,

Par Dieu, cinq ou six coups de poing

100Et print mon bonnet sur ma teste.

THEVOT

Et comment estes-vous si beste

De te gouverner de tel sorte?

COLIN

Le corps bieu! La vielle estoit forte!

Pensez; s’elle ne m’eust abatu,[+1]

105Ma foy, elle ne m’eust pas batu,

Mais touteffois j’en euz très bien.

THEVOT

Et dea! Colin, je t’avoye bien,

Par Dieu, racompté ta leçon;

Tu ne congnois pas la façon.

110Du temps qu’à la guerre j’estoye,

Sces-tu bien comme je fesoye:

Je tenoye tousjours pied à boulle.

LA FEMME

Vous eustes mon coq et ma poulle;

Je vous supplie, despechez-moy.


 [[ Print Edition Page No. 37 ]] 
THEVOT

115Colin, ce fut mal fait à toy

De perdre ton jacques en ce point.[+1]

COLIN

Ne pensez vous pas que en pourpoint

On court mieux que tout vestu?[-1]

THEVOT

Ce fut à toy bien entendu;

120Tu as ung bel entendement.

COLIN

Je le feis si secretement,

Que j’eschappay par devant tous.

LA FEMME

25 ro]Et par ma foy, si fustes-vous

Qui montastes en ma chasière.

125J’estoys en nostre chennevière;

Il fault dire du bien le bien.

Monseigneur le Juge, de rien

Je ne vouldroye jamais mentir.

COLIN

Mon père, pour vous advertir,

130Prenez que j’ay esté vaillant,

Combien que j’ay perdu comptant,

A l’erme mainte bonne bag[u]e.

THEVOT

Colin, et monstre ça ma dague;

Long temps a que ne l’ay tenue.

COLIN

135A tredame, je l’ay perdue!

La vielle la print au fourreau.

Se n’eusse reculé tout beau,

Je cuide qu’elle m’eust frappé,

Mais touteffois j’en eschappé,

140Car, par ma foy, je m’en fouy.

LA FEMME

Vous la printes dedans le ny,

Aussi tost que vous arrivastes,

Je sçay bien que vous la fourrastes

Incontinent en la besace.

COLIN

145Quand nous fusmes devant la place,

Je ouys sonner drain, drain, drain,

Et moy de regarder le train;

L’ung crioyt: torche, frappe, tire!

THEVOT

Que scez-tu?

COLIN

Je l’ay ouy dire.

150Quant j’ouys crier à l’enseigne,

Je vins derrière une montaigne

Et laissay tous mes compaignons.

LA FEMME

Vous les mengastes mes oysons

Qui menoient les petits pipos.[[154]]

THEVOT

155Vous ne venez† pas à propos,

Vous ne faistes que fatrouiller.

COLIN

Que venez nous icy bruiller?

Je ragny!

THEVOT

Ha! tout beau, Colin,†[[158]]

Reculez-vous, il est hardy!

LA FEMME

160Tout aussi vray comme je dy.

Ha! je vous ay bien advisé

Combien que soyés deguisé.

25 vo]Vous aviez ung hocqueton

Tant espés.

THEVOT

Nous en jugeron

165En temps et en lieu, ne vous chaille!

LA FEMME

Vous la mengastes ma poullaille,†

Et aussi feistes-vous mon coq;

Faictes-moy justice, Thevot,

Se je dois dire, Mon Seigneur,

170Il me fist plus grant deshonneur,

Et je vous diray la manière:

Il empoingna ma chamberière,

N’estoit-il pas bien maucourtois?

Et si luy fist deux ou trois fois.

THEVOT

175Est-il vray?

LA FEMME

Ouy, je les y trouvay,[+1]

Le cas est congnu et prouvé;

Il n’y convient pas d’autre preuve.


 [[ Print Edition Page No. 38 ]] 
COLIN

Mais cuidés-vous, quant on se treuve

Seulement à les veoir de loing,

180Il est bien de fouir besoing:

On y donne de mauvais coups.

LA FEMME

Thevot, je vueil parler à vous!

Se vous n’en faictes autre chose

De ma cause, je m’y oppose,

185Et fornicallment j’en appelle,

Et s’il fault que je me rebelle,

Je mettray aligation

Sans vostre juridiction,

Et m’en croiray aux accidens.

THEVOT

190Pardieu, et en despit de vos dens,[+1]

Meshuy je n’en jugeray.[-1]

LA FEMME

Il me suffist: je m’en iray.
                                         [Elle sort]

COLIN

Affin que plus on n’en devine,

Ce fut moy qui tuay la geline.

195Elle court et je faux acoup

Atout ma dague et fais: “soup”.[-1]

Je la frappé en trahison.

THEVOT

Colin, la femme avoit raison;[[198]]

Mais escoute que je te dy,

200Et comment fus-tu si herdy,

Tu la fuyois jusques à la mort.[+1]

COLIN

Mon père, j’ay bien fait plus fort,

Et pour cela, ne plus ne mains,

J’ay bien aultre chose entre mains,

205Que vous verrez tantost en place,

26 ro]Ce n’est pas comme de la vache,

Que vous emblastes une fois.

THEVOT

As-tu ouvré de plus grans pois,

Mon filz Colin, pour abreger?

COLIN

210Mon père, j’ay ung prisonnier,

Que j’ay attrappé en chemin.

Je croy que c’est un Sarazin,

Car il parle baragonnoys.

Je le prins au pié de la croix,

215En venant de Naples à Romme;

Vous ne veistes onc ung tel homme,

J’ay esté vaillant, Dieu mercy!

THEVOT

Colin, amaine-luy icy,

Velà bien besongné à toy.

COLIN

220Venés donc avec moy,[-2]

Ou aultrement je le lairé:[-1]

Il porte ung grant baston ferré,

Par Nostre Dame, je le crains.

THEVOT

J’ay mon bon baston à deux mains.

225Où l’as tu bouté en prison?

S’il n’est bien [en] forte maison,

Je l’attrapperay, si je puis.

COLIN

Je l’ay bouté derrière l’huys;

Il n’a garde d’en eschapper.

230Veez-le là.
       [Il fait sortir le Pélerin de la maison]

THEVOT

Veult-il point frapper?

COLIN

Regarde-le-moy à la trongne.

THEVOT

Ça, maistr[e], ça, je vous empoigne!

Regarde se je suis vaillant.

L’as-tu bien conquesté si grant?

235Colin, tu es vaillant homme![-1]

COLIN

Et je le prins au premier somme,

Entandis qu’il dormoit,[-2]

Et j’escoutoye où il ronfloit,

Alors le couraige me crut.

THEVOT

240De peur qu’il ne t’aperceu[s]t,

Il estoit saison de le prendre.
                     [au Pelerin]

Combien de rançon veux-tu rendre?

Je regny.[[243]]


 [[ Print Edition Page No. 39 ]] 
LE PELERIN

Got fadracot garare vestud mystre

245Tauffe du lain mistrande.

THEVOT26 vo]

Mais que dyable esse qu’il demande!

Je n’entens point son jobelin.

Parle-il françois ou latin?

Je n’en sçais, sus ma conscience.

LE PELERIN

250Ophilos ars d’implorance

Filos meretrefalement.

THEVOT

Veult-il faire son testament?

Colin, demande luy cujus casus,[+1]

De ton latin en sces-tu plus?

255Tu as tant esté à l’escolle.

LE PELERIN

Sarderefore basterolle

Hoart zoart belle fredac.

THEVOT

Avoit-il rien en son bisac,

Quant tu le prins premierement?

260Tu le happas subtillement

Tu fus vaillant, il le failloit.

COLIN

Et je le prins où il dormoit:

Je n’en fusse pas arrivé.

LE PELERIN

Haon mar god toul te rivé

265Zizon grac errac rencontre.

THEVOT

Mais quelle lettre esse qu’il nous monstre?

Monstre-la ça, mon filz Colin,

Je cuyde qu’elle soit en latin.[+1]

Uni, uni, universis,

270Que je ne sçay où j’en suis:[-1]

Inspect, inspect, inspect . . .

COLIN

Inspecturis[+2]

THEVOT

A tredame, tu l’as trouvé!

Ma foy, j’estoye fort troublé,

Je la lisoye à revers;

275Mais il est tant de mauvais clercs!

Pensez que vecy mal escript.

Je cuide que la lettre dit

Qu’il s’en va en pelerinage.

LE PELERIN

Ouel, ouel!

THEVOT

Il disoit bien au couraige,[[279]]

280Ma foy, qu’il estoit pelerin;

Je le congnois bien au latin.

Le dyable ait part en la prinse.

J’en eusse eu vie[le] robe grise,†[[283]]

Colin et ta mère de mesme.

285S’il eust esté de Sarazinesme,[+1]

27 ro]Il eust payé plus de six mille solz.[[286]]

Deslie tost, nous sommes foulz;

Tu n’as pas fait nouveaux esplaitz,

Il fault aller tenir noz plaitz,

290J’ay bien aultre chose affaire[-1]

LE PELERIN

Qu’esse ce or comme il coserre.

Hort, hort mine coque gigois.
[Il s’en va][[292]]

THEVOT

Il s’en va firli firlibois,

Pardieu, à saincte Katherine,

295Colin, la lettre le decline.

COLIN

Vous n’entendez pas la feçon;

C’est Nostre Dame de Cleron,

Par ma foy, je croy qu’il y va.

THEVOT

Par sainct Père, c’est donc cela!

300Je n’avoye pas bien extringué

Ou je cuide que le curé

Y mist de mauvais latinaige.

COLIN

Quant je l’avisé au visaige,

Affin que bien je vous die[-1]

305Je cuidoye qu’il fust de Turquie,

Pour ce qu’il estoit si très grant.

THEVOT

Laissons cecy pour maintenant.

Qu’ay je fait de mon escriptoire?

Il me convient mettre en memoire

310Le cas de mes memoriaux.

Comment espeleray-je houseaux?

COLIN

H. O. U. s. i. a. u. x. siaux.[+1]


 [[ Print Edition Page No. 40 ]] 
THEVOT

Par saint Jacques, tu dis bien[-1]

Mais je ne sçay si je oublie rien;

315Il fault regarder hault et bas.

LA FEMME [revenant]

Et perdray-je l’oye et le jars,

La poulle et le coq ensemble?

Fault-il qu’on desrobe et emble

Aux povres gens ainsi le leur?

320Je m’en vois par devers Monseigneur,[+2]

Et luy porteray de mes pommes.
                        [à Thevot]

Monseigneur, entre nous qui sommes

Subjectz dessoubs vostre justice,

Vous nous devez garder police.

325Escoutez, car voicy pour vous,

Et pour dieu, que me soiez doulx!

Onc ne tatastes de telle pomme.[+1]

THEVOT

27 vo]Venez vous comparoir soulz l’orme!

Vous aurez expedition.

LA FEMME

330Voicy encore en mon geron

Du frommaige ung bon quartier.

THEVOT

Il fait bon estre officier;

Ilz ont tousjours de grans prouffitz,

Colin, escoute ça, mon filz,

335Il est saison que on desplace.

LA FEMME

Je vays mener paistre ma vache,

Je reviendray incontinent,

Vous me trouverez seurement

Soubz l’orme, où vous m’avez dit.[-1]

THEVOT

340Colin, pardieu, j’ay grant despit

Qu’i me convient aller à pié![[341]]

Le grant diable en soit loué,

Quant tu perdis nostre jument.

COLIN

Le dyable soit au perdement,

345Et quant onc je fus à la guerre,

Jamais ne partiray de ma terre,[+1]

Par le sang bieu, ne de mon pays.[+1]

THEVOT

Que feras-tu?

COLIN

Ventre Saint Gris,

Tousjours me venez harier!

350Et bref je me veulx marier.

THEVOT

Marier, et à quelle fille?

COLIN

A la fille Gaultier Gargille.

Je seray son mary, pardieu;

J’ay parlé à elle en ung lieu,

355Et si me dist à l’autre fois,

Quant nous escossions les poys,

De mon cousin Pierre Truette.

THEVOT

Elle est assez belle fillette,

Se ne fust qu’elle est boiteuse.[-1]

COLIN

360Ba, ba! elle est joyeuse![-2]

THEVOT

Or laissons icy ce procès,

Il nous fault aller tenir nos plès;[+1]

J’ay bien autre chose à faire.[-1]

Allons! demouras-tu derrière?

COLIN

365Je vais après incontinent.

THEVOT

Or sus, allons vistement;[-1]

Il fault aller nos plaiz tenir.

Adieu, jusques au revenir.

FINIS


 [[ Print Edition Page No. 41 ]] 

NOTES

 [V.] Farce de THEVOT qui vient de Naples. Celle-ci n’est pas inconnue (cf. Répertoire, 121, qui donne Thenot pour Thevot). Elle figure dans le Recueil du British Museum et a été réimprimée dans l’Ancien Théâtre Français de Viollet-le-Duc par A. de Montaiglon (t. II, pp. 388-405). Elle a survécu aussi dans le Recueil Rousset (1612); Colin, fils de Thenot le Maire (le doublet Thevot, Thenot s’explique par Thevenot, diminutif d’Etienne).
Notre texte, quoique différent dans le détail, est plus proche de B.M. (British Museum).

 [1] B.M.: Thevot, Monsieur le Maire.

 [14] B.M.: car il.

 [17] B.M.: P. t. s’en r. grant erre (plus correct).

 [18] B.M.: M g p. par h.

 [20] B.M.: Pour ce qu’il reculoit derriere.

 [22] Nic. R.: Où mourut sans qu’on l’en peust traire.

 [24] B.M.: Je viens vous . . .

 [33] B.M.: Estoit-il tout seullet, ou d . . .?

 [38] B.M.:. . . ma grant jeline . . .

 [41] B.M.: Monseigneur . . .

 [42] B.M.: Et il

 [45] B.M.: l’information

 [47] B.M.: Encore mist s.j.p.

 [51] B.M.: Le dyable y ayt . . . à l’année.

 [57] B.M.: En y a il beaucoup de mortz?

 [59] J’ignore qui sont ces personnages, portant des noms de lieux.

 [66] B.M.: elle pas v.

 [69] B.M.: V.u.

 [73] B.M.: Vous avez tué ma geline . . .

 [75] B.M.: Et que fusmes près de l’a.

 [81] B.M.: Ne feistes v. p. d.r.

 [82] B.M.: Quant à l’a. a.

 [85] B.M.: je vins à e.

 [89] B.M.: par la croix bieu.

 [90] B.M.: A. coquelicoq

 [92] B.M.: Monsieur

 [93] B.M.: t. grant v.

 [95] B.M.: j’ay

 [96] B.M.: m. grant b.

 [101] B.M.: Et c’estoys tu s.b.

 [104] B.M.: P. c’elle m’eust batu.
N.R.: Si ne m’eust-elle pas battu —
Sans m’avoir premier abattu.

 [112] pied à boulle. Je ne comprends pas l’expression. On dit dans le peuple: je ne peux y tenir pied; je ne puis y résister.

 [115] Les 5 vers qui suivent sont remplacés dans le Rec. Nic. Rousset, par 11 vers que reproduit Montaiglon (A.Th.fr., t.II, p. 393, n.1).

 [130] B.M.: Pensez . . .

 [132] B.M.: A l’armée m. b. brague.

 [145] B.M.: dedans. N.R.: devant.

 [149] B.M.: Qu’en

 [151] B.M.: Je vins

 [154] N.R.: Ou seul ou avec vos supposts.

 [155] B.M.: V. ne venez p. à p.

 [157] B.M.: Q. v. vous icy brouiller?

 [158] B.M.: Je regni

 [166] B.M.: Vous la m.

 [169] B.M.: Se doibtz je d., monsieur.

 [170] B.M.: fait

 [185] B.M.: F.

 [186] B.M.: Aussi fault . . .

 [190] B.M.: Par bieu e.

 [191] B.M.: Meshuy rien je . . .

 [195] B.M.: Elle couroit: je saulx a cop.

 [198] B.M., après ce vers: De ce plaindre par devant moy.

 [199] B.M.: M. e. q. te diray

 [200] N.R.: Comment eus tu la hardiesse
De la poursuivre ainsi sans cesse
Tant que tu l’eusse mise à mort.

 [207] N.R.: Que comme vaillant et non lasche
Nous amenastes une fois

 [216] B.M.: Oncques ne vistes u t.h.

 [220] B.M.: V. doncques avecques m.

 [235] B.M.: C. tu estois

 [237] B.M.: Cependant comme il d.

 [238] B.M.: comme il r.

 [244] B.M.: my. Le baragouin des Mystères est souvent de l’hébreu estropié. Cf. M. Schwab dans Revue des Etudes Juives, oct.-déc. 1902 et janvier-mars 1903 mais ici je ne vois point de quel langage récl il se rapproche. Got peut être de l’allemand. Jobclin indiquerait qu’il s’agit d’argot, mais ce n’est point celui de Villon en ses ballades.

 [250] B.M.: O fillos aes dimplorare. Les deux premiers mots sont grecs: O philos.

 [251] B.M.: meretre salment. Meretre = peut être latin meretrix.

 [256] B.M.: Sardore, sore, b.

 [257] B.M.: “Zohart,” qui pourrait être le livre de la kabale juive.

 [264] B.M.: Aaou mac gos tu te rivé

 [265] B.M.: Tison

 [267] B.M.: M. la moy

 [269] B.M., après universis a ce vers:
Les lettres sont si tres menues.

 [279] B.M.: Ouel. ouel. peut-être l’anglais well.

 [282] B.M.: Le d. y ait p. à la prise.

 [283] B.M.: J’en e. en la r.g.

 [286] B.M.: S’il le e.s.

 [287] B.M.: D. le t.

 [291] B.M.: Queste hore commil consere.

 [292] B.M.: Il s’en va a Firlibois. Firlibois altération de Fierebois.

 [293] Il s’agit de Sainte Katherine de Fierbois où Sainte Jeanne d’Arc prédit qu’on trouverait l’épée qui lui était destinée.

 [297] Notre-Dame de Cléry, pélerinage favori de Louis XI.

 [298] B.M.: il y a

 [313] B.M.: Ha, par

 [320] et 322 B.M.: Monsieur

 [352] B.M.: Garguille. Cf. Introduction.

 [355] B.M.: Et si el me dit l’autresfoys

 [360] B.M.: C’est tout ung, en est plus j.

 [361] B.M.: ce propos

 [362] B.M.: Il fault aller [tenir] n p.

 [366] B.M.: sus, sus
B.M. a ce colophon: Icy fine la farce de Thevot et Colin son filz. Imprimé nouvellement à Lyon en la maison de feu Barnabé Chaussard, près Notre Dame de Confort. Mille cinq cens quarante et deux, Le XX de juing.

Endnotes

 [81,] O: fais.

 [86,] O: je j’ouys.

 [92,] O: Moaseinneur.

 [154,] O: piros.

 [155,] O: penez.

 [158:] Manque un vers pour rimer avec celui-ci.

 [166,] O: poullaige.

 [†] Éd.

 [195,] O: il je.

 [208,] O: poins.

 [243,] est incomplet.

 [283,] O: vier ode grise.

 [†] Éd.

 [324,] O: prolice.

 [336,] O: ma vache paistre.

 [341,] O: dispit.


 [[ Print Edition Page No. 42 ]] 

 [[ Print Edition Page No. 43 ]] 

VI
[Feuillet 28]
[recto et verso en blanc]
29 ro]
FARCE NOUVELLE
TRES BONNE ET FORT JOYEUSE DES QUEUES TROUSSEES
A CINQ PERSONNAIGES
*

[vignette]

LES QUEUES TROUSSEES

MACÉ commence en chantant, faisant
                                                  ses lenternes:
29 vo]

“Oncques depuis mon cueur n’eut joye

Que fuz marié de nouveau.”

MICHAULT, en cousant ses souliers:

He! que vecy mauvaise soye;

Elle vient d’ung mauvais pourceau.

5Qu’esse si, bon gré sainct Marceau,

Comment se paillart s’il se lie?

Ha! j’entens bien; c’est cuir de veau;

C’est la cause qui ce amolie,

Et vecy terrible folie

10Sesi ne vault pas ung denier.

MACÉ, en chantant:

“Crocque-la-pie se marie

A la fille d’ung poissonnier.”

MICHAULT

Voysin?

MACÉ

Que te fault-il, Gaultier?

MICHAULT

Et je ne sçais, par Nostre Dame,

15Si sois; dy-moy, je te requier,

Se tu sces où est allée ma femme.[+1]

MACÉ

Ta femme? Nenny, par mon âme,

Je croy bien qu’elle se devise

Et qu’elle estudie la legende

20Avec les clercs de nostre eglise.

MICHAULT

Elle leur fait une chemise

Ou des mouchoirs en leur maison.

MACÉ

Mais qu’il est nouvelle prise[-1]

Se leur est fresche venoison?

MICHAULT

25Et la tienne?

MACÉ

En toute saison,

A l’hostel. Où pourroit-elle estre?

MICHAULT

Elle est par bieu, en garnison,

En la chambre de quelque prestre

Et on ne la sçauroit mieulx mectre.[[29-34]]

MACÉ

30Mais la tienne; tu n’en dis blasme;

Elle fait le lit de son maistre;

Elle n’y peult avoir nul blasme;

C’est ce qui la fait preude femme;

Elle va jouer. Que veulx tu?

MICHAULT

35Foy que doy vertu mon âme,[-1]

30 ro]Si ne fus-je jamais coqu!


 [[ Print Edition Page No. 44 ]] 
MACÉ

He dea! Comment tu es testu!

MICHAULT

Et puis?

MACÉ

N’es-tu pas bien rebelle?

Il semble que tout soit perdu,

40Aussi tost qu’on te parle d’elle.

MICHAULT

Que maudicte soit la femelle!

Ce n’est que meschant cuir de veau.

MACÉ chante:

“Baille-luy, baille, baille-luy belle,

Baille-luy, baille, baille-luy beau.”

MICHAULT chante:

45“Tarabin, tarabas, tarabinelle,

Tarabin, taraba, tarabineau.”

MACÉ

Je frappe ung coup de marteau[-1]

Par trop, je ne sçay que je brouille.

MICHAULT

Vecy de la soye de pourceau

50Aussi molle comme ma couille.

MACÉ

Que cecy est dur!

MICHAULT

Si le mouille.

La 1. femme, ayant la queue de sa robe
longue et trainant à terre qu’il auront
levée:

Macé!

MACÉ

Qui est là?

LA [PREMIERE]

Vous vous faignez.

La [seconde] femme ayant queue pareille
que la première et levée:

Vous aurez ung coup de quenoille

Aussi, se vous ne besongnez.

MICHAULT

55Mais vous tousjours vous pignez

Ou voz saintures vous saignez;

Mais ce ne sont pas beaux mestiers.

MACÉ

Ma femme, aussi vous groignez,[-1]

L’on m’a bien dit que vous baignés

60Avec d’autres que mes commères.

LA [DEUXIEME]

On fait souvent de bonnes chères,

Mais c’est sans pencer à malice,

Quant on est avec ses compères.A II.

MACÉ30 vo]

Que vous estes bonnes à l’office![+1]

LA [PREMIERE] FEMME

65Ne vous chaille, c’est ung novice;

Au monde n’est rien plus rebelle!

LA [SECONDE]

Se j’estoye vostre nourrice

Je vous froteroye bien soubz l’elle.

MACÉ

Je m’en raporte bien à elle,

70Mais je sçay bien ce qu’on m’a dit.

LA [PREMIERE]

Le jeu ne vault pas la chandelle.

LA [SECONDE]

Or n’en parlons plus; il suffist.

Le grant monsieur qui nous fist

L’autre jour si bonne chère[-1]

75Si m’a mandé par son petit

Gars, que nous ne demourions guière.

LA [PREMIERE]

Et de partir, par quel manière?

LA [SECONDE]

Ennemenne, je n’en sçay rien.

LA [PREMIERE]

Par quelque excusance legiere

80En fauldra trouver le moyen.

LA [SECONDE]

Pensez que nous y ferons bien

Ennuyt la compaignie françoise.

LA [PREMIERE] [apercevant son mari]

Haa! mon mary!

MACÉ

Estront de chien!

LA [PREMIERE]

Voulez-vous pas bien que je voise

85Ung petit sur une bourgeoise,

Tandis qu’il ne fait pas trop let?


 [[ Print Edition Page No. 45 ]] 
MACÉ

Affin que n’aye point de noise

Par Dieu, allez où vous vouldrez.

LA [PREMIERE]

C’est pour luy tailler ung collet

90Pour ce que le sien est trop hault.

MACÉ

Fust pour luy couper le sifflet,

Par mon serment, il ne m’en chault.

LA [DEUXIEME]

Mon amy, tandis qu’il fait chault,

Et qu’i ne fait pas trop croté,

95Il me fault, mon mary Michault,

Aller jusques à la cité.

MICHAULT

31 ro]Qui vous a si tost invité?

Le macquereau, ouy, par ma foy.

LA SECONDE FEM[ME]

C’est une dame, en verité,

100Laquelle suyt la Cour du Roy.

MICHAULT

Voire, mais tous les jours je voy

Ung grant tas de ratisserie,

Par quoy j’ay grant peur par ma foy

Qu’il y ait de la tromperie.

105N’allez pas donc en riblerie.

LA SECONDE

Que cela je vous feisse acroire

Et c’est, par la Vierge Marie,

Pour enfiller des parlettes.

MICHAULT

Voire.[+1]

Je vous en croy; il est notoire

110Que se mot-là j’avoys songé.
[Il rentre chez lui]

LA SECONDE [à la première]

J’ay esté en grant accessoire

Avant que aye peu avoir congié,

Mais à la fin je l’ay rangé,

En luy faisant acroire songes

115Je cuide que luy ay songé

Plus de cinq cens milles mensonges.

LA PRE[MIERE]

Nous leur referons leur longes,[-1]

Et fussent-ils ung droit milier.

LA SECONDE

Nous les ferons doulx comme esponges

120Quant les voulons humilier.

LA PRE[MIERE]

Pensons au prouffit singulier

Pour tenir au plus rusez serre.

LA SECONDE

De nos queues nous fault traigner

Et les abaisser jusqu’à terre.

LA PREMIERE

125Nous envoirons noz mariz braire.

LA SECONDE

Par bieu, nous les ferons infames!

Allons nous en voir ces gens de guerre[+1]

Qui contentent si bien leurs dames.
[Elles sortent]

MACÉ

Michault.

MICHAULT

Macé?

MACÉ

Disons noz games

130Et puis chantons et ferons raige.A III.

MICHAULT31 vo]

Je suis si aise que noz dames

Sont allées en pelerinage.

MACÉ

Ils sont allées en garçonage;

Cuides-tu qu’ilz soient à l’eglise?

LA [PREMIERE] FEMME, qui laisse
                               traîner sa queue à terre
[reparaissant]

135Nous sommes vostre malle rage,

Ort vilain paillart lanternier.

LA [SECONDE] FEMME, laisse traîner
                                            sa queue à terre, et dit:

Et fault-il pour ung souffletier,

Veu que mal jamais ne nous vit,

Et aussi pour ung savetier,

140Que nous ayons tant de despit,

Et en parlez-vous, il suffist,

Me faictes-vous si très grant blasme?


 [[ Print Edition Page No. 46 ]] 
MICHAULT

Et vrayement je ne l’ay pas dit;

S’a esté Macé, par mon âme,

145Qui m’a dit que par Nostre Dame

Vous estiez toutes deux à la forge.[+1]

MACÉ

Croiez-vous ce paillart infame,

Il a menty parmy la gorge.

MICHAULT, en se esbatant des queues
                                                    de leurs femmes:

Mais qu’esse cy, bon gré sainct George,

150Que vecy longue trainée![-1]

MACÉ

Elles sont propres comme un grain d’orge![+1]

LA [PREMIERE FEMME]

C’est la façon de ceste année.

MACÉ

Vous estes bien habandonnée

D’une si longue queue prendre.

MICHAULT

155Qui a la façon amenée?

Je prie à Dieu qu’on le[s] puist pendre.

MACÉ

Voisin, scez-tu où veulx pretendre

A quel fin et à quel moyen.

Coupons ces queues pour les vendre,

160Car cest estat-cy ne vault rien.

LA [PREMIERE FEMME]

Vous, coquin, bourreau, ruffien,

Dictes-vous que les comperés.[-1]

Ha! nous vous en garderons bien,

Par sainct Jacques, vous mantirés.

MICHAULT

165Et par Dieu, dont vous sortirés

32 ro]Plus viste que vent de Janvier.

LA [SECONDE]

Vous paillart, vous me fraperez,

Mais regardez quel vieilz rotier.

LA [PREMIERE]

Ma voisine, il nous est mestier

170De trouver qui y remedira.[+1]

LA [SECONDE]

Charchons quelque bon savetier,

Je ne sçay moy que ce sera.

LA [PREMIERE]

Nous irons voir qui m’en croira,

Maistre Aliborum, ung petit.

175Incontinent il nous dira

Ce que nous ferons.

LA [SECONDE]

C’est bien dit.

LA [PREMIERE]

N’en parlons plus il souffist,[-1]

Il nous ostera hors d’esmoy.

[Elles vont chez MAISTRE ALIBORUM]

MACÉ [à Michault]

Par le sang que Dieu me fist

180Je meurs de soif.

MICHAULT

Si fois-je moy.

LA [PREMIERE FEMME]

Velà monsieur que je voy.[-1]

LA [SECONDE FEMME]

Allons compter nostre moyen.

MACÉ

Je suis aise quant je boy.[-1]

MICHAULT

Voire et qu’i ne te couste rien.

[Les Femmes arrivent chez maître Ali-
                borum qui paraît
]

LA [PREMIERE]

185Monsieur, devers vous je vien,

Car mon mary m’a voulu batre.

LA [SECONDE]

Enne aussi a fait le mien,

S’on ne les eust chassez au plastre.

MAISTRE [ALIBORUM]

Et c’est trop compté sans rabatre,

190Ilz sont trop aises seurement,

S’il fault que leur baille une emplastre,

Ilz en maudiront l’ongnement,

Et fault-il tant de hongnement;

Les fièvres les espouseront.

MACÉ [à Michault en buvant]

195Noz femmes ont des chaperons,

Affin qu’on die qu’i sont gaillardes.


 [[ Print Edition Page No. 47 ]] 
LA PREMIERE FEMME32 vo]

Il me semble de ces lucarnes

Qui sont au faiste de ces maisons.[+1]

Ilz nous ont juré grans sermens,

200Quant au regard des chapperons,

C’est la maniere de maintenant,[+1]

Que noz queues ilz coupperont.

MAISTRE ALIBORUM

Taisez-vous; taisez; non feront.

LA SECONDE

Faictes-les don tenir en paix.

MAISTRE ALI[BORUM]

205Plus longues encores y seront[+1]

Et plus larges, se je m’y metz.

Pour ce qu’ilz ne finent jamais.

On ne peult faire bonne chere,

Je leur serviray d’ung tel metz

210De quoy on ne se doubte guère,

Macé a bonne femme entière,

Et belle; qu’esse qu’il luy fault?

LA SECONDE

Il m’appelle vieille trippière.

MAISTRE ALIBORUM

Voire, vostre mary Michault?

LA PREMIERE

215Noz mariz chantant aussi hault . . .

MAISTRE ALI[BORUM]

Je les feray chanter plus bas.

LA SECONDE

Mais de cela, il ne m’en chault,

S’il ne m’apeloit vieil cabas.

MAISTRE ALI[BORUM]

Ne vous couroucez pour tous debas[+1]

220Puis que n’estez point affollées;

Vrayement ilz jouront au rabas,

Ilz ne jouront plus à la vollée.[+1]

LA SECONDE

Mon mary m’a tousjours foullée;

De Dieu puist-il estre mauldit!

MAISTRE ALI[BORUM], en levant
                                                       le
urs queues:

225Vous aurez la queue troussée

En despit de ce qu’ilz ont dit.

LA SECONDE

Incessamment le mien mesdit

Sur moy; ay-je tort, se m’en course?

Oncques depuis qu’il se sentit

230Avoir deux blans dedans sa bourse,

Je n’euz bien à luy.

MAISTRE ALI[BORUM]

Pourquoy?

LA SECONDE

Pour ce.

MAISTRE ALIBORUM33 ro]

Dont vient cela qu’i n’est plus doulx?

Vous luy faictes trop la rebource,

Quant il se vient jouer à vous.

LA [SECONDE] FEMME

235Sauf vostre grace, il est jaloux

Et si est plus despit qu’ung chien.

MAISTRE [ALIBORUM]

Et aussi vous le faictes coux.

LA [SECONDE] FEMME

Dea, voire! mais il n’en scet rien.

MAISTRE [ALIBORUM]

Saint Jehan, vous serés tantost bien.

LA [PREMIERE] FEMME

240Si bien qu’il n’y aura que redire.[+1]

MAISTRE ALIBORUM

Ce mirouer si sera moyen

De faire vostre queue reluire;

J’ay bien besongné d’une tire,

Il est plus cler qu’une verrière;
[regardant par la fenêtre]

245Regardez! y a il que redire

Fait-il pas beau veoir leur derrière?

MACÉ

Ceste corne fut entière;[-1]

J’auroye ung couraige de poix.

LA [SECONDE]

Que ma queue seroit belle trainant.

LA [PREMIERE]

250J’ay la plus belle d’Orléans.

MICHAULT

Ha, ha, ha, ha, Macé, je me ris

De noz femmes qui sont sy bestes.


 [[ Print Edition Page No. 48 ]] 
MAISTRE [ALIBORUM]

Retournez devers voz maris

Et parlez bien à leurs barrettes;

255Voz queues sont assez honnestes;

Depechez-vous a’vous ouÿ?

Dieu mercy vous avez deux . . .[-1]

Testes de femmes n’avez pas.

LES DEUX [FEMMES] ENSEMBLE

Ouy.

LA [PREMIERE]

Nous avons cy trop rouy![-1]

260Adieu!

MAISTRE [ALIBORUM]

Adieu, gentes galoises!
[Elles sortent]

MACÉ

Je puisse estre vif enfouy,

Se ne revecy noz bourgeoises.

MICHAULT

33 vo]Ce ne sera pas dont sans noises.

MACÉ

Je croy que ce ne sera mon.

MICHAULT

265Elles sont par Dieu aussi courtoises[+1]

Comme une ortie ou ung chardon.

LA [PREMIERE FEMME]

Ma queue, mon chaperon[-1]

Est fait à la façon qui court.

LA [SECONDE]

Il y fault du parchemin pour

270Le faire tenir debout.[-1]

LA [PREMIERE]

Macé, nous venons du pardon.

MACÉ

Du pardon? ha! ne mentez point!

LA [SECONDE]

Et d’avec Maistre Aliborum

D’apprendre nostre contrepoint.

MICHAULT

275Et quoy faire?

LA [PREMIERE]

Il nous a recourt

Ung petit nos queues plus hault.

MACÉ

Il a dont heurté au maujoint,

Car s’en est ung maistre brifault.

LA [SECONDE]

Il nous a mis pour faire ung sault

280La queue de bonne manière.

MICHAULT

Et esse pour avoir plus chault

Qu’il a descouvert le derrière?

MACE

Vous a-il lavées à la rivière,[+2]

Vous a-il menées à l’abrevouer?[+2]

LA [SECONDE]

285C’est une chose singulière

Des biens qu’i nous a fait avoir.

MICHAULT

Et dea, je vouldroye bien sçavoir

Une chose que vous voys dire,

Mais dequoy sert ce mirouer?

LA [PREMIERE]

290Pour faire nostre queue reluire.

MICHAULT

Ha! ma femme que je me mire,

Ou par Dieu, je n’en feray rien.

LA [SECONDE]

Aprochez-vous; vecy pour rire!

Mirez-vous fort, je le veulx bien.

MACÉ, en soy mirant34 ro]

295Je me mire par bon moyen

Mais par bieu, je ne suis pas beau.

LA PRE[MIERE] FEM[ME]

Pour ung mary orelien

Vous estes plus lourt qu’ung boureau.
NOTA: que les deux hommes doivent
avoir soubz leurs chappeaux chacun ung
bonnet à oreiles de veau. MICHAULT
en ostant son chapeau de la teste dit en
                       soy mirant:

Quoy! se je n’ouste mon chappeau,

300Je ne me puis mirer icy?

LA SECONDE [FEMME]

Pour ce qu’ilz ont teste de veau

Ilz n’entendent pas bien cecy.


 [[ Print Edition Page No. 49 ]] 
MACÉ, en ostant pareillement son chap-
                                              peau, dit, en soy mirant:

Michault, je suis en grant soucy

De ce miroer; je y voy merveilles!

MICHAULT, en soy mirant:

305Au miroer, ma femme, vecy

Une teste à deux grans oreilles,

Serrée comme raisins en treilles;

Que puisse estre? je y pers mon sens!

MACÉ, soy mirant:

Il me souvient de ces bouteilles,

310Quant je me mire icy dedans.

LA PREMIERE

Pour faire noz maris contens

Nous les faisons bien follier.

LA SECONDE

Si sont-ilz veaux, maugré leurs dens,

Ilz ne le sçauroient regnier.

MICHAULT

315De la queue que portiés hier,

Par ma foy, je n’en auroys cure.

MACÉ

Ilz servoient pour baloyer

De la terre toute l’ordure.

LA PRE[MIERE]

Noz mariz pour toute adventure,

320Laissons-les songer le moron,

Et se contre nous l’on murmure,

Allons veoir Maistre Aliborum.

LA SECONDE

Se quelque chasseur à furon

Venoit, ne soions rebelles,

325Car il donra ung chapperon,

Puis que les queues sont si belles.

LA PREMIERE

Il nous fault sçavoir des nouvelles

Entre nous, mignonnes, pour rire.

MICHAULT34 vo]

Jamais je ne vy queues telles

330Que ceulx-ci ne si bien reluire.

MACÉ, en soy mirant derechef:

Je suis joyeulx quant je me mirre,

En ung miroer qui est si beau,

Je ne scet moy que c’est à dire.

Je y voy deux oreilles de veau,

335N’esse pas ung miroer nouveau?
Puis doit remectre son chappeau sur sa
teste en soy mirant comme tout esbahy,
                      et dit:

Mais je n’entens rien au surplus,

Pour ce qu’ay mis mon grant chapeau,

Ses deux oreilles n’y sont plus.

MICHAULT

Et je m’en voys comme reclus,

340Aussi par bien mectre le mien.
Lors doit mectre son chappeau dessus sa
                 teste en soy mirant:

Par ce miroer, je conclus

Que je n’entens point le moyen.

Et quoy? vecy chose de bien,

Que sont-ilz si tost devenus?

345Des oreilles, je n’en voy rien;

Je croy moy qu’elles sont perdues.

LA PREMIERE FEMME

Tousjours seront entretenues

Noz queues, car elles sont honnestes.

LA SECONDE

Quant noz maris les ont tenues,

350Ilz s’i sont mirez comme bestes!

LA PREMIERE

Si en fera bien ses grans festes,

Encores quelque homme de bien.

LA SECONDE

Mais en despit de leurs testes

Sont veaulx et si n’en sçavent rien;

355Nous retourons après les festes.

Adieu, Messeigneurs!

LA PREMIERE

Adieu vous command.

EXPLICIT


 [[ Print Edition Page No. 50 ]] 

NOTES

 [VI.] Farce des Queues troussées.

 [29-34] L’absence de liaison des répliques par la rime révèle une altération du texte.

 [56] saignez. = ceignez.

 [71] le jeu ne vaut pas la chandelle. Cette expression vient du théâtre et doit donc être soulignée ici.

 [196] qu’i. i pour elles appartient encore à la région parisienne.

 [256-259] Texte que des lacunes qu’on appelle en argot de typographe un mastic rendent incompréhensible. Peut être un mot incongru de trois lettres est-il omis à la fin du v. 257.
Nota: etc. Cette Farce est donc une Farce des Veaux, telle qu’on en joua une encore en 1560 après Jules César de Grévin. Ces oreilles rappellent d’ailleurs le bonnet à coquilles des fous.

Endnotes

 [†] Éd.

 [†] Éd.

 [111,] O: ancessoire.

 [†] Éd.: reparaissant, seulement.

 [†] Éd.

 [†] Éd.

 [241,] O: Se.

 [†] Éd.


 [[ Print Edition Page No. 51 ]] 

VII
35 ro] FARCE NOUVELLE
à SIX PERSONNAGES,
*

[vignette]

FARCE NOUVELLE

à six personnages

REGNAULT commence en chantant:35 vo]

“Chascun m’y crye: marie toy, marie,[+1]

Hélas! je n’ose tant suis bon compaignon.”[+1]

GODIN FALOT

Mais veult-on plus joyeuse vie

Qu’avoir sa plaisance assouvie

5Et rustrer avec les mignons.

FRANC ARBITRE

Fy de dueil et de fantaisie,

D’aucun y a qui se soucye;

Ne suyvez plus telz compaignies.

GODIN

Alègres!

FRANC ARBITRE

Preux.

[GODIN FALOT]

Droitz comme joncz.

FRANC ARBITRE

10Prestz à gauldir et tard et tost.

GODIN [FALOT]

Voicy mignons hardis et promptz

Pour faire departir ung ost.

FRANC ARBITRE

Regnault, qu’as tu, tu ne dis mot?

REGNAULT

Je songe, je pense.†[[14]]

GODIN

15Ma foy, tousjours seray Godin Falot,

Hante qui vouldra avec moy!

REGNAULT

Une fois fault penser de soy,

Je l’ay leu en aucun chapitre.

GODIN

Et donques à ce que je voy,

20Tu veulx laisser ton franc arbitre.

REGNAULT

Brief, je me mectray au registre

Des mariez, car il le fault.

GODIN FALOT ET FRANC
                                        ARBITRE,
en chantan[t]:

“Tu t’en repentiras, Regnault,

Tu t’en repentiras.”

FRANC ARBITRE

25Sces-tu bien comment tu seras,

Se tu te metz en mariage?

REGNAULT

Nenny, par ma foy![-3]†

GODIN

Tu n’yras plus avec nous en garouage.

REGNAULT

Sçavoir vueil que c’est de mesnaige

30Car aucuns m’ont dit que c’est blasme.
En chantant:

36 ro]“Regnault, se tu prens femme

Garde que tu feras.”

Je seray refait gros et gras,

Comme on m’a donné à congnoistre.


 [[ Print Edition Page No. 52 ]] 
FRANC [ARBITRE]

35Et voire mais tu dineras

Souvent à la table ton maistre.

GODIN

Avec Franc Arbitre veulx estre.

REGNAULT

Saint Jehan, je veulx devenir chiche.

FRANC [ARBITRE]

On fait bien gens mariez paistre.

40Pour pain blanc mengüent de la miche.

REGNAULT

Je me mectré en ung lieu riche;

Ne vous chaille, j’entens ma game!
Chantant:

“Se tu prens jeune femme,

Elle te reprochera, Regnault,

45Tu t’en repentiras.”

GODIN

Veulx-tu laisser jeulx et esbatz,

Pour t’aller bouter en tutelle,

Et t’asubjecter à ung bas

Pour voulloir chevaucher sans selle?

REGNAULT

50C’est une plaisance immortelle,

Quant on a une femme saige.

FRANC [ARBITRE]

Tousjours est jallouse et rebelle

Quant elle vient ung peu à l’aage.

REGNAULT

Marier me vueil, voicy raige,

55Car je ne puis acquerir blasme.
Chantant:

“Se tu prens vieille femme,

Elle te rechinera.”

REGNAULT

Et bien on en demandera

Une jeune joyeuse et frisque.

GODIN

60Par ce point on t’apellera

Jaloux, tu seras fantastique.

REGNAULT

J’auray une belle relique

Que je baiseray de jour et de nuyt;

Brief c’est une chose angelique

65Qu’estre marié.

FRANC [ARBITRE]

36 vo]Cela nuist.

REGNAULT

C’est soulas, c’est plaisir, c’est bruit,

Quant on a jeune femme et belle,

Car quant on s’esveille à minuit,

On peult besongner sans chandelle.

GODIN

70Jeune femme tient en tutelle

Son mary.

REGNAULT

Jeune femme auray.

FRANC [ARBITRE]

Tu l’auras telle quelle.

REGNAULT

En effait, je me marieray;

Avec elle temps passeray,

75Voire sans faire tort à âme.

LES AULTRES en chantant:

“Se tu prens jeune femme,

Cocu tu en seras;

Tu t’en repentiras.”

REGNAULT

A! par le corps bieu, non seray,

80Doulcement je la traicteray,

Et useray de beau langaige.

GODIN

Jamais ne te conseilleray

Te marier.

FRANC ARBITRE

Tu seras donc foul.

REGNAULT

Mais saige,

Je merray ma femme en voiage,

85Et puis en l’ombre d’une haye,

Nous ferons nostre tripotaige;

Brief il est bien temps que j’aye

Une femme qui soit de mise.
En chantant:

“Quant ira à l’eglise,

90Le prestre la verra.”

REGNAULT

Et puis il luy conseillera

Son salut; cecy sans† broquarder;[[92]]

Par Dieu, pas ne la mengera;

Les yeulx sont faictz pour regarder.


 [[ Print Edition Page No. 53 ]] 
GODIN

95Quant Venus vieult dame happer,

Regnault, de cecy remembre!

De prestre ne peult eschapper

Nomplus que le festu à l’embre.
Chantant:

“La merra en sa chambre,

100Ung enfant luy fera, Regnault,

Tu t’en repentiras, Regnault.”

REGNAULT37 ro]

Godin Falot, tu en diras

Ce que tu vouldras, mais je me vante,

Que comme moy tu ne seras

105Clos ne couvert au feu la plante.
En chantant:

Et quiconques chante, tu respondras.

FRANC ARBITRE

Il fault que ta femme soit sainte,

Vestue, preparée et coincte,

Que tu souffriras paine amère.

REGNAULT

110Se ma femme est grosse et ensaincte

Je feray bonne chère mainte,

Et auré compère et commère.
chantant:

“Et qui qu’en soit le père,

Tu seras le papa,

115Tu t’en repentiras, Regnault,

[Tu t’en repentiras].”

GODIN

Soy marier, c’est grant folie.

REGNAULT

Comme quoy?

FRANC [ARBITRE]

L’homme franc se lie

Du lien cruel et sauvaige.

REGNAULT

120Mais est hors de melencolie.

GODIN

Regnault, par Dieu, je le vous nye,

Point ne passeray ce passaige.

FRANC [ARBITRE]

Se tu te boutes en mesnaige,

Tu ne fis onc tel mesprison.

GODIN

125Te sera-il pas bien sauvage

Garder desormais la maison.

REGNAULT

Nenny.

FRANC [ARBITRE]

Pourquoy?

REGNAULT

Le beau blason

De ma femme et le doulx caquet

Me seront à peu d’achoison

130De bien brief faire mon pacquet.

GODIN [FALOT]

S’elle va en quelque banquet

Où plusieurs sont escornifflées,

La où maint mignon perruquet

Frappe du billart au tiquet,

135Quant on a les torches soufflées.

REGNAULT

Femmes qui sont bien renommées,

N’aquièrent jamais mauvais bruit

37 vo]Et ne doyvent estre blasmé[e]s.

FRANC [ARBITRE]

Raison?

REGNAULT

Ilz ont leur saufconduit.

GODIN [FALOT]

140Tu ne viendras plus au deduit.

REGNAULT

Ne m’en chault; j’auray mon pain cuit,

Plus ne conteray mon escot.

FRANC [ARBITRE]

Pren congié de Godin Falot.

GODIN [FALOT]

Franc Arbitre tu laisseras.

FRANC [ARBITRE]

145De te marier si tost,

Par bieu, tu t’en repentiras.

GODIN [FALOT]

Or sa, Regnault, quant tu viendras

En ta maison, gay et joyeulx,

Tes petits enfans trouveras

150Tous breneux, tu les torcheras;

Ce n’est pas tout fait, si m’aist Dieulx.

FRANC [ARBITRE]

Tu te trouves en plusieurs lieux,

Où tu n’oseras plus aller.


 [[ Print Edition Page No. 54 ]] 
REGNAULT

Merier me vueil pour le mieulx;

155Vous perdez temps de m’en parler.

GODIN [FALOT]

Ainsi tu n’iras plus galler

Avec Godin Falot. Regnault,

Je t’ay veu si bien avaller

Ung beau petit paté tout chault.

REGNAULT

160Uneffois retirer se fault,

Gens mariés sont resolus.

FRANC [ARBITRE]

Je sçay bien dont vient le deffault:

Tu n’as pas leu Matheolus.

GODIN

Jeulx de bateaux, harpes et lucz,

165Dances, esbatz, as tant aimés.

REGNAULT

Je n’en veulx plus.

FRANC [ARBITRE]

Pourquoy?

REGNAULT

Ce ne sont qu’abus.

GODIN [FALOT]

Regnault, tu entens mal ton cas.

FRANC [ARBITRE]

En mesnaige sont tous debatz,

170Femmes ne sont point sans riotes.

GODIN FALOT38 ro]

Tousjours sourdent noises et desbatz

Et est on plus subget au bas,

Que sotz ne sont à leurs marottes.

FRANC ARBITRE

Femmes demandent robes, cotes,

175Sainctures, tissus, demy sainctz,

Chaperons, passe-mariotes.

Les aucunes font des bigotes,

Et si font plaisir aux humains;

Mariez sont-ilz point contrains

180De fournir à l’apointement?

REGNAULT

Je me marie, car je crains

Estre oingt de cet oignement.

GODIN [FALOT]

Considerés premierement

Qu’il fault varletz et chamberières,

185Et qui feront secretement

A tes despens de bonnes chères.

FRANC ARBITRE

Item, provisions sont chières,

Pense ung petit en ton oultrage,

Et que testes sottes legières

190Te veullent mettre en mariage.

GODIN [FALOT]

Se tu as mauvais voisinnage,

Et avec toy on hante ung peu:

Conclusion, non en eschappe,

Non plus qu’on fait du mau saint Leu.

FRANC ARBITRE

195Il est certain.

GODIN [FALOT]

Velà le neu!

REGNAULT

Faire cecy on n’oseroit,

J’en bouteray mon doy au feu.

FRANC [ARBITRE]

Et par mon âme, il bruleroit.

GODIN [FALOT]

Qui les enormes maulx diroit

200Qu’on a trouvé en mariage,

Jamais on ne se mariroit.

REGNAULT

Esse une chose si sauvaige?

FRANC [ARBITRE]

Exemples en avés maintenant

D’ung homme de laische couraige,

205Qui a baillé sa femme en gaige,

Trois mois pour trente frans contant.

REGNAULT

Cil qui a fait est consentant

D’estre cocu et ne luy chault

Lequel bout en voise devant.

GODIN FALOT

210Garde d’estre en ce point, Regnault.

REGNAULT38 vo]

J’auray plus cher prendre un fer chault

Aux dens, que faire telle chose.


 [[ Print Edition Page No. 55 ]] 
FRANC [ARBITRE]

Qui se veult marier il ne fault

Que veoir le Rommant de la Rose.

REGNAULT

215Tousjours ung sot sotie expose

Et esmeut discordz, debatz, noises.

GODIN [FALOT]

L’homme marié ne repose

Jamais avecques les galoises.

FRANC ARBITRE

Vray est que d’aucunes bourgeoises

220De saint Fiacre reviennent,

Qui estoient doulces et courtoises,

Leurs prochains voisins les menant.

Touteffois ainsi qu’elz estoient

En chemin, affin qu’on le notte,

225Toutes assez bon cueur avoyent

Si ce ne fut une bigotte

Qui print à delaisser sa rotte,

Et fist si bien pour faire fin

Qu’elle demoura à la pissote,

230Seulette avec ung sien voisin.

GODIN [FALOT]

Regnault, retiens cela affin

De changer ung pou ton couraige,

Car certes il n’y a si fin

Qui ne soit trompé au mesnage.

REGNAULT

235Ce que dittes n’est que bagaige,

Marié seray, quoy qu’on die.

FRANC ARBITRE

Je suis marry de ton dommaige,

Mais à te nuyre estudye.

LAVOLÉE commence en chantant:

“C’est ung mauvais mal que de jalousie,

240C’est ung mauvais mal à qui l’a.”

GODIN FALOT

Qu’esse cy?

FRANC ARBITRE

Qui est cest[e]-là?

GODIN [FALOT]

Comme elle entre en soursault!

LAVOLÉE

Bonjour! Dieu vous gard! Me velà!

FRANC ARBITRE

Où vas tu?

GODIN FALOT

Qu’esse qu’il te fault?

LAVOLÉE39 ro]

245Je viens revisiter Regnault.

REGNAULT

Par Dieu, vous serés accollée!

FRANC ARBITRE

Qu’esse que tu feras, lourdault?

REGNAULT

Elle sera par moy consollée.
[Il embrasse Lavolée]

LAVOLÉE

A! il ne m’a pas affolée!

GODIN [FALOT]

250Regnault, foy que doy Nostre Dame,

Se marier à Lavollée!

REGNAULT

Ce feray mon, ce sera ma femme!

FRANC ARBITRE

Te marier, bon gré mon âme,

A Lavollée!

REGNAULT

255Que je te baise, belle dame!

GODIN [FALOT]

Il est fol naturel.

FRANC ARBITRE

C’est mon.

GODIN [FALOT]

Homme qui deust avoir regnon,

Prendre une femme desollée.

LAVOLLÉE

Regnault, baise-moy le menton!

FRANC ARBITRE

260Velà Regnault qui se marie

A Lavollée!

CLERICE

Messire Jehan, la messe est sonnée!

MESSIRE JEHAN

Clerice, chanterons-nous hault?

CLERICE

Ouy, car à cest journée

265L’offrende tousjours beaucoup vault.


 [[ Print Edition Page No. 56 ]] 
GODIN [FALOT]

Messire Jehan, marier vous fault

Ces gens icy à la sellée!

MESSIRE JEHAN

Je le vueil bien.

FRANC ARBITRE

Tu laisseras ton franc arbitre

270Puisque tu prens ceste mignonne.

CLERICE

Je le vois mettre en regist[r]e

Il est assez bonne personne.

LAVOLLEE

Quoy? il est forcé qu’il luy donne

Congié; voire, si trestost.

MESSIRE JEHAN

275Ouy, et fault qu’il abandonne

39 vo]Ce doux mignon Godin Falot.

GODIN [FALOT]

Que vous en semble?

MESSIRE [JEHAN]

C’est ung sot

Qui m’a sa voulenté selée!

CLERICE

Il paye assés souvent l’escot

280Qui se marie à Lavolée!

FRANC ARBITRE

Regnault, tu es bien insencé!

Respons: qu’as-tu fait?

REGNAULT

Je ne sçay!

LAVOLÉE

Alon m’en coucher vistement!

GODIN

Ung requiescant in pace,

285Luy donnons au departement.
Chantant:

Requiescant in pace!

MESSIRE JEHAN

Puis que Regnault a varié

Si tres fort qu’il est marié

Et qu’il est tant interessé

290Chantons: Requiescant in pace.

LAVOLÉE

Regnault, par la main me prenés

Et honnestement me menés

Coucher dedans quelque beau lit,

Et là prendrez vostre delit

295En buvant ce qu’avés brassé,

Chantant requiescant in pace.

MESSIRE JEHAN

La substance soit recollée,

Que Regnault ainsi qu’ung vray sot

S’est marié à Lavolée,

300Habandonnant Godin Falot.

CLERICE

De s’estre marié si tost

Franc Arbitre a abandonné.
Chantant:

Or prions tous de cueur dévot

A Dieu qu’il luy soit pardonné,

305Puis qu’ainsi comme ung idyot

A Lavolée s’est marié.

Exemple, mignons, y prenés

Car de luy comme d’ung trespassé

Chantons: Requiescant in pace.

310Derechef chantons ensemble:

Requiescant in pace.

Amen!

NOTES

 [VII.] Farce de REGNAULT qui se MARIE à LAVOLLÉE.

 [163] Les Lamentations de Matheolus qu’a publiées van Hamel.

 [214] Evidemment la suite écrite par Jehan de Meun vers 1276; on le lisait encore au XVe siècle où elle fut l’occasion d’une grande querelle entre le chancelier Gerson et Christine de Pisan.

 [295,] O: ce queues.

 [298] Que a comme dans l’ancienne langue le sens de car.

Endnotes

 [14.] La fin manque sans doute.

 [27,] O, vers tronqué me rimant pas.

 [92,] O: c. tant b.

 [†127-130,] O, dispositior, différente altérée.


 [[ Print Edition Page No. 57 ]] 

VIII
[40 recto et verso: blanc]
41 ro
]
FARCE NOUVELLE
DE TROIS AMOUREUX DE LA CROIX
à IIII PERSONNAGES,
*

Les troix Amoureux de la Croix

[vignette]

FARCE NOUVELLE DE TROIS AMOUREUX DE LA CROIX41 vo]

MARTIN, premier amoureux commence
                                                     en chantant:

J’ayme mieux mourir, bref que languir;†[[1]]

Ce m’est douleur mendre!

Puis qu’aultrement ne puis guerir,

Me vienne donc la mort querir

5Sans plus attendre!

Je doy bien avoir recors,

D’aller au lieu où j’ay promis.

Je n’ay mais ung desir au corps,

Fors celle où j’ay mon cueur mis.

GAULTIER, second amoureux:

10Tenir dois bien donc le compromis[+1]

Que j’ay fait avec ma maitresse.

Il n’y fault pas estre endormis,

Se seroit à moy grant simplesse.

GUILLAUME tiers, commence:

Qui est en l’amoureuse adresse

15D’estre en grace cy comme moy

Doit bien vivre en joye et lyesse

Pour oster soulcy et esmoy.

GAULTIER

Qui se submet en celle foy,

Il pert monnoye et aloy,

20Et est de chacun debouté.

MARTIN

Non est, par Dieu.

GUILLAUME

C’est bien bouté;

Jouez tousjours de voz sornettes.

MARTIN

En ce temps de joyeux esté,

Vas-tu point veoir tes amourettes?

25Or nous dy: sont-ilz jolliettes?

Monstre-les-nous ung peu, de loing!

GUILLAUME

On n’a de tieux chalans besoing;

On ne vous y demande pas.

GAULTIER

Et pourquoy?

GUILLAUME

Vous prendriez-vous pas?

30Il suffist bien de ma personne.

A Dieu vous dy!

GAULTIER

Ho! je ne sonne plus mot;[+1]

Je m’en vais d’aultre part.

Que deviens-tu? [à Martin]†

MARTIN42 ro]

Ains que plus tard,

Je laisseray la compaignie,

35Requerant que Dieu me mauldie

Se ne visite mes amours.


 [[ Print Edition Page No. 58 ]] 
LA DAME

Que jeunes gens font de faulx tours

Pour parvenir à leur entente,

A bien jouir de leurs amours;

40Mais il n’ont pas plaisir de rente,

Car bien souvent on les contente

De promesses, sans le surplus.

MARTIN

Or ça, je suis bien près de l’hus.

Velà ma dame souveraine

45Pour qui je soutiens tant de paine.

Je la veux aller saluer.
[Il s’approche de la Dame]

Dame, de mon povre pover,

Je vous salue très humblement,

Vous suppliant très doulcement

50Que je soye en vostre demaine,

Car vous estes la primeraine

Des dames, et plaisez à tous.

LA DAME

Bien venez puis que c’estes vous!

Quel vent vous maine?

MARTIN

Fin cueur doux,

55Je le vous diray, s’il vous plaist.

Sachez bien de certain qu’il m’est

Trop fort d’endurer mes douleurs,

Se par vous n’ay aucun secours,

Car je vous ay long temps clamée

60Plus que nulle femme et aymée.

Si vous requiers, ma doulce amie,

Que de tous poins ne perde mie

L’amour que j’ay de vous si grande.

LA DAME

Or ça, sire, je vous demande

65Estes-vous donc si fort espris

De mon amour?

MARTIN

Las! je suis prins et si hardement lié[+1]

De vostre amour. Si n’en suis delié

Bref, par vostre doulceur,

70Certainement je suis asseur

De mourir sans aucun secours!

LA DAME

Entre vous, galans, sçavés tours

Subtilz et faictes les semblans

D’estre malades et tremblans

75Tousjours, mais ce n’est que faintise.

MARTIN

Voire, gens plains de couvetise,

Qui vouldroient par leurs beaux yeux†[[77-175]]

43 ro]Qu’on les aimast; mais, se m’aist Dieux,

Mon or, mon argent n’est pas mien:†[[79-80]]

80Tout est vostre!

LA DAME

Vous parlés bien,

Mais ung amant qui veult aimer

Sa dame, doit bien espier

Le temps, la saison, aussi l’heure,

Et le lieu où elle demeure,

85Segretement, sans faire bruit.

MARTIN

Et pourquoy?

LA DAME

Vous serés destruit,

Se mon mary aucunement

Vous trouvoit tenant parlement

Avec moy; velà le cas![-1]

MARTIN

90Pour Dieu, prenés ces dix ducas

Je vous requiers, jusque au retour,

Mais je vous prie que le tour

D’aymer me vueillez ottroier;

Velà l’enseigne du bergier.

LA DAME

95Ce don n’est pas à refuser.

Grant mercy, je suis bien joyeuse

De vostre amour. Mal gracieuse

Seroit, qui vous refuseroit;

Mais je vous diray orendroit:

100Ne povés venir à l’hostel.

MARTIN

Et pourquoy, Dieux?

LA DAME

Le cas est tel:

Mon mari sans faillir,[-2]

Ne sçay s’il vous feroit saillir,

Car il est malement jaloux.

MARTIN

105Quel senglant gibet dictes-vous?

Où se fera donc l’assemblée?


 [[ Print Edition Page No. 59 ]] 
LA DAME

Il fault donc que soit à l’emblée.

Je vous diray qu’il est de faire:

Allez tost en vostre repaire

110Vous vestir en guise de prestre,

Car autrement ne pourroit estre

Que d’aucun ne fussions congneus.

MARTIN

Il est vray.

LA DAME

43 ro]Or, soiés pourveu

D’ung livre ou d’ung breviaire,

115Pour mieux le prestre contrefaire.

Quant ainsi serés desguisé,

Comme je vous ay devisé,

42 vo]Tout fin droit vous vous en irez

A une croix qui est cy près.

120Là endroit, se rien ne me nuist,

A dix heures devant minuit,

Je iroy à vous, ce certainement.[+1]

MARTIN

Vous m’y trouverés seurement,

Mais n’y fallés pas!

LA DAME

Nenny, dea! [à part]

125Par sainct Jehan, vous demeurerés,

Maistre, vous avez beau huer

Je vous feray ennuit suer

En chassant du nez la roupie;

M’aist Dieux, il a beau dire pie,

130Puis que j’ay de luy ceste prune,

Il gardera ennuyt la lune

A celle fin qu’on ne la desrobe.

MARTIN [chez lui]

Il me fault vestir ceste robe

Et la trousser dessubz mon bras.

135C’est fait, je m’en vois tout le pas

A la croix (à Dieu me command!)

Avec peine et tribulation

Pour faire la jubilation

Avec ma dame par amour.

GAULTIER [apparaissant devant la
                                                       Dame
]

140Ma d[a]me, Dieu vous doint bonjour,

Bonne santé et bonne estraine!

Vous ne sçavés pas qui me maine

Par devers vous?†[[143]]

LA DAME

Sans faulte non, vous me dirés vostre raison,[[144]]

145Et se je puis, g’y pourvoyray.

GAULTIER

Ha! Madame, je vous diray,

Nul n’y sauroit remède mettre

Que vous, car vous estes le maistre

Et l’euvre de ma maladie.

150Que voulés-vous que je vous die?

Je seuffre tel paine et douleur

Pour vous, que se vostre doulceur

Ne consent à moy secourir,

Force me sera de mourir

155Du mal que j’ay et du martire.

LA DAME

Et que vous ay-je fait, beau sire,

Par quoy devez recevoir mort?

Advis m’est que vous avez tort

De proposer telle matière,

160Car bien seroye rude et fière

S(i) ung amoureux mouroit pour moy!

[GAULTIER]43 vo]

Touteffois je meurs par ma foy

S’il ne vous plaist par amytié

Avoir de mon grant mal pitié.

165Si vous requiers que de present,

Prenez en gré cestui present

Que je vous fais, courtoise et sage,

En ottroyant de humble couraige

Vostre amour que tant je desire!

LA DAME

170Je ne vueil rien du vostre, sire,

Si vous prie, ne m’en parlés plus.

GAULTIER

Pour Dieu, prenés ces dix escuz,

Je vous requier, ma dame chière,

Sans me vouloir vendre si chière

175La douleur que pour vous je porte.

LA DAME

Or ça, ça, affin que je supporte[+1]

La m[a]l que vous voy recevoir,†

Contente suis de les avoir;


 [[ Print Edition Page No. 60 ]] 

Mais sçavez-vous qu’il est de faire?

180Allez tost en vostre repaire,

Vous vestir en guise d’ung mort,

Et puis après cheminez fort

Tant que soiés à moy exprès,

A une croix qui est cy près.

185Là endroit, se rien ne me nuist,

A unze heures devant minuit,

G’iray à vous sans nulle doubte.

GAULTIER

Ha! que c’est bien dit, somme toute!

Je m’en vais tantost apprester,

190Mais ne vueillés point arrester.

LA DAME

Non feray-ge, saincte Marie,

Je y seray aussi toust que vous.

GAULTIER

Adieu vous dis, mon fin cueur doulx;

Tenez ce que m’avez promis!

LA DAME

195A dieu soiés, mon doulx amy![Exit]

[LA DAME SEULE]

Ainsi s’en doit-on despecher;

Toute nuit me venoit prier

En faisant piteulx clamours,[-1]

Que je l’aimasse par amours;

200Je ne sçay s’il avoit par nom

Gaultier, mais il changera nom.

Car en cest heure tout pour vray

Aura nom Gaultier de Cambray.

Il en sera par l’amour prins.[[204]]

GUILLAUME [apparaissant]

205Dieu qui tout bien en terre a mis44 ro]

Vous ottroie s’amour et sa grace![+1]

LA DAME

Garde soit de vous, beaux amys,

Dieu qui tout bien en terre a mys.

GUILLAUME

Amours m’a devers vous transmis.

LA DAME

210Le dites-vous point par falace?

GUILLAUME

Dieu qui tout bien en terre a mys

Vous ottroie s’amour et se grace!

Je vous diray sans plus d’espace

Mon cas et le concluray bref;

215Je sens au cueur mal si très grief

Que ne doubte, à tout comprendre,

Que l’ame ne me faille rendre

Se bresvement n’ay de vous secours.[+1]

LA DAME

Helas! ce sont des communs tours;

220Vous m’aimés dea, voire de beaux.

GUILLAUME

Pour Dieu, prenés ces dix royaulx

En tant moins pour commencement,

Mais je vous prie cherement

Que je soie vostre servant

225Et loyal amy.

LA DAME

Or, avant,

Puis qu’ainsi est, j’en suis contente.

Sçavés-vous comment vous ferés?

Prestement vous desguiserés

Et puis vous verrés bonne fable.

GUILLAUME

230Et comment?

LA DAME

En guise de dyable[[231]]

Vous mettrés,

Au mieux que faire ce pourra.

GUILLAUME

Mauldit soit-il qui en fauldra!

Je le feray; soiés certaine.

LA DAME

Or prenés quelque grosse chaine,

235Et après vous la trainerés,

Et puis attendre m’en irés,

Oyés-vous? mais qu’il n’y ait faulte,

A une croix qui est si haulte!

Là endroit pour prendre deduit,

240A doze heures devant minuit,

Je iray à vous sans nul delay.

GUILLAUME

Aussi serai-ge; croiez lay,

Quoy qu’après en doibve advenir.

LA DAME

Or ne faillés pas à venir,

245Car je me rendray en la place.


 [[ Print Edition Page No. 61 ]] 
GUILLAUME44 vo]

Ha, ma dame, jà Dieu ne sache

Que je y falle, par sainct Symon,

Et par tous les saints de renom;

Aussi venés tost après moy;

250Je m’en voy bouter en arroy

Secretement, sans sejourner.

LA DAME

Alés! adieu, sans sejourner!
[Exit Guillaume]

Dieu sçait quel gracieulx deduyt:

Ilz auront tous troys malle nuyt.

255De cela, je n’en doubte point.
[Elle s’en va]

GAULTIER

Je croy que je suis bien en point;

Je ressemble (à) ung mort proprement.

Je m’en voys tout secretement

A la croix; je y vois sans repit.

260Le sang beau, velà grant depit,

Velà à la croix aucun âme;

C’est ung prestre, par Notre Dame,

Qui prie pour les trepassés.

Da, bon grebieu, pr[e]stre, passez,

265Vous me rompez mon entreprise.

Je vouldroye qu’il fût en Frise,

Foy que je doy à Saint Amant.

Si ma dame vient maintenant,

Tout nostre fait rompu sera,

270Ce prestre nous emcusera.

MARTIN

Haro! je voy en ceste voye

Ung homme mort, se m’est advis.

Beau sire Dieu de Paradis,

Vueillez moy de mal huy deffendre!

GAULTIER

275Je requier à Dieu qu’on puist pendre

Ce prestre qui est cy venu.

MARTIN

Helas! il m’est mal advenu.

Je voy bien que peché me nuyt.

Mourir me fauldra ceste nuyt,

280Car j’en suis en grant adventure.

Retourne à ta sepulture.[-1]

Requiem eternam cunctis,

Pro fidelibus defunctis.

Or, meschant fol tres oultrageux,

285J’estoye venu faire mes jeulx

Devant ceste croix precieuse,

Où Dieu souffrit mort angoisseuse,

C’est bien droit que Dieu m’en chastie.

GAULTIER

De goutte, de mal et chassye

290Et du mal du saint de Baieux

Ait ce prestre crevé les yeulx.

45 vo]Dit-il tant de ses patenostres

Que de tous les douze apostres,[-1]

Soit maudit et confundu[-1]

295Et par le col soit-il pendu,

Tant me fait-il de desplaisir.

Se madame vient, quel plaisir!

Ce sera bien pour enrager.

[GUILLAUME]

Me vecy prest sans plus targer,

300Vers la croix vois sans faire noise

Car Madame doulce et courtoise

Le m’a en ce point ordonné.

Qui m’auroit cent mars d’or donné

Pas ne seroye si joieulx,

305Que je seray ainsi m’aist Dieux,

Quant entre mes bras la tendray;

Elle doibvra tantost venir.

MARTIN

Las! je ne sçay que devenir

Se mort de moy trop près s’aproche.

GAULTIER45 ro]

310Malle mort te puisse tenir!

MARTIN

Las, je ne sçay que devenir,

Bien voy qu’il me fauldra fuir.

GAULTIER

Va-t-en que je ne te desroche.

MARTIN

Las! je ne sçay que devenir,

315Se mort de moy trop près s’aproche;

Je n’ay membre qui ne me hoche

Tant suis effroyé maintenant.

GUILLAUME

Qu’esse que je voy cy devant,

Là où je doy ma dame attendre;

320Le grant deable s’en puisse pendre,

Velà ung prestre, ce me semble.

Haro! trestout la cueur me tremble.

Velà encore bien plus fort:


 [[ Print Edition Page No. 62 ]] 

C’est je ne sçay quel homme mort;

325Vray Dieu vueillés moy secourir!

GAULTIER

Je voy bien qu’il me fault mourir

Par mon peché desraisonnable.

Et qu’esse cy? velà ung dyable

Qui vient cy pour ma mort livrer.

330Il me convient conjurer.[-1]

Asperges et collocavit,

Memento, Domine David,

Quare fremuerunt gentes.

Salve Regina gementes.

335Tres doulx Jesus, me protegé

De ce mauvais deable enragé.

Dyaletica sanctorum,

45 vo]Communionem Francorum.

Va-t-en d’icy, dyable d’enfer,

340Avec ton maistre Lucifer,

Sans faire envers moy ton pourchas.

MARTIN

Benedicamus gratias!

Helas! dolent, plain de peché,

Je seray tantost despesché.

345Qu’esse cy? Foy que doy (à) saint Pol.

Ce dyable me rompra le col,

Il me vient ma vie abreger.

GUILLAUME

Et vecy bien pour enrager.

Je n’y voy entrée ne yssue.[+1]

350Par mon serment, je tressue,

De paour. Vray Dieu, fay moy mercy!

Ce mort demande quelque don;

Je luy en donray ung bel et bon.[+1]

Dieu vueille qu’elle fasse ainsi;

355Car c’est quelque âme sans doubtence,

Qui fait icy sa penitence.

Au nom de Saint Pierre l’apostre,

Je diray une patenostre,

Cy endroit par devocion,

360Que luy donne remission

Et aux autres ensevelis.

Pater noster qui es in celis,

Libera me de mortuis,[[362-367]]

Afin que je die: et ne nos,

365Pour ceulx qui sont trespassés,

Arrière mort, d’ici passez!

Libera a malo! Amen.

MARTIN

Erubescant verumtamen

In mulieribus ventris.

370Adieu me comment, Beatrix:

Pour ma dame me fault mourir,

Nul ne m’en peult plus secourir,

Tout ce meschef me vient par femme.

Deffens-moy, glorieuse dame!

375Regina celi letare,

Dyabolus dy-moy quare

Tu me viens faire ce meschef,

Je n’ay sur moy membre ne chef

Qui ne soit hors de son bon sens.

GAULTIER

380Se avois des escuz cinq cens

Je voudroye avoir tout donné

Et que je fusse retourné

A mon hostel et à mon estre.

Helas! je m’en voys à ce prestre

385Lui prier par devocion

Qu’il me donne confession

Que je ne meure desconfès.†

Confession, sire!

MARTIN46 ro]

Va-t’en, par le corps bieu tu n’en as garde,†[[389]]

390Va-t’en d’ici, que le feu t’arde,

Car je ne te demande rien!

GAULTIER

Helas! sire, je suis Chrestien,

Je ne suis mort ne trespacé.

MARTIN

Tu mens, tu as le pas passé,

395Ton âme est jà à l’autre monde.

GAULTIER

La mort m’a ici pourchassé,

Une femme, que Dieu confonde! . . .

MARTIN

Tu mens, tu as le pas passé,

Ton âme est jà à l’autre monde.

400Je requiers à Dieu qu’on le tonde,

Qui t’attendra, mais que je y soye.

GUILLAUME

Par Nostre dame, se j’osoie,

Je conjurasse ung peu se mort

Afin qu’il s’en allast aufort.

405Par Dieu, puisque j’en ay juré,

De par moy sera conjuré.

Miserere cicatrices,

Va-t’en sans point faire d’excès.


 [[ Print Edition Page No. 63 ]] 

Letamini et cantate

410Beati quorum laudate

Inimicos dominibus

Fructibus et in noctibus

De profundis vigilia

Qui facis mirabilia

415Et moult de desloyalle inique,

Va-t’en sans me faire la nique

Ne jamais de moy ne t’aproche!

GAULTIER

Helas! se ce dyable m’acroche†

De mon corps, s’en ira sans per

420En enfer. Me puisse chauffer

Et m’oster hors de ceste presse!

Elle seroit bien grant maistresse,

Qui me feroit plus sejourner.

GUILLAUME

Brouha! ha! je voys adjourner

425Ce prestre, il fault qu’il ait la guerre,

A moy! sa, sa, je te viens querre!

Attens, prestre, il te fault mourir!

MARTIN

Tu le gaigneras au courir,

Par le corps bieu, se tu m’atrapes!

430Me cuides-tu en tes attrapes

Ainsi croquer?

GUILLAUME

Je te tiendray.

MARTIN46 vo]

Par le corps bieu, je donneray,

Se tu viens près, de mon breviaire.

Deable, va t’en à ton repaire,

435Tu es Sathan, bien le congnois!

GAULTIER

Helas! beau-père, attendez-moy;

Pour Dieu, vueillez moy confesser.

MARTIN

Me viens-tu encore presser

Qu’on en puisse avoir malle feste?

440Oste-toy, mort!

GAULTIER

A ma requeste

Ecoute-moy parler deux mos

Et te diray de gros en gros[[443]]

Tous mes pechez,

Car par ma foy je suis homme vif[+1]

445Et pour dire vray, oncques mort ne senti.

MARTIN

Par le corps bieu, tu as menti,

Mais tu me le veulx faire acroire!

Tu viens tout droit du Purgatoire,

Je te congnois bien, ne te chaille:

450Tu es une âme!

GAULTIER

Non suis, sans faille,

Je suis homme tel comme vous.

MARTIN

Va-t’en où tu seras secoux.

Tu ne tens qu’à me faire mourir,

Et derechief je te conjure

455Que de ce lieu cy tu t’en ailles.

De par quatre vings mille dyables,

Chargés d’or et de billon,

Et par Godefray de Billon

Et par Bertran de Cloquin

460Et de par la mort Abaquin

Et par tous ceulx Dadamnez,

Que voises avec les dampnez!

Ave salus dominus pars:

Se de ce lieu-cy ne te pars,

465Tu verras bien qu’il me desplaist.

GAULTIER

Escoutés ung peu, s’il vous plaist:

Par ma foy je ne suis pas mort,

Mais conscience me remort,

Je diray chose veritable.

MARTIN

470Va-t-en d’icy de par le dyable!

Te fault-il messe ne matine?

GAULTIER

Ha! sire, je ne suis pas digne

Que on die matines pour moy,

Car je vous prometz par ma foy

475Que je ne suis mort proprement,

Mais j’ay pris cest abillement

Trestout de fin fait advisé

47 ro]Et me suis ainsi desguisé

Affin qu’on ne congneust ma chère.

MARTIN

480Oste donc ceste visaigière

Pour savoir mon se c’est verité.

GAULTIER

Il fauldra donc qu’il soit porté

Le plus secret que vous pourrés.


 [[ Print Edition Page No. 64 ]] 
MARTIN

Jamais nul jour vous n’en orés†[[484]]

485Parler, fors à moy et à vous.

Je seray secret, amy doulx,

Je vous le prometz.

GAULTIER

Seurement.

MARTIN

Et voire par mon serment,

Mon très doulx amy de la messe,

490Se je ne vous tiens ma promesse,

Nommés moy hardiment Gaultier.

GAULTIER

Mettés la main sur le saultier

Affin que ne soiés parjure.

MARTIN

Sur ces lettres-cy je vous jure

495Que jamais je n’en diray rien.

GAULTIER

Or sus donques, il suffist bien.

Or me regarde, suige mort?

Tu me mescrois à grant tort,

Advise ung petit mon visage.

MARTIN

500Par mon serment, voici raige!

Tu es mon compaignon Gaultier

Que je laissé huy au moustier

Emprès Guillaume à l’eglise.

GAULTIER

Et sang bieu! quant je me ravise,

505Et es-tu prestre devenu?

Pas ne t’avoie recongneu.

Par le sang que Dieu aromme,

Or me dy la maniere comme

Tu es venu cy en ce lieu.

GUILLAUME

510Quesse cy? foy que doy à Dieu,

Ce mort est retourné en vie,

Ce prestre luy tient compaignie,

Je vois vers eulx sans nul sejour;

Affin que n’aient de moy paour,

515Je osteray du chief ma testière.

GAULTIER

Sang bieu! vecy faulce matière,

Se dyable s’en vient devers nous.

GUILLAUME

47 vo]Dieu gard seigneurs, que faites vous

Entre vous deulx?

MARTIN

Et par mon ame,

520C’est mon compaignon Guillaume

Qui estoit dyable devenu.

GUILLAUME

Et par Dieu, vecy bien venu,

Mais qui vous a mis en cest estre

Que vecy qui faisoit le prestre

525Et vecy qui faisoit le mort?

GAULTIER

Confessons-nous trois par acord,

L’ung à l’autre nostre secret.

MARTIN

Tu dis bien, mais se on le sçait,

Chascun de nous sera infame.

GUILLAUME

530Promettons qu’à homme ne à femme

Jamais ne sera revelé.

GAULTIER

De par moy il sera selé,

De ce ne faite[s] nulle doute.

MARTIN

Si j’en parle ne grain ne goutte,

535Ne me croiez jamais de rien.

GUILLAUME

Aussi me garderai-ge bien

De dire nostre cornardie.

GAULTIER

Voullés-vous pas que je vous die?

Par mon ame, mes beaux amys,

540Une femme m’a cy transmis

Et m’a baillé ce bruyt icy.

MARTIN

J’en ay autant.

GUILLAUME

Et moy autant.

Nous en avons tous trois pour une.

GAULTIER

545Et moy autant.

Chantons doncques tous trois pour une.
Ilz chantent:


 [[ Print Edition Page No. 65 ]] 
GAULTIER

Tous trois avons gardé la lune,

On n’avoit garde de la perdre.

MARTIN

Des plus fines fames c’est l’une.

GAULTIER

550Tous trois avons gardé la lune.

GUILLAUME

Dea! elle a eu de ma pecune

Dix royaulx. Qu’on la puisse ardre!

MARTIN

Tous trois avons gardé la lune,

On n’avoit garde de la perdre.

GAULTIER48 ro]

555Mais comme se ose femme herdre

De farcer ainsi les galans?

MARTIN

Compaignons, se en somme blans,

Aussy sont plusieurs compaignons.

GUILLAUME

Je conseille que nous prenons

560Congié à nostre seigneurie;

Puis que on joue de tromperie,

Je n’en vueil plus estre assoté.

GAULTIER

Vous qu’estes en amours bouté,

Gardés-vous de telles finesses.

MARTIN

565Nos ebas s’il vous plaist notez,

Vous qu’estes en amours boutez.

GUILLAUME

Les tromperies redoubtés

De telles qui en sont maistresses.

GAULTIER

Vous qui estes en amours boutés,

570Gardez-vous de telles finesses.

Ne vous fiés pas en promesses

Ainsi qu’avons fait simplement.

En joyes, festes et liesses,

Prenés en gré l’esbatement.

EXPLICIT.

NOTES

 [VIII.] Farce des Trois Amoureux de la Croix.

 [65 à 69] Versification très irrégulière.

 [77-175] J’ai rétabli l’ordre logique rompu par un brouillage de feuillets à l’imprimerie, qui n’est pas le fait du brocheur.

 [330-337] Ces formules d’exorcisme sont volontairement estropiées.

 [330] asperges — premier mot de l’antienne asperges me Domine et mundabor: lavabis me et super nivem dealbabor, chantée le dimanche avant le commencement de la grand’messe.

 [331] memento — premier mot du verset memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris, de la cérémonie des cendres, ou bien du répons memento mei Deus, des matines de l’office des défunts. Je songerais plutôt au premier endroit comme étant plus connu.

 [332] quare fremueront gentes — premiers mots du psaume II, des matines du dimanche.

 [334] salve regina — premiers mots de l’antienne de la Ste Vierge, dans l’office per annum.
gementes — se trouve plus loin dans la même antienne.

 [342] benedicamus gratias — le verset et le répons benedicamus Domino . . . Deo gratias est d’usage fréquent, et s’emploie surtout à la fin de la messe, avant la bénédiction.

 [362-367] Même observation.

 [363] libera me de mortuis — la phrase libera me de morte aeterna se trouve au commencement d’un répons de l’office des défunts. Je n’ai pas trouvé les paroles de mortuis dans cet office. Il est possible que la phrase se trouve ailleurs dans les livres liturgiques.
et ne nos inducas (in tentationem): phrase du Pater Noster.

 [368] erubescant verumtamen — erubescant se trouve assez souvent dans les psaumes et ailleurs dans la Sainte Bible. Je ne l’ai cependant pas trouvé en combinaison avec verumtamen. On peut certainement dire que les deux mots se trouvent au moins séparément dans les textes sacrés. Il s’agirait de retrouver l’endroit précis où l’oeil de l’écrivain est tombé. Si “verumtamen” était accentué sur la syllabe “” je serais porter à le corriger en vehementer, et à voir la provenance des deux mots dans le roème verset du psaume VI: erubescant et conturbentur vehementer omnes inimici mei.

 [369] in mulieribus, ventris — benedicta tu in mulieribus, et benedictus fructus ventris tui, phrase de l’Ave Maria.

 [375] regina celi letare: commencement de l’antienne de la Ste Vierge dans l’office Pascal.

 [407] miserere: premier mot du psaume L; très connu.
cicatrices: vient du psaume 37, v. 5: putruerunt et corruptae sunt cicatrices meae a facie insipientiae meae.

 [409] laetamini: provient sans doute du psaume 31, v. 11. laetamini in Domino et exsultate, justi; et gloriamini
 [[ Print Edition Page No. 66 ]] 
omnes recti corde très connu parce qu’en usage comme répons et versicule dans l’office des martyrs.

 [409] cantate: premier mot des psaumes XCV, XCVII, CXLIX.

 [410] beati quorum: premiers mots du psaume XXXI.
laudate: premier mot des psaumes CXII, CXVI, CXXXIV, CXLVI, CXLVIII, CL.

 [411] inimicos: peut être un rappel de la phrase donec ponam inimicos tuos scabellum pedum tuorum, du psaume CIX, très connue parce que faisant partie des vêpres du dimanche.
dominibus: peut-être à corriger en hominibus, mais alors grande difficulté à préciser où le mot a été pris.
fructibus: peut être un rappel de la phrase a fructibus eorum cognocetis eos, Matt. VII, 16, phrase souvent répétée. Cependant, Matt. XIV, 24-25, comporte ce qui suit: Navicula autem in medio mari iactabatur fluctibus . . . quarta autem vigilia noctis venit ad eos ambulans super mare, ce qui pourrait expliquer les mots suivants du texte à expliquer.
de profundis: premiers mots du psaume CXXIX.

 [414] qui facis mirablia solus — sans doute d’après le psaume CXXXV, 4, qui facit mirabilia magna solus.

 [458] Godefroy de Bouillon.

 [459] Bertrand du Guesclin.

 [460] Abaquin? Altération d’Abacuc?

 [461] Dadonnez? Quid?

 [463] ave Maria salus — il se peut que la phrase soit le commencement de quelque hymne en honneur de la Ste. Vierge.
Dominus pars — du verset 5 du Psaume XV, Dominus pars hereditatis meae et calicis mei, très connu parmi les clercs comme faisant partie de la cérémonie de la tonsure.

 [507] Je ne comprends pas ce vers: aromme. Quid?

 [555] Herdre pour aherdre, attacher.

Endnotes

 [1,] Peut-être deux vers.

 [77-175:] O a un ordre tout différent. Les feuillets du manuscrit ont dû être brouillés par l’imprimeur. J’ai rétabli l’ordre logique qu’imposent l’intrigue et les rimes.

 [79-80:] O les attribue à GAULTIER.

 [†] Éd.

 [143:] Il manque quatre syllabes.

 [144,] est trop long.

 [145,] O: pourvoyra.

 [177] O: Le ml que aye vous v. r.

 [204,] O: moue.

 [231:] Ce vers de 3 syllabes, si c’en est un, ne rime point.

 [†] Éd.

 [387-8:] ne riment pas.

 [389:] Décasyllabe?

 [418,] O: se.

 [443.] Vers tronqué ne rimant pas.

 [484,] O: tour.

 [523,] O: quil.


 [[ Print Edition Page No. 67 ]] 

[IX]
[48 verso blanc]
49 ro]
FARCE NOUVELLE
TRES BONNE ET FORT JOYEUSE DES AMOUREUX
QUI ONT LES BOTINES GAULTIER
à QUATRE PERSONNAGES
*

[vignette]

LES BOTINES GAULTIER49 vo]

ROUSINE, femme de Goultier, com-
                                                   mence en chantant

Je prometz en verité,

Se mon mary va dehors,

Je feray ma voulenté

Je prometz en verité.

GAULTIER

5Faictes-vous tel loyaulté,

Je escoute ses records.

ROUSINE en chantant

Je prometz en verité,

Se mon mary va dehors,

Je lucteray corps à corps

10Et me restraindray bien les vaines.

GAULTIER

Vous ferez voz fièvres quartaines.

ROUSINE

Las!

GAULTIER

Ha! hay! esse la façon

Des manches?

ROUSINE

Pour une chanson

Que avez ouy chanter ou dire,

15Me devez-vous ainsi mauldire?

GAULTIER

Maulx sont maulx.

ROUSINE

Chansons sont chansons,

Mais ce sont tousjours voz façons.

Mauldicte soit la jalousie!

Je doy bien mauldire ma vie,

20Et l’heure que te fuz donnée,

Je fis une froide journée

Et pouvoyes bien ce jour vestir

Mes bons habitz! Tousjours glatir,

Je ne pourroye ouïr cela.

GAULTIER

25Autre à luy ta, ty, ta, ta,[-1]

Pour ung mot, el en dira trente.

ROUSINE

J’ay raison.

GAULTIER

Paix! mal paciente,

Qu’esse cecy? maistre ou varlet,

Je abaisseray ce caquet

30Qui est si gros.

ROUSINE

C’est grant dommage

Que je n’endure ce langaige,

Ne me reputez point pour telle:

Il n’en est point quelque nouvelle.

J’ay aussi bon nom sans diffame

35Que la meilleure preudefemme

Qui soit point dedans ceste ville.


 [[ Print Edition Page No. 68 ]] 
GAULTIER

Or bien, donc j’ay failly, ma fille,

Mais se ne vous aimoye bien,

50 ro]Je ne vous en diroye rien,

40Vous le povez considerer.

ROUSINE

Aussi povez-vous bien penser

Que je ne m’en courcerois point.

S’il estoit vray, voyez le cas,

Gaultier.

GAULTIER

Je vous en croy, Rousine,

45Il faut que ceste cause fine,

Mais puisqu’il fault du tout parler,

Dont venez-vous?

ROUSINE

D’où? Du tessier,

Là où je l’ay enduré belle,

J’ay tresbien fait ourdir ma telle.

GAULTIER

50De vray esse fine ouvrage?

ROUSINE

Sur ma foy Gaultier, il fait raige,

Il a si très à point bouté

Le fil, qu’il ne luy est resté

Que les fondrilles seulement.

55Il vous ourdist tant proprement,

Il n’y a point de fil perdu.

GAULTIER

Est-il ainsi bien entendu,

Sont ce doubliers ou servietes?

ROUSINE

Midieux, c’est bien dit, vous y estes:

60De toutes sortes, j’en devise;

On parle d’euvre de Venise,

Mais j’ouy dire à mes parrains

Qu’il n’est ouvrage que de Rains.

Damas est euvre fort exquise

65Si n’est-elle point tant requise.

Des premiers jusques aux derrain[s]

Il n’est ouvrage que de Rains.

Paris qu’est ville bien assise,

Est fourny d’ouvriers sans faintise,

70Qui sont tous seurs et biens certain[s]

De faire l’ouvraige de Rains.

GAULTIER

De cela j’en oste mes mains,

Je ne m’y congnois point, m’amye.

ROUSINE

Puisque ma toille est ourdie,

75Le demourant se fera bien.

GAULTIER

Et du payement?

ROUSINE

Vous sçavez bien

Qu’en devez avoir chemises;

C’est à vous à faire les mises

Du bon bout de la plus loyal[le].

GAULTIER

80Tant me cousteroit à la halle.

Or bien; bien on s’en chevira.

Sçavez que me desservira?

ROUSINE

50 vo]Nenny.

GAULTIER

De me seoir ung petit

Et me froter à l’apetit

85La teste.

ROUSINE

Or vous seez donc!

Hay! avant, vous estes si long;

Mon amy, il fault bien qu’on vous serve.[+1]

GAULTIER

Il fault bien que je le desserve

En temps et en lieu hault et bas.

ROUSINE

90Gaultier, vous ne me gratez pas,

Où me demengue.

GAULTIER

Que de vent!

Maidieux! vous voulez trop souvent

Estre couverte d’ung pourpoint.

Je me suis assis bien à point

95En ce lieu pour passer ennuy.

LE PREMIER GALLANT en chantant

Madame, je vous supply,

Dictes-moy à ung point,

Seray-je vostre amy

Ou le seray-je point?


 [[ Print Edition Page No. 69 ]] 

100Je croy que je viens bien à point

Pour trouver rencontre de sept,

Sortira-il rien, qui le scet?

J’espère à trouver quelque proye.

S’il doit-il venir beste en haye,

105Le vent y est tresbon, par Dieu!

Et si c’est entre chien et leu.

Je suis puis trois jours amoureux.

Helas! tant je serois eureux,

S’elle venoit la desirée,

110A peu que je ne l’ay nommée;

Sur ma foy, hen! closes oreilles.

Il n’est pas que de tant de veilles,

Qu’ay faictes ces nuytz à requoy,

Quelqu’un vienne à bien hauvoy

115Sur la mer.

LE DEUXIEME chante

Quant très fort y vente

Et qu’il y fait trop grant tourmente,

Il y fait dangereux aller.

Je t’ay entendu au parler

De bien loingnet, par saint Cybart!

LE PREMIER

120Je diroye au moins: Dieu gart!

LE SECOND

Je feray ta fièvre quartaine.

LE PREMIER

Quel escaillet!

LE SECOND

Quel escouflart!

LE PREMIER

Je diroye au moins: Dieu gard!

Quel escaillet!

LE SECOND 51 ro]

125De vray, j’en auroye ma part.

LE PREMIER GALLANT

Tu aurois ta malle estraine.

Je diroye au moins: Dieu gard!

LE SECOND

Je feray ta fièvre quartaine.

Certes, tu as nom “Pert sa peine,”

130Car de vray, ton fait est perdu.

LE PREMIER

Il me souffist d’estre repeu

D’un regard où baiser le miel.[[132]]

LE SECOND

Ha! Mon fils, tant tu es nouvel,

T’apaises-tu de veoir leurs yeulx?

LE PREMIER

135Tu en parles com envieux,

Foy que doy à saint Pol l’apostre.

LE SECOND

Tu dois dire ta patenostre,

Pour moy, se t’ay fait le chemin.

LE PREMIER

Est-il vray?

LE SECOND

Tant tu es Jenyn.

LE PREMIER

140Nous sommes deux chiens o ung os,

C’est pour venir à mon propos,

Croy que la vecy bien à point.

LE SECOND

Oys-tu? Ne te souvient-il point

Des enseignes de sur le banc?

LE PREMIER

145Et ouy vrayement.

LE SECOND

Je parle franc.

Mais mot, car il se doit celer.

Et puis qu’il fault du tout parler,

Elle t’ayme pour le caquet.

LE PREMIER

Tu scez qu’en ung petit sachet

150Les bonnes espices y sont.

On scet bien qu’au grant ne seront,

Tu ne sers que de jambayer.

LE SECOND

Quant on est sur cest astelier,

Chascun y fait du mieux qu’il peut.

155Au moins, se d’aventure pleut,

Nous les metrons mieulx à couvert,

Pour une robe de bon vert,

Com ung autre la bailleroye.

LE PREMIER

Nous suivrons tosjours ceste voye,

160Et s’il vient vermeil d’aventure,

Il est nostre.


 [[ Print Edition Page No. 70 ]] 
LE SECOND

Ha! Je t’asseure,

Car nous aurons bref des nouvelles,

L’oreille m’espoint.

LE PREMIER

S’ilz sont belles,

51 vo]Onc homme plus joyeux ne fut.

165Qu’esse cy? Le nez me mengust,

On parle de moy.

LE SECOND

Tant mieulx vault.

S’il survient riens, prens-le d’assault,

Et le menons à l’ordinaire.

GAULTIER

Dont vient cecy? Le luminaire

170Me commence à apetisser.

ROUSINE.

Aussi je ne m’en sçaurois taire,

Car vous estes ung espicier.

GAULTIER

On voit bien à ung vieil mercier

Avoir de belle marchandise.

ROUSINE

175Nul ne doit estre officier,[-1]

S’il n’en scet l’usaige et guise.[-1]

GAULTIER

J’ay prins amours à ma devise

Pour conquerir joyeuseté.

ROUSINE

Vous avez mal la table mise,

180Ou ung souper mal apresté.

GAULTIER

Corps bieu! Je suis bien apointé,

Hay avant! parlez ça, Rousine,

Il fault reporter ma botine

Au savetier et que l’entrée

185Et la chose luy soit monstrée;

Regardez, j’ay ce pié enflé,

L’autre aussi.

ROUSINE

C’est bien ronflé,[-1]

Vous mocquez-vous?

GAULTIER

Se je me mocque,

Maulgré en ait la nicque nocque,

190Regardez en quel point j’en suis.

ROUSINE

Voulez-vous qu’atende à l’huis,

Tant qu’il ait fait que l’en m’informe;

Les feray-je bouter en forme,

Affin que puissent eslargir?

GAULTIER

195Ouy, dea, et qu’il garde le cuir,

C’est cordouen, il est bien tendre!

ROUSINE

Puisqu’il les me fauldra attendre,

Je hanteray tousjours l’ouvrier.

GAULTIER

Allez, courez com ung levrier,

200Hastez-vous!

ROUSINE

Ha! Je vous asseure

Qu’il en prendra bien la mesure

A ceste fois.

GAULTIER

52 ro]Or allez avant!

ROUSINE

Et que ferez-vous ce pendant?

GAULTIER

Je ne sçay.

ROUSINE

Recousez vos chausses.

GAULTIER

205Vray Dieu, qu’il est de femmes fauces!

Par le sacrement de l’autel,

Qui seroyt cent en ung hostel

Et les embesongneront bien

Seurement sans vous celer rien

210En une esguillée de fil

Où mectre ung petit de mil.[-1]

ROUSINE

Tenez, et se vous avez fait

Devant que l’ouvrier ait parfait,

Rongnez vos ongles, mon amy!

GAULTIER

215Qu’il n’y face pas à demy,

Que ce soit à recommancer!

ROUSINE

Je luy feray bien affoncer

La forme dedans ça et là,

Tant que le cuir s’eslargira;

220Il m’en pourra bien souvenir.


 [[ Print Edition Page No. 71 ]] 
GAULTIER

Allez, faictes qu’au revenir,

Je y entre bien sans chausse pié!

Se vous trouvez là ung treppié

De ces mondains, de ces rieulx,

225Ne me caquetez point à eulx,

Vous n’en amenderiez rien.

ROUSINE

C’est tout fin vray, vous dictes bien.

GAULTIER

Allez, que santé Dieu vous doint!

LES DEUX GALLANS amoureulx, en
                                                         chantant

Point, point, point, point, point, point,

230Il n’y en a point

De persil en noz jardins, n’y a point.

GAULTIER

Je ne sauroys serrer ce point,

Mon esguille ne veult entrer.

ROUSINE

Comment Gaultier est bien empoint!

LE PREMIER

235Que dis-tu?

LE SECOND

Ce fust bien à point,

Qui peust qui que soit rencontrer.

GAULTIER

Je ne sçauroys serrer ce point,

Mon esguille ne veult entrer.

Cest ouvraige est à serrer,

240Je ne le sauroys pas serrer.

Trut avant! je prens sur mon âme,

L’esguille semble à ma femme,[-1]

Elle a mauvais cul vrayement.

52 vo]N’y est-elle point? Quel tourment,

245S’elle eust ouy dire ces motz.

Mes le pas baille en propos,[-1]

Qu’il me fault mes ongles rongner.

Corps bieu! J’ay bien eu à besongner,[+1]

Je n’auray mais en pièce fait.

LE PREMIER GALLANT en sifflant

250Hon, hon, hon!

LE SECOND GALLANT

Bien dea, beau sifflet!

Voy-tu rien?

LE PREMIER GALLANT

Ouy laisse venir,

Parle bas, vecy nostre fait.

Hon, hon, hon! (en sifflant)

LE SECOND

Bien dea, sire, beau sifflet![+2]

ROUSINE

Helas! mon bon amy parfait,

255Le pourray-je jamais tenir?

LE PREMIER GALLANT en sifflant

Hon, hon, hon!

LE SECOND

Bien, dea, beau sifflet!

Voy-tu rien?

LE PREMIER

Ouy, laisse venir!

Chantons pour voir son maintenir

Et sa façon et sa manière.
   Adonc ilz chantent tous deux
          ce qu’il s’ensuit:

260Je n’y seray jamais, bergère,

Querez qui le sera pour moy,

Ce sera pour m’oster d’esmoy,

Car je vueil estre mariée.

ROUSINE

Benoiste royne couronnée,

265Les deux marchans m’ont apperceue,

Par ma foy, j’en suis bien deceue,

Il me fault tirer autre train.

LE PREMIER

Revenez.

LE SECOND

Ça, ceste main!

ROUSINE

Je congnois trop vostre demeure,

270Je ne vous quiers point.

LE PREMIER

Est-il heure,

Que gens de bien soient par pays?

ROUSINE

Nous ne sommes point gens haïs

De nos voisins ne sus ne soubz,


 [[ Print Edition Page No. 72 ]] 

Mon mary ne moy, oyez-vous,

275Qui me gard nuyt et jour aller

Sans chandelle, sans en parler,

Comme une bonne preude femme.

LE SECOND

Personne que vous ne vous blasme.

Nous vous congnoissons bien, voisine,

280Ne vous nommez-vous pas Rousine,

53 ro]Femme de Gaultier le lisant?

ROUSINE

Et en vaulx-je pis, Dieux avant

Qu’en dictes-vous?

LE SECOND

Le cas est tel,

Vous frappez souvent du coutel,

285Vous tenez voulentiers franchise.

LE PREMIER

Je croy bien celle ayme l’eglise,

C’est à cause de la frarie,

En quel main est la librairie

Des Augustins.

ROUSINE

Quelz gens de bien!

290Je vous pry, ne me dictes rien,

Vous ne sçavez à qui vous parlez.

LE SECOND

A une femme.

ROUSINE

Or allez,[-1]

Et ne me dictes point d’injure,

Ou je voue à Dieu et jure

295Que je vous feray adjourner.

Quoy? Me voulez-vous destourner

D’aller?

LE PREMIER

D’aller? allez aux loups.

ROUSINE

Ce n’est point viande pour vous,

Je ne suis point vostre cheval.

LE SECOND

300C’est très mal fait d’en dire mal,

Quant on n’y a point veu de bien.

J’entens le cas; qui ne dit rien,

Il n’est jamais bel appelay.

LE PREMIER

Fault-il que cecy soit celay?

305Vous souvient-il point du gallant

Dont vous eustes le dyament

Et luy baillastes de la muse?

ROUSINE

Qui, moy?

LE SECOND

Pour bailler d’une ruse,

Il n’en est point de tel ouvrière.

ROUSINE

310Moy, mon amy!

LE PREMIER

Toute entière,

Sans aultre.

ROUSINE

Ha! Que c’est bien dit!

LE SECOND

De Dieu soys-je treffort mauldit,

Se ce n’estoit vous en personne.

ROUSINE

Il ne fault point qu’on m’en blasonne

315En ce point, car vous me prenez

Pour une autre.

LE SECOND

53 vo]Tant que vouldrez,

Mais vous fistes le personnage.

ROUSINE

Et puis, se l’ay fait, quel dommage?

Que vous chault, ce n’est rien du vostre.

LE PREMIER

320Le confessez-vous?

ROUSINE

Ouy voir.

LE PREMIER

Nostre,

Qu’esse cy en vostre giron?

ROUSINE

Que c’est? Et c’est mon chapperon

Que porte à la presseresse.

LE PREMIER

Escoutez ung mot, ma maistresse,

325En l’oreille.


 [[ Print Edition Page No. 73 ]] 
ROUSINE

Parlez tout hault.

LE SECOND

Dictes priveement, ne vous chault,

Je ne vous encuseray pas.

LE PREMIER

Arrière ung peu, vecy le cas:

Je sçay trestout et si suis ferme,

330De long temps; mectez-moy ung terme,

Je suis seur.

ROUSINE

Ha! Tout seroit perdu.

LE PREMIER

N’en parlez plus, dictes le lieu.

ROUSINE

Mais vous, car je n’y congnois aage,

Oncques fillettes de village

335Si ne fut aussi nouvellette.

LE PREMIER

A l’hostel.

ROUSINE

Je seray tost preste

A l’heure, mais mot!

LE PREMIER

Je suis saige,

Baillez-moy quelque simple gaige

Pour plustost venir au lieu dit.

ROUSINE en luy baillant une botine

340Tenez, musez lay.

LE PREMIER

Il souffist.

Et se mon compaignon vous touche

Que j’ayes dit, taisez vostre bouche,

Car je ne luy en diray rien.

ROUSINE

Et sera fait d’homme de bien,

345Je ne seray pas si baveuse.

LE SECOND

Elle fait de la dangereuse,

54 ro]Et puis à quoy tient ce marché?

Qui vouldra, j’en seray chargé.

ROUSINE

Il me parloit de ma cousine

350Qu’il congnoist.

LE SECOND

C’est bien dit, Rousine.

LE PREMIER

Vous m’entendez bien.

LE SECOND

Ha! finart,

Vous contrefaictes le regnart,

Vous en voulez aider tout seul,

Ça, ung mot.

LE PREMIER

Il luy fait grant deul

355Qu’il ne le scet, que mal feu l’arde,

Mais non pourtant il n’en a garde.

Il auroit plustost de la lune,

J’ay enseignes, moy, c’est pour une.

LE SECOND

Or ça, or disons, belle dame,

360Qui faictes de la preude femme,

Vostre seur si est esgarée,

On congnoit trop vostre quarrée.

Vous est-il point advis que j’aye

En mon beau mouchouer monnoye,

365Ou de bon or quelque recluche.

ROUSINE

Je ne regard, n’espluche[-2]

Les gens de si près, velà tout.

LE SECOND

Il fault commencer par ung bout.

Pour ce qu’ayme vostre honneur,[-1]

370Ung mot vous diray de bon cueur:

Ne vous fiez pas en chacun.

ROUSINE

Comme quoy?

LE SECOND

Nous sommes trop d’ung.

C’est mon compaings, m’amye chière,

Qui a la langue trop legière,

375Je vous dy pour abregier.[-1]

ROUSINE

Si n’y a point de dangier[-1]

En parolle que me dist huy.

Mais nonobstant, c’est dit d’amy,

Humblement je vous en mercie.

LE SECOND

380Si avez-vous de quoy je vous prie,[+1]

C’est qu’au lieu duquel je vous dis,

Yssir il y a des jours six,


 [[ Print Edition Page No. 74 ]] 

Vous trouverez dedans demain

Huit heure; or ça, vostre main,

385Le ferez-vous?

ROUSINE

Par trop envis

J’escondiroies ung si beau filz,

Mais gardez qu’âme n’y survienne

54 vo]Affin que pis ne nous en vienne,

Car mon honneur seroit forfait.

LE SECOND

390N’y ait faulte.

ROUSINE

Il sera fait.[-1]

Mais secret.

LE SECOND

Tant de fois dire.

ROUSINE

Tenez, mussez cecy, beau sire,

Affin de plustost m’y trouver.

Pour gaige aurez ce soulier,

395Mais à vostre compaignon mot.

LE SECOND

Non, non, je ne suis pas si sot.

Partez tost sans plus de frestel.

LE PREMIER

Où retournez-vous?

ROUSINE

A l’hostel!

Dieu vous doint bon soir, mon bignon!

LE PREMIER

400Rousine!

ROUSINE

A Dieu! compaignon,

Je m’en vois sans plus en parler.

LE PREMIER

Mais en quel lieu?

LE SECOND

Laisse-la aller,[+1]

Et puis nous dirons du meilleur.

ROUSINE

Ha! mon Dieu! et quelz gens d’honneur.

405J’en suis eschappée piedz joincts.

De forte fièvre soient-ils oingz!

Destourbée m’ont, ne m’en chault.

J’alloye, parlé-je point trop hault?

Où j’eusse gaigné une penne,

410En ung lieu, mais j’en suis bien Jehanne.

Que pourray-je à Gaultier dire[-1]

De ses botines? C’est pour rire,

Il m’en fera bien grant brairie.

Trouver fault quelque tromperie

415Puis que j’aprouche du logis.

GAULTIER chante

Il est temps de fermer son huis,

Viendra-el point? C’est à demain.

El me baille bien du plantain,

Je me feray mes chausses tondre,

420Je requier Dieu qu’elle puist fondre,

Mais que ce soit ains qu’il soit nuyt.

Je n’y voy goute. Qui y vist,

Il fault que couse à lunettes,†[-1]

Vecy des coustures bien faictes,

425J’ay mis la pièce auprès du trou,

J’en suis tout tanné la brou, la brou.[+1]

J’ay autre chose à besongner,

55 ro]Car il me fault mes ongles rongner.

[+1]Il m’y fault prendre par bon desir,

430Je cuyde que j’aye tout loisir,[+1]

C’est bien demouré, quel prouffit,

J’attendray encor ung petit.

LE PREMIER

Dy moy verité et soyes ferme.

LE SECOND

Si feray-je bien, dea, j’ay terme.

LE PREMIER

435Tout cela, ce n’est que du moins,

J’ay plus fort.

LE SECOND

Quoy? estraint les mains,

Ou marché sur le pié?

LE PREMIER

Nenny.

LE SECOND

Ma foy, je te tiens pour Jenyn,

Tout au long tu n’y congnois aage,

440J’ai bien dit.


 [[ Print Edition Page No. 75 ]] 
LE PREMIER

Ce n’est que langage

Mais moy, j’ay enseignes certaines.

LE SECOND

Se c’estoient fi[è]vres quartaines,

Mon filz, tu n’en tremblerois jà,

T’y fies-tu?

LE PREMIER

Es-tu à cela?[+1]

445Toy mesme, es-tu si fort beste?[-1]

Dea, dea, n’en baisse jà la teste,

Tu n’as garde du horion!

LE SECOND

Tu en es bien.

LE PREMIER

Quelle raison?

As-tu enseignes?

LE SECOND

Ouy vrayment.

LE PREMIER

450Monstre!

LE SECOND

Mais toy?

LE PREMIER

Là premierement.[+1]

LE SECOND

Non feray, tu en bouteras.

LE PREMIER

Ha! de vray, tu en gasteras

Bien tost, se tu es le premier.

LE SECOND

Bien, se tu y vas le dernier,

455Ce sera pour les grâces dire.

Scez-tu quoy tu me feras rire?

LE PREMIER

De quoy?

LE SECOND

Tu es loing de ton compte.

ROUSINE

Dieu gard!

GAULTIER

55 vo]Et n’avez-vous pas honte,

Belle dame, de mettre tant?

460Je me vois ici combattant

Tout seul sans voisins ne voisines

Et puis quoy, où sont mes botines?

ROUSINE

Chez l’ouvrier, j’ay parlé à luy,

Avoir ne les pouvez meshuy,

465Jusques à demain au matin.

GAULTIER

Qu’avez-vous trouvé en chemin?

Par Dieu, c’est tres mal labouré.

ROUSINE

Pourquoy ay-je tant demouré?

Il fust pour vous saison de boire.

GAULTIER

470J’ay recousu mes chausses.

ROUSINE

Voire.

Je cuide qu’ilz soient presque bien.

GAULTIER

M’aidieux, je n’y congnois plus rien

Sans lunettes, mot n’en hongnez!

ROUSINE

Et puis sont vos ongles rongnez?

GAULTIER

475J’ay fait vostre commandement,

Soupperons-nous point?

ROUSINE

Ouy vrayement,

La table est en la cuisine,[-1]

Là bas.

GAULTIER

C’est bien parlé, Rousine,

Mes botines?

ROUSINE

C’est à demain.

GAULTIER

480Devant.

ROUSINE

Je vois querir le pain,

Et voir se la viande est cuitte.


 [[ Print Edition Page No. 76 ]] 
GAULTIER

Pleust à Dieu que je fusse plus vitte,

Et ung bon tresorier fust nostre,

Je m’iray coucher en apostre,

485Aujourduy piedz nudz, c’est raison,

C’est celle de nostre maison

Qui joue ses jeulx, mais quoy? j’endure.

De coucher il n’est pas saison,

C’est celle de nostre maison,

490Qui m’apaise de son blason.

Celle ne craint que j’aye froidure,

C’est celle de nostre maison

Qui joue les jeux, mais quoy? j’endure.

ROUSINE

Estes-vous point party? trop m’y dure.

495S’il le sçavoit, d’ung an entier,

Soyez certains par saint Regnier,

56 ro]Je n’auroyes bien, velà le cas.

Ils sont plus froiz que verglatz;[-1]

Quelz gorgias, quelz galeretz,

500Ce sont varletz dimencheretz,

Des sept au blanc, quelz paladins!

Et puis s’ilz cuident estre fins,

Mais je suis encore plus fine.

Car ilz en ont de la botine,

505Tout du long, j’en cheviray bien,

A Gaultier, cela n’est rien,[-1]

Car je scay bien où on les vent,

Je luy en baille bien souvent,

Dont il ne m’en dit pas grant mercis.

510Je croy que Gaultier est assis,

Je m’envoys, car il luy ennuye.

LES DEUX GALLANS en chantant

Dieu doint tres bon soir à m’amye!

LE SECOND

Or me dy, se Dieu te doint joye,

Par quelque point ou quelque voye,

515Le lieu où elle t’a promis,

Veu que nous sommes tant amys

Et sçavons assez l’ung de l’autre.

LE PREMIER

Sçauroys-tu en faire la peaultre,

Me diras-tu point verité

520En me promettant ta loyauté[+1]

Comme ung compaignon doit faire,

Dire le lieu de son repaire

Où elle t’a dit.

LE SECOND

Seurement,

Le te diray bien loyaulment,

525Sur ma foy.

LE PREMIER

Sces-tu le logis

Où nous mengeasmes les mauvys?

LE SECOND

Deus vray, à peu que ne le croy.

LE PREMIER

C’est leans.

LE SECOND

Je jure ma foy

Qu’au dit lieu el m’a baillé terme

530A huit heures.

LE PREMIER

Quoy?

LE SECOND

Qu’elle est ferme!

A quelz enseignes?

LE PREMIER

D’ung soulier

Que vecy.

LE SECOND

C’est pour affoller,

Et j’en [ai] eu une botine.

LE PREMIER

Montre ça.

LE SECOND [Ils se montrent leur
                                                       bottine
]
56 vo]

C’est tout ung.

LE PREMIER

Rousine,

535Ha! vous jouez d’ung grant mestier,

Ce sont les botines Gaultier!

LE SECOND

Seurement nous en avons d’une.

Se la rencontre sur la brune,

El dira par chacun quartier

540Que j’ay des botines Gaultier.

LE PREMIER

Par le sang bieu! Nous l’avons belle,

Elle est d’une faulce femelle!

Je cuidoys estre tout routier,

Mais j’ay des botines Gaultier,

545Je vous prie, n’en dictes mot.


 [[ Print Edition Page No. 77 ]] 
LE SECOND

Sainct Jacques, il y fait sot

Que la dosser ung jour entier,

Sert-el des botines Gaultier.

LE PREMIER

Mot, bon gré saint gris, qui sauroit

550Nostre cas chacun nous huroit.

El nous a comme ung bastier

Baillé les botines Gaultier.

LE SECOND

S’il est sceu par quelque sentier

Qu’i nous soit advenu cecy

555Comme des Gallans sans soucy,

Des gaudisseurs, des bas persez

Ou joyeuls mondains, c’est assez

Pour estre raillé une année.

LE PREMIER

Ceste cause est assez menée,

560N’en parlons plus, allons-nous-en,

Nous deulx par derriere coyement,[[561]]

Dy-je bien.

LE SECOND

Ouy sus, sus à tout,

Il en fault saillir par ung bout,

Temps est de faire departie.

565A Dieu command la compaignie.

EXPLICIT.

NOTES

 [IX.] Farce des Amoureux qui ont les bottines Gaultier.

 [16] peut-être faut-il entendre: “mots sont mots”?

 [85] La règle de l’enchaînement des répliques par la rime n’est pas rigoureusement observée. Cf. aussi 115. La phrase est d’ailleurs dépourvue de principale.

 [100] L’expression m’est inconnue.

 [114] hauvoy?

 [157] vert: vair (fourrure).

 [160] vermeil d’a. L’expression m’échappe.

 [288-9] la librairie, la bibliothèque du Couvent des Grands Augustins, entre les rues Dauphine, Christine, les Grands Augustins et la Seine. Cf. Franklin, Les Bibliothèques de Paris. t.I, pp. 380 ss.

 [303-4] appelay: celay: part. passé.

 [386] envis: à regret.

 [505] Des sept au blanc, expression du jeu de dés, mais je ne la comprends pas.

 [540] Le moment où chacun des galants produit la bottine qu’il a reçue en gage de la même femme de Gautier, est d’un comique intense et d’un effet sûr.

 [551] Le mot bastier m’est inconnu.

 [561] Gallans sans soucy est le nom d’une compagnie dramatique connue du XVe siècle (cf. G. Cohen, Le Théâtre profane, 1931, p. 54). Cette farce, comme d’autres du Recueil Trepperel, est un proverbe en action.

Endnotes

 [†] “Quel escouflart” manque.

 [132,] O: la.

 [423,] O: lumettes.


 [[ Print Edition Page No. 78 ]] 

 [[ Print Edition Page No. 79 ]] 

X
57 ro] FARCE NOUVELLE
À DEUX PERSONNAIGES
*

[vignette]

La confession du brigant au curé

[vignette]57 vo]

FARCE NOUVELLE DU CURÉ ET DU BRIGANT.

LE BRIGANT commence

Je suis desconfit de quinquaille,

Tout mon argent est despendu.

A malle hart soit-il pendu

Qui soustient ne denier ne maille!

5Or n’est-il rien qui ne me faille

Et grant planté d’escuz vieulx.

Ma robe a le ventre creux

Depuis que je n’ay eu nul gaige.

Tout me fauldra en mon mesnaige,

10Du pain, du lart et du fourmaige.

Je ne le tiendray pas à saige

Qui passera ains que je couche.

LE CURÉ

Voicy la feste qui s’approuche

De Pasques et pour ce, à ma cure

15Je veulx aller à l’aventure

Confesser mes paroissiens,

Car ilz sont si très negligens,

Que ce n’est que toute ignorance,

Pour acquiter ma conscience.

20La Dieu mercy, je suis tout prest.

Aller me fault sans nul arrest,

Et il convient que je me haste.

Mais un homme sans baston[-1]

Est à la mercy des chiens.[-1]

25Or avant, je ne crains rien,[-1]

Dieu me conduye et Nostre Dame!

LE BRIGANT

Par la croix bieu, il ne passe âme,

Je ne fais icy que morfondre,

Je prie à Dieu qu’il me confonde,

30Si je ne voy là quelque proye.

Ho! Ho! Il convient que je voye,

S’il y a point de compaignie.

Sang bieu! vous y perdrés la vie

Tantost, domine Curate.

LE CURÉ

35Je me suis assés toust hasté,

Je seray bien tost à mon estre.

LE BRIGANT

A mort! A mort!, demourés, prestre,

Il fault retourner par deçà!

LE CURÉ

Hélas! hélas! Et qu’esse là?

40Pour Dieu, ne me faictes nul mal!

LE BRIGANT

Vient-il à pié ou à cheval?

LE CURÉ58 ro]

Je n’ay veu âme quelconque.

LE BRIGANT

Vous avés peur, maistre gallant!

LE CURÉ

Je cuydoye premierement

45Que se fussent mauvaises gens,

Mais non sont, Dieu mercy.[-2]

LE BRIGANT

Jamais ne partiray d’icy

Que n’aye compté vostre monnoye.


 [[ Print Edition Page No. 80 ]] 
LE CURÉ

C’est donc pis que ne cuydoye,[-1]

50Las, ne me faites nul effors!

LE BRIGANT

Je te mettray la dague au corps,

Par la chair Dieu, se tu dis mot.

LE CURÉ

Nenny, je ne suis pas si sot,

Il n’en sera jamais nouvelles.

LE BRIGANT

55Çà, de l’argent.

LE CURÉ

Il n’y a rouelle,

Par le Dieu qui me fist, en ma tasse.[+1]

LE BRIGANT

Parle bas, qu’i ne passe[-2]

Quelqu’un qui face empeschement.

LE CURÉ

Vous dictes vray, par mon serment,

60Je l’avoye oublié,[-2]

J’ay mon argent tout employé

Au luminaire de la feste.

LE BRIGANT

Par le sang bieu, ribault prestre,[-1]

Vous chanterés d’autre martin.

LE CURÉ

65Je vous donneré (ung) pot de vin,[+1]

Beau sire, et soyons amys.[-1]

LE BRIGANT

Baille des escus cinq ou six,

Tu n’auras garde qu’on le t’emble.

LE CURÉ

Je n’en vis oncques tant ensemble,

70Par Dieu qui me fist, en ma bource.

LE BRIGANT

S’il convient que je me courouce. . . .

LE CURÉ

Se feroit une grant peine.[-1]

LE BRIGANT

Voicy la longue sepmaine[-1]

Que je veulx estre confessé.

LE CURÉ58 vo]

75A! par Dieu, tout sera laissé,

Devant que je vous confesse.[-1]

Or sus, mectez-vous à vostre aise,

Debout, assis ou à genoulx,

Et dictes benedicite Dominus!

LE BRIGANT

80Dy-le pour moy!

LE CURÉ

Benedicite sempiternum

Secu corda predicale

Spiritus sancti, amen.

Or dites donc, je me confesse.

LE BRIGANT

Dy-le pour moy.

LE CURÉ

85Je me confesse à Dieu.

LE BRIGANT

Et maulgré bieu du vilain prestre,

T’en veulx-tu desjà aller?[-1]

LE CURÉ

C’est ung mot de confession.

LE BRIGANT

Par la mort sans remission

90Je te tueray, se tu quaquettes.

LE CURÉ

Or sus, dictes voz besongnettes,

Avez-vous prins rien de l’autruy?

LE BRIGANT

Et morbieu ouy,

Quant je jouoye aulx espinettes

95Avec les belles fillettes,[-1]

Je leurs ostoyes leurs espingles

Et les donnoye à d’autres filles.

LE CURÉ

Or Dieu le vous pardoint, sire![-1]

Comment vous va du peché d’ire,

100Vous courrocez-vous voluntiers?

LE BRIGANT

Quant je vois par my les santiers,

Une ronce ou une espinette

Me happe par my ma jambette,

Incontinent je maulgroye Dieu,

105Et la coupe par le mellieu,

Voire tout bas, sans mot sonner.

LE CURÉ

Dieu le vous vueille pardonner,

Mais d’argent prendre, il s’en fault faindre.


 [[ Print Edition Page No. 81 ]] 
LE BRIGANT

Si fois-je quant n’y puis actaindre.

LE CURÉ

110C’est bien fait, car Dieu s’en courrouce.

59 ro]Avez-vous point veu en la bource

A ces gallans et joué de force?

LE BRIGANT

Nenny, par Dieu, pas encore.†[-1][[113]]

LE CURÉ

Or sus, faicte bien vostre deu,

115Il faut laisser chascun son fais.

LE BRIGANT

Par le sang bieu, je suis emprès,

Encore ne fais que commencer.

LE CURÉ

Il vous fault très bien penser

A mettre tout hors, mon amy.

LE BRIGANT

120Aussi fais-je tant que je puis,

Mais le pertuis est trop petit.

LE CURÉ

Se sera vostre prouffit,[-1]

Mon amy, ne laissez rien.[-1]

LE BRIGANT

Mon prouffit, par saint Julien,[-1]

125Au moins y ay-je esperance.[-1]

LE CURÉ

N’avez-vous pas en Dieu fiance?

Dea! ne vous hastés qu’à vostre aise.

LE BRIGANT

Nenny, dea, je suis bien aise,

Vous fais-je point de desplaisir?

LE CURÉ

130Nenny non, faictes tout à loisir,[+1]

De vous amender j’ay grant joye.

LE BRIGANT

Je vaulx mieulx que je ne faisoye

Des escus, par Dieu, plus de six.

LE CURÉ

Vostre confession, beau filz,

135Elle doit estre parfaicte.[-1]

LE BRIGANT

Elle sera par Dieu toute nette[+1]

Se je puis, avant que la laisse.

LE CURÉ

Dea, il ne fault pas que l’on laisse

Aucuns pechés, n’en laissés nulz.

LE BRIGANT

140Je prens les grans et les menus,

Certes j’en foys bien mon effors.

LE CURÉ

Dieu vous sera misericors.

Or sa, savés-vous autre chose?

LE BRIGANT

L’autre jour, il y a grant pose,

145On avoit mis ung gras chappon

59 vo]A la gelée toute nuyt

Et je le prins.[[147]]

LE CURÉ

Dea . . .†

LE BRIGANT

Par le sang bieu, je le mengay

Sans sel, dont je m’en confesse.[-1]

LE CURÉ

150Or ça, oyés-vous point la messe

Au dimenche, quant elle sonne?

LE BRIGANT

Je l’oy bien d’où je suis.†[-2][[152]]

LE CURÉ

Par Dieu, vous avez grant somme,

Mais que faites tousjours ainsi?

LE BRIGANT

155J’en ay beaucoup Dieu mercy.

LE CURÉ

Or mon amy, dictes après

Sans faire tant de replicques.

LE BRIGANT

Je mengay l’autre jour des trippes

A une tripière qui passoit

160Et luy abbatis son bacquet,

Tant que la gresse cheut à terre

Et laissé là mon couteau.[-1]


 [[ Print Edition Page No. 82 ]] 
LE CURÉ

Dea nous en sommes bien et beau,

Confession est-elle faicte?

LE BRIGANT

165Par le sang bieu, elle est nette,[-1]

Je ne sçay en ma conscience

Plus riens seul, s’il n’est bien sauvaige.

LE CURÉ

C’est vostre prouffit,†[[168]]

Se je n’y ay part, j’ay fiance.

LE BRIGANT

170Or sus donc, que l’en s’avance.[-1]

LE CURÉ

Il vous fault avoir penitence

Pour vos pechés pardon avoir.

LE BRIGANT

Monsieur, vueillés y penser,

Car si vous me baillés grant charge,

175Je ne la sçauroie porter.

LE CURÉ

Ego asuote (?)

De la crouste d’ung pasté

Sicut erat sempiternum

Spiritu sancti amen.

LE BRIGANT

60 ro]Sire mor, mon amy,†

180Vous estes garny de grant sens.

LE CURÉ

Vertu bieu, je eschape bien aucy,†[[181]]

Que je n’é pas laissé l’endosse.

Mor bieu, je le reviens par cy,

Je m’en vois à mon avanture

185Confesser mes parroisiens.

Prenés en gré l’esbatement,

Sire Dieu le vous pardonne.[-1]

Adieu vous dy pour maintenant.

FINIS.

NOTES

 [X.] Farce du Curé et du Brigant.
Quant aux vers 82-84:

Benedicite sempiternum

Secu corda predicale

Spiritus sancti amenet 175-178

Ergo asuote

Sicut erat sempiternum

Spiritus sancti amen,

je n’y vois aucun sens ni aucune référence. Benedicite est une formule de salutation. Ego asuote pourrait être une corruption de ego absolvo te, formule d’absolution dans le sacrement de pénitence. Spiritus sancti rappelle la formule de bénédiction in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti. Sicut erat vient certainement du Gloria Patri, verset final des psaumes à l’office. Mais il est à noter que dans ces vers le procédé n’est pas le même que dans le numéro VIII. Là il s’agíssait de mots pris au petit bonheur et un peu partout dans un livre d’église, paroissien, psautier ou autre, mais pris tels quels tout de même. Ici les mots sont corrompus, par ignorance ou de propos délibéré, et il me semble impossible de dire où certains d’entre eux ont pu être pris.

 [96] espingles à corriger en espinglettes.

 [181-3] Texte altéré, comme en témoigne l’absence de rimes.

Endnotes

 [† 80-5,] compte des vers impossible.

 [113:] Il manque un mot à la fin, pour rimer avec le deu du vers suivant.

 [147,] O: iulfhange (faute d’impression, incompréhensible).

 [152:] Vers incomplet de la fin qui devrait rimer avec somme du suivant.

 [168:] Il manque un mot comme: davantage.

 [179,] O: mor ise (mots estropiés pour lesquels je ne vois pas de correction à proposer).

 [181:] Ne rime ni avec le vers précédent ni avec le suivant. Il se pourroit que 182 et 183 aient été intervertis, mais cela ne lève pas la difficulté.


 [[ Print Edition Page No. 83 ]] 

XI
[60 verso blanc]
61 ro]
FARCE NOUVELLE
DU CLERC QUI FUT REFUSE A ESTRE PRESTRE POUR
CE QU’IL NE SCAVOIT DIRE QUI ESTOIT LE PERE DES QUATRE FILZ HAYMON
A QUATRE PERSONNAGES
*

LE MAISTRE commence61 vo]

Hau, Jenin!

JENIN

Plaist-vous, Maistre Pierre?

LE MAISTRE

Metz ma table, ça ma chaire!

Ung marchepié, tost ung coussin!

JENIN

Vecy tout, faictes bonne chère.

LE MAISTRE

5Or prens le pot et va au vin.

JENIN

Vous en aurés tantost de fin,

L’on a crié du moult de Rin,

En voulés-vous avoir ung pot?

LE MAISTRE

Apporte du pain blanc, Jenin,

10Et ung bon pasté de poussin

Et ung formaige d’agnelot.

JENIN

Ne vous sers pas en gringuot.[-1]

LE MAISTRE

Je te diray tout plainement:

Marier te vueil richement,

15Ta peine aura guerdonnée.[-1]

JENIN

Femme seroit mal asseurée,

Et ce seroit mon, par mon âme,

Je pense pour vivre sans femme,

Quelque chose (que) vous me faciés estre.[+2]

LE MAISTRE

20Et quoy Jenin?

JENIN

Ung saige prestre,

Si auray gaigné mon escot.

LE MAISTRE

Comment pourroit ung clerc sot[-1]

Parvenir en l’ordre de prestrage?[+1]

Je escripray, si te treuve sage,

25A l’examen qu’on te reçoyve,

Et s’il est besoing qu’on en boyve,

Je payeray le vin à eulx.

JENIN

Or escripvés ung mot ou deux

Par dessus pour sçavoir à qui

30J’adresseray.

LE MAISTRE

Est à celuy

Qui des prestres fait l’examen.

Or va, que Dieu te conduie.

JENIN

Amen.[+1]

Adieu, je m’en voys à la court.

LE MAISTRE

62 ro]Quant tu auras fait, retourne court.

35Il ne fust oncques à l’escolle[+1]

Et si cuide estre prestre acop.


 [[ Print Edition Page No. 84 ]] 
JENIN

Je me suis arresté par trop,

Si m’en vueil aller tout d’une tire.[+1]

Où est la lettre de mon sire,

40Que dois à la court porter?[-1]

A l’hostel me fault retourner,

Car je l’aie là oubliée.[-1]

Ha! ha! non est, je l’ay trouvée,

Elle estoit en ma main senestre.

45Je vois là ung seigneur ou prestre,

Je vois à luy; “Sire, à qui esse

Que ceste lettre-cy s’adresse?

Lisés ceste lettre à part soy.”

L’OFFICIAL

Ces lettres s’adressent à moy,

50Je les vois ouvrir et puis lire:

“A mon seigneur et honoré sire

Le secretaire à Monseigneur.

Cher amy, ung serviteur

Que j’envoyes par devers vous,

55Suppliant, cher sire doulx,

Que, se le trouvé assés saige,

Qu’il aye l’ordre de prestaige,

J’aye escript ceste patenostre,

Et par Pierre le serviteur vostre[+1]

60A faire tout vostre bon plaisir.”[+1]

A ce que j’en puis en ouyr,

Tu veulx estre prestre, fais point.

JENIN

Ouy, Monsieur, c’est le point,[-2]

Pour quoy je suis en court venu.

L’OFFICIAL

65Or en bonne heure, que sces-tu?

Es-tu clerc, comme il appartient?

JENIN

A! je suis clerc voyrement,

Je sais bien chanter en la maison[+1]

Sanctus et kyrie leyson.

70J’ay esté grant clerc autrefoys.

L’OFFICIAL

Dont es-tu? de saint Gervoys?

JENIN

Par Dieu, tous mes parents en sont,

Mais je n’en suis pas, sauf vostre grâce,[+1]

S’il vous plaist, menés moy en la place[+1]

75Où l’examen sera huy.†[-1]

L’OFFICIAL

Je te demande se tu sces,

Sur ce je te examineray

Puis après je te passeray

Se tu respons bien.

JENIN62 vo]

N’en doubtés!

L’OFFICIAL

80Je te demande se tu ses

Comment avoit jadis à nom

Le père aux quatre filz Aymon,

Son nom nommer te convient.[-1]

JENIN

Par le corps bieu, je n’en scay nient.

L’OFFICIAL

85Ne sces-tu le père d’où vient

Le gendre Aymon?

JENIN

S’i vois penser,

Je ne scauroye deviner

Ung nom que je n’ouys oncques.[-1]

L’OFFICIAL

Tu ne seras point prestre doncques.

90Or t’en reva dire à ton sire

Que tu sces peu pour estre prestre.

Ce fol icy est tout yvre[-1]

Et si cuide estre prestre fais,

Il en est beaucoup d’ainsi fais

95Qui cuident sans elles voller.

JENIN

J’ay plus d’ennuy à m’en aller

Cent fois que n’eus à venir.[-1]

MAISTRE

Je voy mon prestre revenir,

Je vueil aller au devant.[-1]

100Sire, bien soyés venant[-1]

Tant estes simple; de quoy esse?

Quant chanterés-vous vostre messe

Entre vos parents et les miens?

JENIN

Par Dieu, maistre, je n’en sçay riens,

105Je reviens tel que g’y allay.

MAISTRE

Ainsi dit-on qui a les biens.


 [[ Print Edition Page No. 85 ]] 
JENIN

Par Dieu, maistre, je ne sçay riens.

MAISTRE

Je n’entens pas bien vos moyens,

Mais à quoi a-il tenu[-1]

110Que l’examen n’estes passés.

JENIN

Ouy, il a tenu assés,[-1]

Car il m’a fait une demande

La plus terrible et la plus grande

Que j’ouys oncques en ma vie,

115Je ne l’entens non plus qu’ebrieu.

MAISTRE

63 ro]T’a-il dema[n]dé de quoy Dieu

Fist les elles sainct Michel,[-1]

Ou dequel bleu il tint le ciel?

JENIN

La demande estoit bien plus grande.

MAISTRE

120Je croy qu’il te demanda donc

Où les roulés Gabriel sont

Dont il salua Nostre Dame.

JENIN

Et non fist, bon gré mon âme,[-1]

Mais sans plus dema[n]der†[[124]]

125Je le vous diray, s’il vous plaist.

MAISTRE

Je t’en prie.†[[126]]

JENIN

Se n’est qu’une tromperie,[-1]

C’est ung sens bien recommandé

Et saichés qu’il m’a demandé

130Comment avoit jadis à nom

Le père aux quatre filz Aymon,

A! c’est forte chose à entendre.

MAISTRE

Je te le feray bien aprendre

Par exemple.

JENIN

Dictes avant!

LE MAISTRE

135Ne congnois-tu point cy devant

Collard le Fèvre, ung marichau?

JENIN

Ouy, je le congnois bien et beau.

LE MAISTRE

Et n’a-il pas quatre filz?[-1]

JENIN

Si a deux grans et deux petits,

140Je les congnois bien orendroit.

LE MAISTRE

Et viens ça, qui te demanderoit

Qui est le père des enfants

Collard le Fèvre, sot meschant,

Que respondrois-tu?

JENIN

G’y voys voir,

145C’est Collard le Fèvre,

Car je cong[n]ais ses enfans cy,

Aussi leur père nourrisier;

De vos promesses ne suis fier,

Qui les croit, il pert bien sa peine.

150Je m’en voys, car je n’aye vaine

Qui à vous servir s’estudie.

MAISTRE

63 vo]Aufort, soit ou sens ou folie,

Va-t’en où ta teste te maine.

JENIN

Vous ne me verrés de sepmaine;

155Prestre seray, je vous affie,

Et puis je gaigneray ma vie

Sans servir, ainsi qu’autres font.

LE MAISTRE

Ne m’arguë plus, va-t’en,[-1]

Sans plus te trouver en ma voye.

JENIN

160Dea, il m’est advis que je voye

Le prestre à qui ores parlé,

Par Dieu, je le salu[e]ray

Affin que le tiengne en amour.

Monseigneur, Dieu vous doint bonjour,

165Je viens à vous encor sçavoir

Se vous me voulés recepvoir

Comme prestre en peu de parolles.

L’OFFICIAL

Tu n’as point esté aux escolles

Depuis que ceans te reprins.

JENIN

170Non, Seigneur, mais j’ay aprins

Ung mot que demandé m’avez.


 [[ Print Edition Page No. 86 ]] 
L’OFFICIAL

Et quel mot fusse?

JENIN

Vous sçavez

Que demandés m’avez le nom

Du père des quatre filz Aymon[+1]

175Et j’ay aprins le nom, beau sire.

L’OFFICIAL

Il est vray, tu ne sceuz dire,[-1]

Je te filz penser bien avant.

JENIN

Dea, je sçay bien maintenant

Le nom, si le congnois bien,[-1]

180Car je l’ay sceu par le moyen

De mon maistre, qui le m’a dit.

L’OFFICIAL

Est-il mort?

JENIN

Nenny, il vit,

Et demeure près ma maison.

L’OFFICIAL

Qui? le père des filz Aymon?

JENIN

185Voire, par Dieu.

L’OFFICIAL

Et tu t’abuses.

JENIN64 ro]

Et que vous me faictes de ruses,

Je le congnois mieulx qu’un denier!

L’OFFICIAL

Touteffois je veulx essayer

Se tu congnois bien ou non

190Le père au[x]quatre filz Aymon,

Quel est son nom, pense à brief dire.

JENIN

C’est Collart le Fèvre, sire,

Ung mareschal qui fait les cloches.

L’OFFICIAL

Collart le Fèvre, de quelz nopces,

195Seroit-il père aux quatre frères?

Les filz Aymon ont-ilz deux pères?

Dy moy comment, ne par quel art?

JENIN

Ilz n’ont nul père que Collart,

Et en debatissiez cent foys.

L’OFFICIAL

200Sy ont, si.

JENIN

Non ont, par ceste croix.[+1]

L’OFFICIAL

Par sainct Jehan, se tu me croix,

Se tu as argent, si va boire,

Car prestre ne seras-tu pas,

Car tu ne sces rien aprendre.[-1]

JENIN

205Mais vous le me faictes entendre,

Ne me faictes plus cy attendre,

Mettés-moy en estat de prestre.

L’OFFICIAL

Se tu as argent, si va boire,

Car prestre ne seras-tu point.

JENIN

210Sainct Jehan, me voicy en bon point,

Je n’ay ordre ne benefice,

Et si suis hors de mon service.

Se j’eusse sceu à deviner

Du père aux filz Aymon nommer,

215Je fusse prestre maintenant.

Pourtant vous, jeunes clercz, souvent

Se prestres vous voulez passer,

Le père vous fauldra nommer

Des filz Aymon ou nullement

220Ne passerés à l’exament.

Ce m’ait Dieu qui gard par sa grace†[[221]]

Tous ceulx qui sont en ceste place.

FINIS.

NOTES

 [XI.] Farce du Clerc, etc. . . .

 [7] du moult du rin, je comprends: du moust (vin doux non encore fermenté) du Rhin.

 [95] elles: ailes.

 [121] roulés: rolets (papiers).

Endnotes

 [11,] O: angelot.

 [75:] Manque la rime à sces du vers suivant.

 [124:] Vers “amputé” de la fin: plait(?).

 [126:] Vers incomplet du début.

 [221,] O: Ce n’est.


 [[ Print Edition Page No. 87 ]] 

XII
[64 verso blanc]
65 ro]
FARCE NOUVELLE
à T[R]OYS PERSONNAGES
*

CAUTELLEUX commence

Il est bien matin esveillé

Auquel je ne viendroye à pas.

BARAT

Jamais ne suis ensommeillé.

CAUTELLEUX

Il est bien matin esveillé.

BARAT

5Soit en repos ou travaillé,

Nul ne peult fouir mes esbatz.

CAUTELLEUX

Il est bien matin esveillé

Auquel je ne viendroye à pas.

Pourtant pour avoir mon repas,

10Je m’en voys à l’adventure,

Sans bruit mener, voulant, tout coint,

Par les voyes, car ma nature

Est de frauder toute creature,[+1]

Mais qu’il n’y apperçoyve point,

15L’en le voit bien à ma nature

Que ne dit mot, mais elle point.

BARAT

Par ma foy, je suis bien appoint

Pour tost trouver une grant bourde

Et sur plain champt ung contrepoint,

20Et ne me chault se elle est lourde,

Gresle, petite, grosse ou bourde,

Et joue bien de la toupie.

CAUTELLEUX

Qui est celuy qui nous espie?

Ne pourroit-on trouver nul gaing?

25Ung jour aura de tromperie,

Ha! ha! que Dieu gard le compaing!

BARAT

Et vous aussi jusqu’à demain

Qui vous bailleroit aultre garde.

CAUTELLEUX

Qui vous maine par ce beau plain?

30J’ay grant plaisir quant vous regarde.

BARAT

Et vous aussi, mais on vous tarde

D’estre, vostre nom sçavoir veulx.

CAUTELLEUX

Je suis subtil comme moustarde,

65 vo]Chascun m’appelle Cautelleux.

35Votre nom?

BARAT

Barat le gueux.

CAUTELLEUX

Touche cy, nous yrons nous deux,

Petris sommes de mesme paste.

BARAT

Il n’en scet rien qui n’en taste.[-1]

CAUTELLEUX

Va tout beau, nous n’avons point haste,

40Prenons à loisir nostre chemin,[+1]

Car tel poyera nostre giste

Qui n’y pense pas, mon cousin.

BARAT

C’est bien exprimé, mon voysin.

Vecy besongne qui nous vient,

45Et pourtant il nous convient[-1]

Aufort penser sur la pratique.


 [[ Print Edition Page No. 88 ]] 
CAUTELLEUX

Ne te chaille [de] la pratique,

Laisse le venir seulement.

LE VILLAIN

Avant, Baudet tout bellement,

50Dieu te gart de mal, je l’en prie,

Descendre vueil, je le t’afie,

Car je te sens estre grevé,

Je te tiens si bien esprouvé

Que tu ne faulx, s’il n’y a cause.

    Alors descent de dessus l’asne et dit:

55Allons donques sans faire pause

Maintenant, quant je suis à terre.

Hay, hay, baudet, allons grant erre,

Car j’é au marché bien affaire.

CAUTELLEUX

Vecy nostre emprinse, mon frère,

60Voy-tu cest homme, il est sourd.[-1]

BARAT

Je le croy bien, ho! qu’il est lourd,

Il n’a guère qu’il fut frappé.

LE VILLAIN

Ha! mon martinet regrappé,

Tu m’as très bien servi longtemps.

65Je cuide qu’il a huy sept ans

Que t’achettay hay à Anthay.

CAUTELLEUX

Vien ça! par mon âme, je sçay

A mon advis bonne cautelle,

Nous yrons par ceste sentelle

70Le suivant pas à pas tout beau

Puis deschevestreray le museau

De son asne par bonne guise,

Et après luy tout en chemise

66 ro]Chemineray enchevestré.

BARAT

75Ho! qui sera bien empestré?

CAUTELLEUX

Voire que tu enmeneras son asne

Et je te diray que suis âme

Qui suis parti de Purgatoire.†[[78]]

BARAT

Tu le luy feras bien accroire

80Or avant, qu’on se delivre!

LE VILLAIN

Il fauldra bien que je te livre

A diner, allons tost baudet,

Tu me mordis tres bien le doy

Hier matin quant je le regarde,

85Hay avant, hay, tu n’as garde[-1]

Que je t’en fasse pis, Martin!

BARAT

Je ne vis onc homme plus fin

Que mon compagnon, par mon âme,

Au fort je voy mus[s]er cest asne

90Dedens ce boys qu’il ne revoye.

LE VILLAIN

Nous n’avons plus guère de voye,

Hay, hay, Martin, tost avant,

Hay avant, bodet, ho! Jésus,

Benedicite dominus

95Et credo ave Maria

Agimus tibi gratias,

Dieu me gart de tentation

De par la saincte Passion,

De Jesucrist je te conjure

100Et que tu me dies ton estre.

CAUTELLEUX

Je suis vostre Martin, maistre,

Qui vous ay servy des ans sept.

Or ay ma penitence fait

Qu’on m’avait ordonné affaire,

105Sortant du feu de Purgatoire,

Suis devenu asne sept ans,

Mais maintenant fine mon temps.

Si m’en vois droit en paradis,

Là prieray Dieu pour mes amis,

110Si vous vouldroye bien requerir

Que, pour mon voyage finir,

Pour ce [que] bien vous ay servy,

Si bien qu’oncques ne failly,[-1]

Que vous me donnés de vos biens.

LE VILLAIN

115Tu ne faillis jamais en riens,

Si te donneray en charité[+1]

Demy escu pour merité

Pour passer chemin jusque sa.

66 vo]Or tien, mon Martin, et t’en va!

120Adieu soyes qui te conduie,

Celluy cheveste si t’ennuye,

Baille-moy, mon bon Martin!


 [[ Print Edition Page No. 89 ]] 
CAUTELLEUX

Il m’en fault ung à celle fin

Que je ne menge pas l’avaine

125Des autres, car je faulx de peine

Dont suis afamé comme ung chien.

LE VILLAIN

Or l’emporte, je le vueil bien,

Dieu te rende par sa puissance

De ta peine grant allegence,

130Recommande-moy à tous les sains,[+1]

Je t’en requiers à joinctes mains,

Mon bon Martin, or va, adieu!

CAUTELLEUX

Plus n’aresteray en ce lieu,

Adieu vous dis, mon tres doulx maistre,

135Se je ne l’ay assez fait paistre,

Je vueil qu’on le face pour moy.

LE VILLAIN

O doulx Jesus en qui je croy,

C’est grant fait que de mon pouvoir,

Car je voy à l’ueil cler pour veoir

140Que ta vertu n’est pas menue,

Quant tu fais d’une beste mue,

Devenir âme, c’est grant fait.

CAUTELLEUX

Il n’y a au monde si parfait,[+1]

Comme moy vouldriés vous Dieu estre?

145Nous avons l’asne et la chevestre

Et de l’argent encore avec.

BARAT

Et tu as ton senglant gibet.

CAUTELLEUX

Ouy, par mon serment assés.

BARAT

Tu as contreffait les trespacés,[+1]

150Or vrayment je meurs de rire.[-1]

LE VILLAIN

Je ne sçay quelle part je tire

A la ville ou à l’ostel,

Par mon serment il y a tel,

Je vois à la ville grant erre,

155Là je vendray mes potz de terre

Que g’i laissay à l’autre fois.

BARAT

Mon compaignon, se tu me crois,

Nous irons jouer à la ville

Et mangerons ung tronc d’anguille

160En faisant quelque autre fatras.

CAUTELLEUX

Je iray là où tu me menras,

67 ro]Je me gouverne par ton dit.

BARAT

La fine peau, il ne mordit

Oncques deux cinges ou je le cuide.

LE VILLAIN

165Je voy la place toute vuide,

Il me fault apprester mes potz,

J’auray marchandé à deux motz

Tant seullement, mais qu’argent faille.

BARAT

Mais que besongne ne nous faille,

170Nous parferons nostre journée.

CAUTELLEUX

Nous ne fauldrons, jà ne te chaille,

Mais que besongne ne nous faille,

BARAT

Nous en prendrons encor en taille,

Jusques il en aura admené.

CAUTELLEUX

175Mais que besongne ne nous faille,

Nous parferons nostre journée.

BARAT

Je voy nostre barbe pelée,

L’homme, dont nous avons eu l’asne.

CAUTELLEUX

Tu dis verité, par mon âme,

180Il vend des potz que il a fait,

C’est ung Genin tout parfait.

Encor luy en fault bailler une.

BARAT

Mais de quoy? il n’a chose aucune

Dont il nous peust sortir prouffit.

CAUTELLEUX

185Mais que nous trompons il souffit.

Je te diray que je feray:

Deux potz marchander droit yray,

Et tu vindras comme incongneu

Me faire ung grant bien venu,[-1]

190Me disant, quant viendra au fort,

Nouvelles que mon père est mort,

Et tu verras bonne risée.


 [[ Print Edition Page No. 90 ]] 
BARAT

Tu l’as eu bien tost advisée,

Or va, je viendray sans attendre.

LE VILLAIN

195Ce marché ne vault riens pour vendre,

Je ne fis croix de ce jour-cy.

CAUTELLEUX

Combien me coustera cecy?

Ces deux, dictes-moy à deux motz.

    Il marchande et en doit prendre deux.

LE VILLAIN

67 vo]Or ça, voulés-vous ces deux potz?

200Vous n’en paerés que six tournois.

CAUTELLEUX

Six, dea, en voulez-vous troys?

Je n’y mettroye pas ung niquet.

LE VILLAIN

Par ma foy, avant demouroit

L’ouvraige d’icy à Caresme.

CAUTELLEUX

205Vous estes trop plus cher que cresme,

Advisez, voulez-vous argent?

BARAT

Dieu gard le compaignon gallant!

Comme vous va de la santé?

CAUTELLEUX

Très bien, et vous? Où a été

210Si longuement le compaignon?

Ilz s’embrassent, puis Cauteleux reprent
ses potz.

BARAT

J’ay demouré en Avignon

Par tout le pays de là-bas,

Où j’ay veu certes maintz esbatz

En Arragon et en Espaigne,

215J’ay esté partout en Castellonne[+1]

En Auvergne, Forrez, Languedoc,

Voire à l’isle de Medoz,[-1]

A Bordeaux et à La Rochelle;

De là m’en sus venu par deça.[+1]

CAUTELLEUX

220C’est bien trippé, mais puis or ça,

En nostre pays que dit-on?

BARAT

Ung nouveau qu’il n’est pas trop bon,

Aussi ne le diray-je mye.

CAUTELLEUX

Barat le gueux, je vous supplie,

225Dictes-le-moy ou je mourroye.

BARAT

Par mon serment, je ne feroye.

CAUTELLEUX

Et vous le me pouvez bien dire.

BARAT

Je n’oseroye, par Dieu, beau sire.

LE VILLAIN

Pourquoy non, dictes-luy hardiment.

BARAT

230Je vous prometz par mon serment,

Amis, qu’il ne vous plaira mie:

Vostre père n’est plus en vie,

Il est trespassé puis septembre.

CAUTELLEUX

Il met les potz contre terre et en casse deux.

68 ro]Est-il mort? je n’ay sur moy membre

235Qui se puisse tenir en dresse.

LE VILLAIN

Ça, argent!

CAUTELLEUX

Ha! la grant detresse!

LE VILLAIN

Payés-moy, de ce ne me chault.

CAUTELLEUX

Il crie en plorant.

A! mon père Michault,[-2]

Dieu te face crie[r] mercy.

LE VILLAIN

240Paiez-moy, paiez, qu’esse cy?

CAUTELLEUX en criant et pleurant

Et Dieu j’enrage.†[[241]]

LE VILLAIN

Certes, vous le me paierés contant.

BARAT

Vous le mectez hors de son sans.


 [[ Print Edition Page No. 91 ]] 
LE VILLAIN

Dea, mon amy, je n’en puis mais,

245Se je l’avoye veu jamais,

Je ne doy point perdre le mien.

CAUTELLEUX

J’enraygeray, ce say-je bien,

Que n’ay-je ung cousteau tranchant!

LE VILLAIN

Baille-moy mon argent, marchant,

250Faisant semblant d’aller à la rivière.

CAUTELLEUX

Allez-vous-en, villa[i]n dempné,

Je suis de tout point condempné,

Noyer m’en vois de cestuy pas.

BARAT

Las! mon amy, non ferez pas,

255Vous le ferés tout frenetique,

Allez garder vostre botique,

Villain, que la fièvre vous tiengne!

LE VILLAIN

Celle prune-là sera mienne,

Je ne fais fors que perdre temps

260Yci ainsi comme j’entens.

Le grant dyable ou fort,†[[261]]

De cela qu’il est si tost mort,

J’aimasse mieux qu’il fust en vie.

BARAT

Par Dieu vecy bonne folie,

265Le bon homme comme je croy

A bien baisé le marmouset,

Je ne veis oncques mieux ouvrer.

Qui en pourroit encor trouver

68 vo]Ung aultre pour faire la fin,

270Je le tiendroye aussi fin

Comme droictement drap de soye.

CAUTELLEUX

Je requiers à Dieu, que je soye

Traisné, se ne luy en baille encor.

A! maistre, vous aurés ung tour,

275Or je bruleray tous mes livres;

Saint Mor, il n’en est pas delivre.

Je te diray que je feray:

Dedans ung sac je te mettray

Et je te lieray en plaine voye

280Et puis quand je l’apparceveray,

Je te siffleray que tu regardes,[+1]

Je luy diray qu’on te veult mettre

Abbé, mais tu ne le veult mettre,

Et luy prieray qu’il luy plaise

285L’estre, et il sera bien aise

Trestout le temps de son vivant.
CAUTELLEUX met Barat au sac

BARAT

Certes onc homme ne fist mieulx.

Avant, metz moy dedens, il est heure.

LE VILLAIN

Par mon âme, je demeure[-1]

290Trop, de m’en aller il est tard,

Or ça, que Dieu y ait bonne part.[+1]

Ce marché m’a peu prouffité,

C’est grant pitié en vérité

Que des denrées d’aujourd’huy,

295Ce n’est que peine et ennuy[-1]

Au temps qui court, par mon serment.

Crié je m’en vois hastivement,

Il ne fault jà attendre plus.
Cautelleux siffle.

BARAT

Saint Jehan j’en suis tout resolu,

300Il n’est ja besoing de siffler,

Il peut bien tout son pain riffler,

Car il boira cy ung tatin.

LE VILLAIN

Je voy illec en ce chemin

Ung sac tout rempli de bagaige.

305Qui l’a laissé n’est pas trop saige,

Car je ne le laisseray mie.
   Le Villain veult prendre le sac et Barat se
remue et parle et le Villain s’enfuit,
puis dit BARAT

Hélas! mes seigneurs, je vous prie

Que vous me laissez en ce point,

Car estre abbé je ne vueil point,

310Prenés ung aultre en bonne heure.

LE VILLAIN

Ha! Vierge sans nulle blessure,

69 ro]Ha! Jesus Christ et Saint Anthoine,

Vueillés-moy mettre hors de peine

Et hors de toute temptation,

315Gardez-moy de dampnation,

Doulx Jesus Christ, je t’en requier.

BARAT

Vostre office point ne requier,

Mettés ung autre qui mieux face.


 [[ Print Edition Page No. 92 ]] 
LE VILLAIN

Et qu’esse cy, royne de grace,

320Parle se tu es chose de bien[+1]

Et t’enfuis sans arrester rien

Se tu es chose de mal affaire.[+1]

BARAT

Hélas! n’ayés jà peur, mon frère,

Ouvrés-moy le sac seullement.

LE VILLAIN

325Je n’oseroyes par mon serment,

Hé! dea! je ne sçay qui vous estes.

BARAT

Du lignage suis des prophètes

Et suis ung crestien baptisé,

Pour ce que l’on veult que soye prisé

330Tant que on veult de moy abé faire,

Mais je vueil vie solitaire

Au bois mener comme ung hermite.

LE VILLAIN

Voire Saint Jehan, vous serés quitte,

Je vous desliray de ce pas,

335Mais pourquoi ne voulés-vous pas

Estre abé et estre à honneur?
Barat sault du sac.

BARAT

A grant mercis, mon chier seigneur,

Pourquoi? Car je seroie trop aise,

Mais à mon vray Dieu jà ne plaise

340Que je mengusse que racines.

LE VILLAIN

Se je sçavoye mes matines

Bien dire et tout mon office,

J’acepteroye mon benefice,

Et n’est-ce pas grant dignité?

BARAT

345Sire, si est, en verité,

Pourtant ne le veulx-je pas estre,

Mais si au sac vous voulés mettre,

Vous serez abbé tout de tire.

LE VILLAIN

Moy je ne sçay lire n’escripre,

350Et par Dieu je n’y vauldroye rien.

BARAT

Il ne vous fault sçavoir nul bien

Sans plus que faire bonne chière

Et vous tenir sur une chaire,

69 vo]Disant cecy, faisant cela.

355Tu t’en yras cy et toy là

Et vous fera-l’en grant honneur,

Disant voulentiers: “Monseigneur,

Advisez si voullez l’office,”

Car l’en viendra à grant service

360Icy vous querir de ce pas.

LE VILLAIN

Or me dictes donc par quel cas

L’en vous a dedans ce sac mis.

BARAT

Le voulez-vous sçavoir, amis,

Affin que quant illec seroye,

365Que se retourner m’en vouloye

Que ne sceüsse le chemin.

LE VILLAIN

Escripvez moy en perchemin

Autant de bien que leur doy dire.

BARAT

Voulentiers se vous sçavez lire!

370Il ne fault tant seullement

Dire: “Baillez m’en largement.”

Entrés, mon amy, il est temps.

LE VILLAIN

Ha! par mon âme, je m’attens

A bien faire du domine prior[[374-377]]

375Ilz viennent.[[375]]
   Le Villain doit entrer dedans le sac, puis
vient Barat qui le lie et dit.

BARAT

Ne font pas.

Mais je croy qu’ilz sont en chemin,

Je priy à Dieu qu’il vous doint joye,

J’emporte vostre chappeau noir.

LE VILLAIN

Dieu vous doint Paradis avoir,

380Ouy dea, ouy, emportez-l’en!

BARAT

Cautelleux, approche, vien-t’en,

Je l’ay dedans le sac bouté!

CAUTELLEUX

Or, or il fault qu’il soit frotté.
   Adonc Barat et Cautelleux vont au Villain.

BARAT

Gardons qu’il ne nous saiche entendre,

385Or ça, estes-vous advisé?


 [[ Print Edition Page No. 93 ]] 
LE VILLAIN

Ouy, je vueil estre prisé,

Baillé-m’en sans plus, largement.

CAUTELLEUX

Cela ferons-nous baudement,

Tien cecy, happe celle noix.

70 ro] Ils le batent.

LE VILLAIN

390J’en vueil avoir à ceste fois,

Baillés-m’en sans plus, ne vous chaille!

BARAT

Si fais-je d’estoc et de taille,

Tien, tien, tien icelle male mure.[+1]

LE VILLAIN

A la mort, je le veulx en l’eure!

395Baillez, je ne quiers autre chose!

CAUTELLEUX

Attens, va, car je me repose,

Croque cecy, garde moy cela,[+1]

Ord Villain puant et baude[-1]

Tire à toy ceste quinquenaude.

LE VILLAIN

400A la mort, Monsieur Saint Claude,[-1]

A l’arme, à l’arme, au feu, au feu!

BARAT

Oncques de l’heure que ne g[e]u,

Je ne veiz si bonne fredaine,

Fuyons-nous en bonne estraine,[-1]

405Affin qu’on ne nous treuve en faulte.

CAUTELLEUX

Cautelleux reffait

Cy que Barat fait,

Vous le pouvez voir.

Il n’est si parfait

410Ne si contreffait

Qu’il ne feist devoir.

BARAT

Il n’est autre vie

Que baraterie,

Vous le voyés bien,

415Mais la fin n’est mye

Bonne, quoy qu’on die,

Aussi les moyens.

CAUTELLEUX

Qui sert en son temps

Ainsi que j’entens

420De faulce cautelle,

Dieu n’est mal contens,

S’il paye contens

Punition telle.

BARAT

Seigneurs, je vous prie,

425Que nul ne se fie

En si mauvais art,

N’aussi en envie

Qui gaste la vie,

Feu le brusle et art.

LE VILLAIN70 vo]

430He! que Dieu gart en bonne part.

Il me souffit que dehors je aille,

Ilz m’ont gasté de ceste part,

Or ça, il fault que je m’en aille,

Mais je vous pry que s’il y a faulte[+1]

435Du deffault en aultre apparence

Que grandement ne vous en chaille,

Mais supportés nostre ingnorance.

EXPLICIT.

NOTES

 [XII.] Farce de CAUTELLEUX, BARAT, et VILLAIN. En fait: Moralité entre personnages allégoriques.

 [11] voulant a le sens de: volant, dérobant.

 [16] que: qui.

 [19] plain champt: plain chant.
L’Asne, un homme couvert d’une peau d’âne et marchant à quatre pattes comme celui d’Habacuc dans le drame liturgique. Après le v. 1000 c’est Cautelleux qui a revêtu une peau d’âne.

 [66] Anthay. Anthé (Lot-et-Garonne)?

 [205] plus cher que cresme, l’expression vient-elle du Pathelin ou est-elle d’usage courant?

 [215] Castellonne: Catalogne, qui rime cependant mal avec Espaigne.

 [217] Medoz: Médoc, encore célèbre par son vin.

 [375] Cette scène du sac annonce celle des Fourberies de Scapin que Molière n’a pas jugée indigne de son génie.

 [402] gu: geus, passé défini de gésir.

Endnotes

 [28,] O: garce: (la faute est plaisante; cependant la rime impose une correction).

 [78,] O: parri.

 [241,] amputé de la fin.

 [261:] manquent plusieurs mots.

 [374-377] ne riment pas;

 [375] est tronqué.


 [[ Print Edition Page No. 94 ]] 

 [[ Print Edition Page No. 95 ]] 

XIII
71 ro] FARCE NOUVELLE
à III PERSONNAGES FORT JOYEUSE
*

[vignette]71 vo]

TARABIN, femme de Tarabas, commence

Qui vieult veoir la male mariéee

La triboullée, la hariée,

Trop pis que on est en Enfer,

C’est moy qui suis apariée

5A une telle mal eurée,

Pire que fut oncques Lucifer.

O mauldite teste de fer,

Teste testue, teste verte,

Teste posée en faulx test,

10Teste qui jamais ne se taist,

Teste hongnant, teste hargneuse,

Teste lunaticque et fumeuse,

Teste à doze paire de tocques,

Teste plaine de friquenoques,

15Teste cliquant à tous propos,

Me donneras-tu jamais repos.

TARABAS

Qui vieult veoir le mal marié,

Le triboullé, le mal harié,

Vel[e]cy prest à estre infame,

20Empunaisi, mal copié

Et de toute joye difiné

Et tout par le cul de ma femme.

Bon gré en ait Dieu et mon âme

Du cul et de la culerie,

25Du trou de la baculerie

Et suis-je en tel point baculé,

Parclus, infait, las, aculé,

Fendasse puante et punaise,

Cul rond à très orde mesure,

30Crevasse plaine d’ordure,[-1]

Trou breneux dont tant de bren sort,

Le cul de tous les culz plus ort,

Me donneras-tu jà pacience?

TARABIN

Teste plaine d’impatience,

35Vuide de cerveau et de sens,

Teste qui à tous propos tence,

Par la teste trop de mal sens.

TARABAS

Hél cul qui porte la semence

Où se prent le puant enfant,

40De quoy je sçay bien qu’on m’ensence,

La nuyt, des fois plus de trois cens.

TARABIN

Faulce teste escervellée,[-1]

Pour toy me fault souvent fremir.

TARABAS72 ro]

Crevasse orde grivellée,

45Tu me fais perdre le dormir.

TARABIN

Le dyable si puisse emporter

Teste tousjours ainsi huiant.

TARAB[AS]

Feu Sa[i]nt Anthoine arde le truant

Qui porte le bas si puant!†[[49]]

TARABIN

50Ha! teste!

TARABAS

Ha! cul!

TARABIN

Rongne.

Ha! noise.

TARABAS

Vens!


 [[ Print Edition Page No. 96 ]] 
TARABIN

Teste qui hongne!

TARABAS

Ha! marastre de paix![-2]

TRIBOULLE

Or paix, de par le dyable, paix.

Et qu’est cecy? Estes-vous yvres?

TARABIN

55En seray-je jamais delivre

De cecy? si seray.[-2]

TARABAS

J’ay encore deux ans à vivre,

Je cuyde que je y pourvoyré.

TRIBOULLE

Qu’i a-t’il? D’ont vient ce haroy?

60Vecy de très bonnes aubades,

Vous esveillerés les malades,

Si vous jouez tousjours si hault.

TARABIN

Ha! teste!

TRIBOULLE

Qu’esse qui vous fault?

TARABAS

Hé! cul!

TRIBOULLE

Que dyable voulez-vous?

65J’appointeray vostre couroux,

Dictes-moy chascun sa querelle!

TARABIN

Hé, ruffien!

TARABAS

Hé, maquerelle!

TARABIN

Villain? pourquoy?

TARABAS

Hé! vieux cabas!

TRIBOULLE

Comment, Tarabin,[-3]

70Dont procède ceste meslée?

TARABIN

Quel tresor!

TARABAS

Dragée parlée.

TARABIN

A quoi tient-il que ne te bas!

TRIBOULLE

Tarabin.

TARABAS

Haa!

TRIBOULLE

Tarabas, mon maistre mot!

Mais qui?†

75J’en suis le plus fort esbahy

Que je fus en ma vie de chose.

Comment le mary et l’espouse,

Tarabin, aussi Tarabas,

Mais dont sont venus vos debatz,

80Dictes-le-moy, je vous en prie?

TARABIN

La teste au dyable tousjours crie

Et à chascun propos se fume.

TARABAS

Le cul qui tousjours pete et chie

Le feu Sainct Anthoine l’alume!

TRIBOULLE

85La plainte doncques qu’avés faicte

Vous vient du cul et de la teste,

Je entreprens l’appointement

Et paix doncques!

TARABIN

Le ribault ment

Et le debat vient de la teste.

TRIBOULLE

90Tarabas, voyés-vous, je proteste

Que ne criés plus si souvent.

TARABAS

Je n’oseroye pour le vent

Qu’i me fault boyre par embas,

Par ma foy.

TRIBOULLE

Avoy! Tarabas,

95Je vous accorderay très bien.

TARABAS

Je le veux.

TARABIN

73 ro]Je n’en feray rien.

S’i le veult, je ne le vueil pas.


 [[ Print Edition Page No. 97 ]] 
TRIBOULLE

Avant respondés, Tarabas,

Me laissés-vous pour seul arbitre?

TARABAS

100J’en suis content.

TRIBOULLE

Et sur ce tiltre

Voulés-vous que donne sentence?

TARABIN

Que sa teste à tous poins tance.[-1]

TARABAS

Que son cul à toute heure cule.

TRIBOULLE

Refraignez ung peu vostre goulle,

105Mon maistre.

TARABIN

Teste dyablesse!

TRIBOULLE

Pour Dieu, filete, ma maistresse,

Mettés vostre cas par escript.

TARABAS

Ja dy que son cul.[[108-110]]

TARAB[IN]

Je dy . . .

TRIBOULLE

Mais

Attendés qu’il achève tout.

TARABIN

110Je dy que sa teste luy volle.†

TARAB[AS]

Et je dy que son cul barbote.

TRIBOULLE73 vo]

Quoy, estes-vous fol et vous sotte?

Mais laissés dire à Tarabas

Autrement sur tous vos debas

115Ne sçay quel appointement faire!

Avant!

TARABAS

Je . . .

TARABIN

Je . . .

TRIBOULLE

Il te fault taire.

TARABIN

C’est de toutes testes princesse.†[[117-118]]

TRIBOULLE

Dea, trop bien laisse-luy dire

Et puis vous parlerés après,

120Or dictes!

TARABAS

Du vent de ses brays

Sort une puante [s]enteur.

TARABIN

Mais.

TRIBOULLE

Or parlés la première,[-1]

Autremen[t] n’aurons huy paix.[-1]

Or ça.

TARABIN

Son cerveau.

TARABAS

Mais ses petz.

TRIBOULLE

125Sur cela je ne sçay que mordre.

Je vous requiers, tenez belle ordre,

Tenez, je vous deffens la paix,

Je tiens vos appointement[s] fais,

Au mains se vous me voulez croire.

130Quant il est chault, il le fault boyre,

C’est le pis encore que y voye.

TARABIN

Quant ung coup sa teste s’avoye,

C’est ung droit cliquet de moulin.

TRIBOULLE

Je vous requier, Tarabin,[-1]

135Ma maistresse, ayés patience,

Amendés vostre conscience.

TARABAS

Triboulle-Mesnaige t’aime

Et t’en donne tous les debas.

TRIBOULLE

Or l’acolles donc, Tarabas,

140Et en la paine d’ung escu,

Puisque la paix a esté faicte,

Ne vous plaignés plus de son cul,

Ne vous de sa teste.†[[143]]


 [[ Print Edition Page No. 98 ]] 

De Tarabas scavés pourquoy

145Il a sa teste comme ung roy

Et vous ung cul comme ung pape.[-1]

Pourtant de ce debat eschappe

Entre vous deux comme qu’il soit.

TARABIN

Je ne tence plus.

TARABAS

Qu’elle ne pette,

150Velà de quoy je me combas.

TRIBOULLE

D’accord Tarabin, Tarabas,

Il se doit en ce point entendre.

Maistresse, il fault de la cendre

Pour escurrer noz chandeliers.

TARAB[AS]

155Serre bien tout.[[155-156]]

TARABIN74 ro]

Se je casse ung pot,

Mon fait sera hydeulx.

TARABAS

Tu seras quicte pour deux,

Entens-tu?

TRIBOULLE

Hélas! hélas! je proteste

160Que vous m’avés rompu la teste.

Qui veult de potz ung plain cabas?

TARABIN

Et à quoy?

TRIBOULLE

A quoy, Tarabas?

Saint Jehan, à vous mettre d’acord,

Vecy le mesnage plus ort

165Que passé a ung an j’ay veu,

Vrayment mon père Bouteffu

Et ma mère Tiremelle,[-1]

Qui mengirent en une escuelle

Comment font les chatz et les chiens,

170Eurent beaucoup de povres biens

Mal acoustrez bon sus, bon jus,

Mais vecy encore oultre plus,

Il n’y a ne forme ne ordre.

TARABIN

A moy escure et destordre,

175Racler, fourbir et nestoyer!

TRIBOULLE

Cependant garde le foyer,

Je voys cercher ce vielz bagaige.

TARABAS

Lave tout, Triboulle-Mesnaige,

Car il sent par trop le reclus.

TRIBOULLE

180N’en parlez plus![[180,192]]

TARABIN

Va-t-en avant à la rivière,

En l’eau coulant fort et clere.[-1]

Despesche-toy, il est conclu,

Que muses-tu?

TRIBOULLE

Rien au surplus.

185Ne faictes que querir la cendre,

Sa je sceusse à quel bon me prendre,

J’eusse dejà cy presque fait.

Tarabin, Tarabas en effect,

Je vueil avoir une escriptoire.

TARABAS

190Pourquoy?

TRIBOULLE

Pour faire inventoire

Du mesnaige que on me baille.

TARABIN74 vo]

Va, ne te chaille!

TRIBOULLE

Je ne vueil point vous prendre.†

TARABAS

Ne te soucie, non.

TRIBOULLE

Dy-je bien,

195C’est affin que amont ou aval

Ne soit dit.

TARABIN

Va tost!

TRIBOULLE

Dis-je mal?

Et dictes encore une fois

Comme j’auray trestout au pois

A la livre ou à la balance,

200S’il m’avenait par ignorance

Laisser pot ou official.


 [[ Print Edition Page No. 99 ]] 
TARABAS

Si compte tout.

TRIBOULLE

Mais dy-je mal?

TARABIN

Ha! despesche-toy.†[[203-204]]

TRIBOULLE

Il y a tout premierement

205Ung quoy, mais que dyable esse?

Vostre mouchecul, ma maistresse,

Ventre bieu qu’il sent sa migraine.

TARABIN

Et c’est vostre fièvre quartaine

Qui vous puisse serrer les dens!

TRIBOULLE

210Qu’esse donc?

TARABIN

Celluy des enfans.

Or sus, avant, tirés, marchés!

TRIBOUILLE

Ilz sont d’orde merque merqués.

Pardonnés-moy, je le cuydoye.

Item ung chandelier de mesnage,

215Et qu’esse icy, par embas?

Les vieilles brayes de Tarabas

Et son mouchouer des dymenches,

Item chemises à deux manches,

Et le coissin de Tarabin.

TARABIN

220Et vous mentés, paillard coquin,

Car ce sont les petis draps langes.

TRIBOUILLE

Cecy, ventre bieu, qu’ilz sont grandes!

Je croy que c’est la poche au saffran.[+1]

TARABIN75 ro]

Non est, par mon serment, c’est bren,

225Approchés ung peu la narrine.

TRIBOULLE

Ce bren ne vint onc de farine.

Bren quoy? non est ou je le perde.

Tarabas, c’est saffren ou merde,

Mais le me cuidés-vous aprendre?

TARABAS

230C’est mon, par Dieu!

TRIBOULLE

On me puist pendre,

Se je sçay que cecy peult estre,

Ha! c’est l’orillier de mon maistre

Ou son petit torchon de cul,

N’est pas, ma maistresse?

TARABIN

Hé! fol,

235Non est, c’est son devanteau

Des festes.

TRIBOULLE

Tenés-vous estau,

Je l’avoye seur oublié.

Item qu’esse cy, desployé?

Il sent mal à la narine,

240Fy! sire, fy!

TARABAS

C’est l’estamine.

TRIBOULLE

Et là?

TARABIN

C’est la selle persée.

TRIBOULLE

Et cecy?

TARABAS

Le pot aux choux gras.

TRIBOULLE

Et là?

TARABAS

La chausse d’Ypocras.

TRIBOULLE

Et cecy?

TARABAS

C’est nostre mortier.

TRIBOULLE

245Et cecy quoy?

TARABAS

La ceillier.[-1]

TRIBOLLE

Et qu’esse cy?


 [[ Print Edition Page No. 100 ]] 
TARABAS

La poille à frire.

Despesche-toy, haro! tu hongnes!

TRIBOULLE

75 vo]Vertu sainct gris, que de besongnes!

Comment fault-il qu’ilz soyent fourbis?

TARABAS

250Et bona dies sit vobis!

Pour quoy ne seront, dy, follet?

TRIBOULLE

Et tous les potz qui sont au let,

Ces cueillières et ces escuelles,

Ces platz et ces aultres vaisselles,

255Les me fault-il laver trestous?

TARABIN

Oui, dea, tout seul.

TRIBOUILLE

Mais dictes-vous?

TARABAS

Sces-tu qu’il est? Depesche-toy

Diligemment!

TRIBOULLE

Par ma foy,[-1]

Mon maistre entendés au compte,

260Je veil scavoir que tout se monte.

TARABAS

Il souffist, va-t-en!

TRIBOULLE

Il y a tout premier. Item

Je vueil tout nommer et par ordre:

Ces drappeaux qu’i me fault destordre

265Et ces petites cuillières

Et ces essuiaulx deliés,

Le foret à percer le vin,

Le devantau de Tarabin,

Les petis draps de Tarabas.

270Item icy en ce cabas,

Qui i a-il? Ce sont des trenchouers,

Item quatre petis mouchouers,

Le salouer et autres vaisseaux

Et le mengouer aux pourceaux

275Item et la passe-purée,

Item les cuveaux à buée

Et le barillet au vinaigre,

Item ce qui put si aigre,

Sy sang bieu, que dyable peult estre?

280Ha, je sçay bien, c’est où mon maistre

Tarabas va à son retraict,

Le pot à chier, l’orinal.

Maistre, il me fault ung cheval

Pour porter tout ce cariage.

TARABIN

285Vous aurés vostre forte raige

Et ung sanglant estront de chien.

TRIBOUILLE

76 ro]Pensés-vous que je porte bien

Au col tout ce menu fatras?

TARABIN

Ouy, Dieux!

TRIBOUILLE

Chargés-moy les bras,

290Je m’en iray à la rivière.

Aufort, querés-moy la civière,

Je croy que tout y pourra bien.

TARABAS

Non, rien, rien,

Empongne ces potz à deux mains

295Et ces cruches.

TRIBOUILLE

C’est bien du moins.

Mais où logerons-nous ce linge?

TARABIN

Sur ta teste.

TRIBOULLE

Je l’ay villaine.

TARABIN

Par la croix! s’il te meschiet

De perdre rien. . . .

TRIBOUILLE

Haro! tout chet!

300La charge m’est par trop diverse.

TARABAS

Tiens-toi droict!

TRIBOUILLE

Corps bieu! tout verse!

Envoy-la là plus par en bas.

TARABAS

Or pren cecy!

TRIBOUILLE

Sa Tarabin!


 [[ Print Edition Page No. 101 ]] 
TARABAS

L’ung prens et l’autre tu abas.

TRIBOUILLE

305Ça, Tarabas!

TARABIN

Haa! gros yvrongne plain de vin,

Cecy est hault.

TRIBOULLE

Ça, Tarabas!

TARABIN

Tenez, advisez, il se joue,

310Sainct Jehan, tu auras sur ta joue,

Sa, meschef, tu laisse[s] aussi

Cecy tumber.†[[312]]

TARABAS en frappant

Tenez, tenez, villain ordoux,

Allez, allez, paillart infame,

315Tirez avant!

TRIBOULLE

76 vo]Sa, Nostre Dame!

Or tenez, le dyable m’emporte

Se meshuy je trayne [à] la porte

Ne les cuilliers ne les cabas,†

Les potz, les panceaulx et la cendre!

320Tenez, portez au marché vendre,

Plus ne seray vostre servant!

Velà tout. A Dieu vous comment!

Pardonnez-nous si nostre farce

A esté ung bien petit grace

325Et prenés en gré je vous prie.

Adieu toute la compaignie!

EXPLICIT.

NOTES

 [XIII.] Farce de Tarabin Tarabas. Les mots se retrouvent dans Pantagruel (xii) de Rabelais et sont à ajouter à mon Rabelais et le théâtre, 1911.

 [324] ung bien petit grace; grasse cette farce ne l’est que trop et l’esprit en est absent. Pardonnons-lui au nom de Rabelais.

Endnotes

 [49:] Appartient à Tarabas. Vers précédent manque.

 [74,] O: mais qui ail.

 [108-110:] Ne riment pas. Manque un vers.

 [117-118:] Ne riment pas.

 [143:] Vers incomplet.

 [149:] Ne rime avec aucun autre.

 [155-156:] Incertitude du mètre et de la rime.

 [180, 192,] quatre syllabes.

 [193:] Ne rime pas.

 [203-204:] Ne riment pas.

 [312:] Ces vers courts semblent ne pas rimer.

 [318,] O: ne len cabas.


 [[ Print Edition Page No. 102 ]] 

 [[ Print Edition Page No. 103 ]] 

XIV
77 ro] FARCE NOUVELLE
TRES BONNE ET FORT JOYEUSE DES DEUX FRANS ARCHIERS QUI VONT A NAPLES
A DEUX PERSONNAIGES
*

[vignette]

Les Frans Archiers qui vont à Naples

LE PREMIER FRANC commence77 vo]

Escherra-il point à ma chance

Par ma promesse et vaillance[-1]

Que je soye ung coup chevalier,

Il n’est point meilleur poullaillier

5Sur la terre que ma personne.

Que dy-je, moy? Je ne vous sonne

Mot de mes faitz du temps passé.

Par le sang bieu, j’ay cabassé

Et raulday villages et champs.

10Vous eussiez veu les plus meschans

Venir vers moy plus dru que paille,

Ha! je ne crains pas une maille

Homme, s’il n’a plus de dix ans.

LE SECOND

Bouter fault armes sur les rens

15Et prendre bastons et guisarmes,†

Je ne crains rien, fors les gendarmes!

Hardy tousjours me maintiendray,

Mais touteffois je me tiendray

Tousjours au derrière de l’ost,

20A celle fin que soye(s) plustost[+1]

Près de fouir, si mestier est.

Or sus, je seray tantost près,

Vecy tous mes bastons ensemble,

Je voy desjà Naples qui tremble

25De peur, par Saincte Katherine.

Or sus, vecy ma javeline,

El en pourra faire pourfendre

Et servira bien à estendre

S(i) ung coup je perdoys la journée,

30A quelque femme la buée,

Car el y est toute droit digne.

LE PREMIER

Pensez que feray bonne mine,

Mais que soye(s) sur mes adversaires,

Le sang bieu! je ne les crains guères!

35Ha! se Naples me congnoissoit,

Je cuide moy qu’il trembleroit,

Tant ay ung merveilleux couraige!

Ha! brief et court, je ne crains paige,

Ne houspaillier en quelque place,

40Mais que de fouir j’ayes espace.

Qui courre plus viste que moy?

Iray, ouy, certes, je iray,

Puis qu’à sermonner sermonner.

LE SECOND

Il est temps de m’acheminer

45Que je ne soye cassay aux gaiges.

Je m’envoyes parmi ces villages

Pour menger poulles et chappons,

Lièvres, connilz, brebis, moutons

Et tout autelle sauvagine.

50Vecy une grant javeline

Qui m’aidera à les prendre,[-1]

78 ro]Pensez qu’el en fist plusieurs rendre

La journée Mont-le-Hery.

Vrayement je suis encor marry,

55Quant il me souvient du martire

Qu’el y fist, je ne l’ose dire,

En paradis en soyent les âmes!

LE PREMIER

Ha! vrayement gardent soy les femmes

De Naples de venir vers moy,

60Par la mort bieu je n’en prendray

Une à mercy que je ne tue,


 [[ Print Edition Page No. 104 ]] 

Croyez que de plaine venue

Je les mettray toutes en fruite.

Encore ne seront point quicte

65Que n’en face . . . , je n’en dis rien!

Se Dieu plaist, trestout ira bien,

Sinon les bossus et les tors,

Si fault-il esprouver mon corps,

Pour veoir comme je seray vaillant,[+1]

70Je prens le cas que maintenant

Bataille contre quelque paige,

Velà mon gantelet pour gaige.

A qui gaignera la victoire,

Demeure! “Non feray encoire,

75Pas ne suis si anienty.”

— Si feras, tu auras menty. —

“Mais toy, laisse-moy, laisse-moy.”

— Ha! non feray, par ma foy! —

“Ha! si feras, tu mentiras.”

80— Jamais tu n’en eschapperas,

Rens-toy à moy ou tu es mort. —

Par mon serment je suis plus fort,

Je ne crains homme qui soit nay.

LE SECOND

Je m’en vay, c’est trop demouray,

85Car on a de moy grant deffaulte,

Il n’y a muraille si haulte

Que je ne abbate et foulle,[-1]

Et si ne laisseray jà poulle

A qui je n’oste la pepie.

90Adieu! toute la seigneurie,

A tous ceulx de nostre quartier,

Vecy aller le Franc Archier

Qui va bouter Naples par terre.

LE PREMIER

Touttefois iray-je en guerre?[-1]

95Ouy, nenny, ha! si feray[-1]

Et par ma foy, jà je n’iray,

Puis qu’une fois l’ay entreprins,

Je ne crains sinon d’estre prins

Et attrapé à quelque braiche

100Et puis avoir ung trait de flesche

Passé au travers de la cuisse.

Je n’iray point, non que je puisse,

Pour estre prins à ung passaige.

Si ay-je merveilleux couraige

78 vo]105Je ne m’en puis tenir sans doubte.

LE II ARCHIER

S’il y en a ung qui me boute

En quelque lieu par quelque oultrance,

Il n’aura point de delivrance

Qu’il ne soit à pié ou à cheval

110Haché comme chair sur l’estal!

Ne s’i joue homme, s’il me croit!

LE PREMIER

Ha! g’iray certes en effect,

Puis que ma teste est esmue.[-1]

J’enrage jà que je ne tue

115Et que ne bas ung capitaine.

Sang bieu! je donray mal estraine

Au premier qui viendra vers moy.

Se je meurs, il est fait de moy,

Ce sera beau reconfort,

120Ce sera ung franc archier mort.

On n’aura pas gramment perdu,

Si ne seray-je pas rendu

Du premier co[u]p que n’en despesche.

LE SECOND

Sus! tant que la chose est fresche,[-1]

125Vienne qui s’en vouldra venir!

Je les feray bien esquarrir,

S’ils portent bastons ou guisarmes,

N’y passera jà nul gensdarmes.

Il me semble que meurs de deul,

130Sang bieu! je combatray tout seul,

Qui ne viendra bien vistement.

Je suis aspre, Dieu scet comment!

Quant me treuve en tel destour.[-1]

LE PREMIER

Je m’en vois, tandis qu’il est jour,

135Plus ne sçauroies icy songier.

Ha! j’auray quelque prisonnier,

De cela je suis tout certain,

Aussi en ay-je bon besoing

Pour avoir pourpoint et jacquete.

140Qu’esse-là? C’est ung eschaug[u]ette

Qui est là pour guetter le pas.

Ha! vrayment vous ne m’avez pas,

Vous n’avez garde que je passe,

Mais que de fouir j’aye espace,

145Vous ne m’avez pas, par Saint Gille!

Le sang bieu! ilz sont plus de mille,

Je n’en vy oncques tel troppeau.

LE SECOND

Qui vive là! qui vive! hau!

Qui est là? Qui vive! qui vive!


 [[ Print Edition Page No. 105 ]] 
LE PREMIER

150Jesus! quel besongne hastive,

Or est tout fait de ma vie!

Je n’en vis onc tel compaignie

Assemblée en ung monceau.[-1]

LE SECOND

79 ro]Qui vive là! qui vive! hau!

155Qui vive! qui vive! qui vive!

LE PREMIER

Vi, vi, vi, vi, vive Saint Yve,

Dy-je le, le. . . .

LE SECOND

     Vive le quoy?

LE PREMIER

Dictes et puis je le diray

Incontinant tout maintenant.

LE SECOND

160Non feray, tu diras devant,

Pense tost de te despescher!

LE PREMIER

Or vive! dictes le premier,

Vous direz devant que je dye.

LE SECOND

Sang bieu! il est fait de ta vie.

165Jamais tu n’en seras delivre

Et ne sçauras jamais plus vivre

Se ne dis qui vive! soudain.

LE PREMIER

Attendez jusques à demain,

Et je le vous diray sans faille.

LE SECOND

170Tu n’y gaignes pas une maille,

Puis qu’ung coup le te signifie,

Car brief il est fait de ta vie,

Jamais ne mengeras de lièvres.

LE PREMIER

Or trèves doncques, trèves, trèves!

175Aymez toute paix et concorde.

LE SECOND

Je le veulx et je le t(e) accorde

D’icy jusqu’à la Saint Remy.

LE PREMIER

Vrayement vous estes mon amy.

Se estes de Naples, j’en suis

180Et vous prometz et signifis

Que je seray tousjours loyal

Envers le Roy, soit bien, soit mal,

Je n’y contrediray en rien!

LE SECOND

Il te fera beaucoup de bien

185Se veulx tenir sa banière.[-1]

LE PREMIER

Allemant, garde de derrière,

Pour l’afaire n’en crains personne,

Car soudainement j’abandonne

Mon corps et jambes pour fuyr.

LE SECOND

190Et moy pour bien le poursuivir

G’y vaulx tousjours autant que quatre.

LE PREMIER

Sur ma foy, il nous fault combatre

Pour voir qui sera le plus fort.

LE SECOND79 vo]

Je le veulx bien, j’en suis d’acord!

195Arme-toy tout presentement,

Car tu verras, par mon serment,

Icy ung très beau jeu jouer.

LE PREMIER

Ne te joue pas à me tuer,

Car jamais je n’aurois santé.

LE SECOND

200Or sus! acoup, despesche-toy!

Comme ung houeur en une vigne,

Ung mercier tuerois pour ung pigne,

Tant suis eschauffé maintenant.

LE PREMIER

Le sang bieu! je suis bien meschant

205De m’aller contre luy jouer,

Il m’yra tout droit tuer[-1]

Et n’en craindra sa conscience.

Ha! Notre Dame de Lience,

Aydez-moy icy s’il vous plaist!

210Au moins je requier s(e) ainsi est

Que demeure en tel arroy.[-1]

Chascun de vous prie pour moy

Et qu’en boute dessus ma tombe:

“Ci-gist sire Jehan de la Combe,

215Franc Archier et passé aux gaiges,

Lequel de peur de maulx passaiges

Trespassa de grant deul et yre

Qu’il ent pour ce qu’il ne p(e)ut fuire

Quant il fut surprins tout soudain.”


 [[ Print Edition Page No. 106 ]] 
LE SECOND

220Trut avant! trut! c’est à demain,

Mettez soudain vostre sallade!

LE PREMIER

Par mon serment, je suis malade!

Beau sire, puis qu’il le fault faire,

Je vous suply que on diffère

225La bataille à autre jour,[-1]

Car pour bien besongner entour

Je ne sçaurois pour aujourd’huy.

LE SECOND

Vive le Franc Archier hardy

Qui en emporte la victoire!

230Sang bieu! je jousteray encoire

Et deussé-je jouster seullet!

LE PREMIER

Saincte Marie, en effect,[-1]

Je te devois mourir martire,

Si ne me convient-il point fuire,

235Ce me seroit ung grant dommage

Et j’ay ung si vaillant couraige,

Mais qu’un fois je le desplye!

Venez-vous, je vous deffie,

Je ne vous crains pas une maille,

240Soudain mettez-vous en bataille,

Je suis tout prest de me deffendre!

LE SECOND80 ro]

J’aimeroyes mieulx qu’on me vist pendre

Que je fouisse pour toy.[-2]

LE PREMIER

Or sus donc, viste, deffens-toy!

245Mort es. A l’arme! à l’assault!

LE SECOND

Mort bieu! je vous auray, ribault,

Rens-toy tost, car tu es perdu!

LE PREMIER

J’aimeroyes mieulx estre pendu

Puis qu’il fault que je le te dye.

LE SECOND

250Il convient donc que je m’enfuye

Ou ma vie sera finée.

LE PREMIER

Mort bieu! je gaigne la journée,

Le ribault il est confondu.

Qui me tient que ne l’ay fendu

255Jusqu’au pommeau de mon espée?

J’en ay la teste affolée[-1]

De dueil et de marissement.

Oncques Rolland, par mon serment,

Ne jousta en telle vaillance.

260Donray-je point ung coup de lance

A quelqu’un, avant que je parte?

Si convient-il que je combate

Encontre quelque bon follastre.

Estes-vous point deux contre quatre,

265Ou six contre demy(e) douzaine?

Le cueur me fremist en la vaine,

Quant me souvient de la bataille.

Il convient bien que je m’en aille,

Napples a de moy grant besoing.

270Adieu trestous, vaille que vaille,

Petis et grans jusqu’à demain.

EXPLICIT.

NOTES

 [XIV.] Farce des deux Francs Archers. Cf. Introduction.

 [53] journee Mont-le-Héry, la bataille de Montlhéry, 16 juillet 1465, cf. Introduction.

 [208] Notre Dame de Lience. Je pense à Notre Dame de Liesse, mais la rime avec conscience semble contredire cette identification.

Endnotes

 [15,] O: bastans.


 [[ Print Edition Page No. 107 ]] 

XV
[80 verso blanc]
81 ro]
FARCE NOUVELLE
TRES BONNE ET FORT JOYEUSE DES FEMMES QUI
FONT ACCROIRE A LEURS MARIS DE VECIES QUE CE SONT LANTERNES
A V PERSONNAGES
*

81 vo]
LA PREMIERE POISSONNIERE

Ilz sont tous vifz, tous vifz, tous vifz,[[1-2]]

Je l’ay, je l’ay la marée fresche.

LA SEGONDE

Je l’ay, je l’ay la grande seche,

La grant, la grant, c’est la grant roye,

5Je fais marché pour la monnoye,

Je donne cinq pour ung grant blanc.

Là! là! auray-je nul chalans

Pour expedie[r] mon panier?

LA PREMIERE

Cà, çà, çà, elle n’est que de hier,

10Ilz sont tous vifs, tous vifs, tous vifz.

LA SEGONDE

J’ay bon merlus, à mon advis,

Venés prendre ma marchandise.

LA PREMIERE

La mienne vault mieulx qu’el devise,

La mienne est plus fresche dix foys.

15Va, va aux halles, vielz harnois!

Ta marée-si ne vault rien,

Mon poisson vault mieulx que le tien.

Voy-tu, sanglante harengière?

LA SEGONDE

Va, vieille, va à la rivière

20Laver ton baquet, il put.[-1]

LA PREMIERE

Enne, il ne sent que le fust,

Seurement il est plus honneste

Que le tien.

LA SEGONDE

Orde deshonneste,

La croix bieu! vous avés menti.

25Va, paillarde!

LA PREMIERE

Et toy aussi,

Ne sçay-je pas bien tout ton cas?

Va truende! va, vielz cabas,

J’é meilleure marée que toy![+1]

LA SEGONDE

Que tu l’as plus fresche que moy,

30Je fairé marchandise de marée[+2]

Et diray où tu es allée,

Par Dieu! se tu ne dis huy mot.

[LA PREMIÈRE]

Mais toy, se descouvres le pot,

Par Dieu, ton mari le sçaura!

LA SEGONDE

35Que diras-tu?

LA PREMIERE82 ro]

On le voirra;

Fus-tu pas devant hier au[x] Carmes?


 [[ Print Edition Page No. 108 ]] 
LA SEGONDE

Et toy avec les gens d’armes.

LA PREMIERE

Et je fus tes fièvres quartes,

Me vien-tu dire ces brocardes,†[[39]]

40Très orde vieille loudière?

LA SEGONDE

Vous avés menty commère,[-1]

Les coquins de Saint-Innocent

N’auroint ce de ton harenc,

Tout put et villain et ord.

LA VIEILLE

45No[s] commères, vous avés tort,

Vous fault-il ainsy entrebatre?

LA PREMIERE

Je la batré plus que vieulz plastre;

La croix bieu! s’elle me dit mot.

Ne sçay-je pas tout le tripot

50Et là où tu prens challandise?

LA VIEILLE

Et vendés vostre marchandise

Sans vous debastre nullement.

LA PREMIERE

S’elle dit mot, par mon serment,

Je decliqueray le cliquet.

LA SECONDE

55Tu feras ton sanglant gibet.

Ne suis-je mye preude femme?

LA PREMIERE

Tu en as rmenty, par mon âme.

LA SEGONDE

Et me dis-tu icelle injure?

Je te defferay la figure,

60Se me prens à toy, maquerelle.

LA PREMIERE

T’y prendras-tu?

LA VIEILLE

Baillez-luy belle,

Par Dieu, voicy trop combatu,†[[62]]

Mais ne cesserez-vous meshuit?

LA PREMIERE

Tu auras des coups plus de huit,

65Truande, paillarde, mastine,

Je te chanteray ta matine,

Par Dieu! Grant Gosier le sçaura.

LA VIEILLE

Et taisez-vous, taisés hen, dea!

Ne craignez-vous point vos maris?

[LA SECONDE]82 vo]

70Je suis marchande de Paris

Et tu me viens dire injure?[-1]

LA VIEILLE

N’en parlés plus à l’aventure!

GRANT GOSIER en chantant

Comment le buvroys-je

Ce vin qui est si bon, don, don?

75Plus boire ne pourroye.

JEHAN

Hé! franc pion, plus franc qu’une oye,

Buvras-tu point à ce matin?

Se ne boy jamais, n’auray toye

De vin de Beaulne ou de Rin.

80Grant Gosier, prenons le chemin,

Beau sire, pour aller pier.

GRANT GOSIER

Il me fault avant façonner

Mes souliers pour avoir aubert.

JEHAN

San bieu! je buvray au boire,

85Mais que ma lenterne soit faicte.

Ha! je te prie, plus n’arrestons,

Despeschons-nous sans plus tarder,

Je ne m’en pourroye plus garder.

GRANT GOSIER

Où yrons-nous?

JEHAN

Aux Pourcelectz,

90Il y a, je te le promectz,

Du vin qui est le plus friant

Qu’on a crié tout maintenant.

GRANT GOSIER

Laisser fault donc savaterie

Et si prendrons, n’oublie mie,

95Chacun ung haren à sa femme.

JEHAN

C’est bien dit.[[96]]


 [[ Print Edition Page No. 109 ]] 
LA PREMIERE

Orde vieille paillarde infame,

Par Dieu, je te torcheray bien!

LA SECONDE

Sainct Jehan, aussy feray-je bien

100Et m’as-tu appellée ribaude.

JEHAN

Le sang bieu! nous l’avons bien chaude,

Escoutés ung petit nos femmes.

GRANT GOSIER

Je cuide que ces vieilles infames[+1]

83 ro]S’entreturont, n’est-il pas vray?

LA PREMIERE

105Par la croix bieu, le luy diray

Que as été aux Cordeliers

Et qu’il y eust deux cousturiers

Qui t’ont donné ton chaperon.

LA SEGONDE

De quy euz-tu ce cotillon?

110N’a-ce pas esté ung vieulz moyne

Qui te l’a donné?

JEHAN MARION

Sainct Anthoine,

Nous en avons au long des rains.

[GRANT] GOSIER

Je te requiers à joinctes mains,

Beau sire, oyons la quirielle.

LA PREMIERE

115Ceste orde vieille maquerelle

Me vient tousjours injurier.

LA SEGONDE

Mais toy, ne fus-tu pas hier

Porter du harenc dedans le cloistre?[+1]

LA VIEILLE

Tanserez-vous huy en cest estre?

120Vos maris viennent, assotis.

LA PREMIERE

Sans faulte, je croy qu’il nous ont ouys.[+1]

JEHAN MARION

Sans bieu! vecy bonnes vies,[-1]

Et par Dieu! il les fault bien batre.

[GRANT] GOSIER

Saint Jehan il n’en fault point debatre,

125Ilz seront touchés à l’ostel.

JEHAN MARION

Jamais je ne vis cas ytel,

C’est grant chose que d’escouter.

Allons-nous-en, sans caqueter

Et ne disons mot maintenant.

LA PREMIERE

130Hélas! ma bonne mère grant,

Donnez-moy quelque bon conseil.

Le cas est advenu ytel

Par toy, orde vieille paillarde.

LA SEGONDE

Le feu Sainct Anthoine vous arde,

135C’est par vous!

LA PREMIERE

Vous avez menty!

83 vo]Par vous est venu tout cecy,

Paillarde, coquine, truande!

LA VIEILLE

Taisés-vous, je vous le commande,

Je vous en donneré bon remède:

140Avant que plus loing on procède,

Prenez chacunne sa vessie.

LA PREMIERE

Hellas! que ferons-nous, m’amie?

LA VIEILLE

Faictes leur tresbien accroire

Qu’ilz venront de si bien voire[-1]

145Et leurs faictz avés escoutez

Et puis après vous leur direz

Que ce sont isy deux lantarnes

Et leur monstrés les lucarnes

Par où on boute la chandelle.

LA PREMIERE

150C’est bien dit, la façon est belle.

LA VIEILLE

Et puis pour confirmacion

Leur diray mon opinion

En afferment ce que direz.

LA SEGONDE

Certes, m’amie, hélas! feriez

155Et vous seriez tresbonne femme.

LA VIEILLE

Ouy, foy que doy à Saincte Anne.[-1]


 [[ Print Edition Page No. 110 ]] 
LA PREMIERE

Je m’en voys à nostre hostel.[-1]

Dieu gard J[e]han!

J[E]HAN

Ha! vieille paillarde,

Le feu Sainct Anthorne vous arde,

160Me faictes-vous telles menées?

GRANT GOSIER

Sommes-nous ainsy gouvernés?

LA PREMIERE

Quoy, qu’esse?†[[162]]

JEHAN MARION

Vous et Jehanne L’anglesse

Qu’avés-vous dit à ce matin?

LA PREMIERE

165Qu’avons-nous dit?

JEHAN MARION

Sainct Martin,

Vous en aurés ung passe-avant.

LA PREMIERE

84 ro]Estes-vous ivres maintenant?

Comment sommes-nous arivés?

JEHAN

N’avés-vous pas estées rivées,

170Ne luy as-tu pas reprouché?

GRANT GOSIER

Sans bieu! on vous a encochés;

Ha! je le vois bien, seurement.

LA PREMIERE

Vous estes yvres vrayment,[-1]

Dea, voire que voullés-vous dire?

175Regarde-moy ce vaillent sire,

Il est tant beau que plus ne peult.

LA SEGONDE

Il ne voit pas le point qui seult

Et si ne scet-il que fatroulle.

JEHAN

Que dictes-vous, estes-vous folle?

180Je ne beuz ennuit.

LA PREMIERE

C’est bien dit,

Dictes-moy icy vostre dit,

Qu’esse là?

JEHAN

C’est une vessie.

LA SEGONDE

Une vessie? Vierge Marie!

Et là qu’esse?

GRANT GOSIER

Et s’en est une.

LA SEGONDE

185Un vessie, quelle fortune!

Regardés, c’est une lanterne.

JEHAN

Sans bieu! comment on me gouverne?

Une lanterne, vertu bieu!

Voicy beau jeu.†

190Nous voullés-vous faire telz termm[e]s

Que de vessie ce sont lanternes?[+1]

LA SEGONDE

Dea! ilz viennent des tavernes,[-1]

Ilz ont encores les yeulx rouges.

JEHAN MARION

Belle dame, plus ne me troubles,

195Mes lanternes sont-elles telles?

LA PREMIERE

Voicy où on met les chandelles,

84 vo]Demandé-le à ma voisine.

JEHAN

Venés, ce dit[es], ma cousine,

Qu’esse-cy, par voire serment?

LA VIEILLE

200Que c’est? il est bien évident,

Ce sont lanternes.†[[201]]

JEHAN

Lanternes, c’est bien dit,

Que accroire on me fist

Que de lanternes fussent vessies.

LA PREMIERE

205Par la croix bieu, quoy que tu dies,

On congnoist bien que tu es yvré.[+1]

LA VIEILLE

Voisin, qui voullés-vous pour juré?[+1]

Sont-ce pas lanternes icy?


 [[ Print Edition Page No. 111 ]] 
JEHAN

Maulgré en ait bieu, qu’esse cy?

210Sommes-nous ainsy gouvernez,

Nous en sommes bien lanternez,

Nous sert-on de telles parolles?†

LA PREMIERE

Voysi de bonnes parabolles,

Dea! il ne scevent où ilz sont.

215Allons, laissons-les telz qu’ilz sont,

Le grant diable nous en delivre.

LA SEGONDE

Ort, vieil paillart, tant tu es yvre,

Tu ne me verras de sepmaine.

LA PREMIERE

La sanglante fièvre quartaine

220Relie qui leur en sauldra.

[LA SEGONDE]

Jehan Marion si ne gaigna

Denié il y a plus d’ung moys.

LA PREMIERE

Non fit Grant Gosier, par la croix

De Dieu, dea, j’en puis bien jurer,

225Nous leur querons boire, menger

Sur le gain que nous pouvons faire.

LA PREMIERE

Ma voisine, il nous fault taire,[-1]

Mais se une fois y a juré,

Jà ne demanderons congé

230D’aller où bon nous semblera.

JEHAN

85 ro]Dictes, voisine, venés sa,

Ce ne sont pas lanternes-cy.

LA VIEILLE

Et si sont par la Dieu mercy

Voicy merveilleuse fortune,

235Regardés, vez en cy une,

Voicy où on met la chandelle.

JEHAN

Ma lanterne est-elle telle?

Ho! je le croy, puis que le dictes,

Et pour Dieu que vous soyés quictes

240Et, noz femmes, faictes la paix.

GRANT GOSIER

Et nous n’en parlerons jamais,

J’avons mal dit, pardonnez-nous!

LA VIE[I]LLE

Et cuidez-vous estre cou,

Vous n’avez garde.

JEHAN

245Or, par Dieu, quant bien je regarde,

Ceci me semble une vessie;

N’y pensons plus, non c’est folie,

Je croy bien, c’est une lanterne.

LA VIEILLE

Or me dictes icy quelz terme

250Voullez-vous à vos femmes tenir?

JEHAN

Je ne sçay où puisse mourir,

Conseillez-nous que nous ferons

Et comment nous en chevirons

Pour les apaiser entre nous.

[GRANT] GOSIER

255Escoute, mon fin coeur doulx,

Nous deux leur cri[e]rons mercy

A deulx genoulx en ce lieu cy

Sans jamais sur elles parler.

LA VIEILLE

Or sa, je m’en veuille donc aller[+1]

260Pour faire ung appointement.[-1]

Je voys à elles à present,

Attendez-moy cy, je revien.

Cà, mes commères, je fais bien

De voz maris ce que je veulx!

LA PREMIERE

265Qu’avés-vous fait?

LA VIEILLE

Se m’aid Dieu,

Prestz sont de vous crier mercy.

LA SECONDE

Dictes-vous vray?

LA VIEILLE85 vo]

N’aiés soucy,

Ilz feront ce que [vous] vouldrés:

De rien avant vous en irés

270Par tout où bon vous semblera,

Portés voz raies çà et là,

Jamais ilz ne vous en diront parolle.[+2]

LA SEGONDE

Vous voullez ung maistre d’escolle

Pour bien monstrer une leçon.


 [[ Print Edition Page No. 112 ]] 

275Conseillez-nous que nous ferons

Pour les tenir tousjours en serre.

LA VIEILLE

Ne vous chaille, venez grant erre,

Je leur diray, je vous assure

Que vous estes si tresmarries,

280Qu’à peine vous apaiserez.

Venés-vous-en, sans demourés,

Ilz sont gluez, je vous affye.

LA SEGONDE

Si ferons-nous, ma doulce amye,

Allez devant incontinent.

LA VIEILLE

285Grant Gosier je fais, je me vant

Pour vous et Jehan Marion,

Venez avant; par Saint Symon,

Vous me donnez beaucoup de peine.

GRANT GOSIER

Bien venez, commère Thyphaine

290Et vous aussy semblablement,

Ma mye. Se j’ay nullement

Dit quant vous chose qui touche,

Pardon vous requiers humblement,

Car je menti parmi ma bouche.

JEHAN MARION

295Aussi ay-je fait somme toute,

Je me repens, par mon serment.

Jamais en jour de mon vivant

Ne vous diray telles parolles.

LA PREMIERE

Cuidez que nous soyons folles

300Que vous pensez à vostre advis,

Par Dieu, il n’y a en Paris

Plus preudes femmes que nous sommes.

GRANT GOSIER

Sainct Jehan, vous dictes vray,

Nous sommes sur ce cas-cy bien abusez,[+3]

305Pour ce, veillez nous pardonner,

Ceste fois, je vous supplie.

LA SEGONDE86 ro]

Sommes-nous aises qu’on s’en rie

Des parolles que dit avés.

Vrayment il n’en fault plus parler.

310Laissons tout cecy maintenant,

Allez et derrière et devant,

Par Dieu, nous en sommes d’acord.

LA PREMIERE

Se jamais en faictes effort,

Par Dieu, nous nous rebellons,

315Vous scavés bien que nous avons

Des challans en beaucoup de lieux

Qui nous mandent voire ce maindieux

Pour leur porter de noz harens.

JEHAN MARION

C’est bien fait de faire voz rans

320Plaisir à ceulx que vous aymez,

Ilz vous font tous les jours gaigner

Et feront au temps advenir

Pour tant je ne vueil plus tenir

Parolles jamais nullement.

LA SEGONDE

325C’est très bien dit, par mon serment,

Tout cecy nous vous pardonnons

Et sur ce point nous concluons

Que plusieurs femmes de Paris

Font acroire telles façons

330Le plus souvent à leurs maris.

EXPLICIT.

NOTES

 [XV.] Farce . . . des Femmes, etc. . . . du type “proverbe,” qui n’a pas attendu Carmontelle et Musset pour occuper la scène et la salle.

 [1-2] Ces vers rappellent les Cris de Paris, qui ont survécu depuis le XVe siècle.

 [30] Difficile à comprendre, même si l’on ajoute: Je veus.

 [36] aux Carmes, au couvent des Carmes, entre la rue des Carmes et la rue de la Montagne Sainte Geneviève, cf. Pierre Champion, Villon, t. I, pp. 204-207. Ils avaient mauvaise réputation.

 [80] GRANT GOSIER, saluons l’entrée en scène et l’entrée dans l’histoire du fameux héros rabelaisien. Cf. Introduction.

 [89] Aux Pourcelectz, je n’ai pu identifier cette auberge qui doit être parisienne.

 [125] Je ne comprends pas ce jeu de mots.

 [234] O: foutrine.

Endnotes

 [39,] O: procardes.

 [62,] O: Il manque un vers, pour rimer avec celui-ci.

 [96:] Ce vers tronqué ne rime avec aucun autre.

 [101,] O: chalde.

 [162:] Encore un vers tronqué.

 [188-9,] O les met sur une ligne.

 [201:] Encore un vers tronqué, qui ne rime point.

 [212,] O: Nous saint-on.


 [[ Print Edition Page No. 113 ]] 

XVI
[86 verso blanc]
87 ro]
FARCE NOUVELLE
DES FEMMES QUI SE FONT PASSER MAISTRESSES
A CINQ PERSONNAIGES
*

[vignette]87 vo]

MAISTRE REGNAULT commence

Dieu benye ses damoiselles

Et aussi ses belles bourgoises.

Je suis venu pour l’amour d’elles,

Dieu benye ses damoyselles.

LE FOL

5Et les hommes?

MAISTRE REGNAULT

Ilz sont rebelles

Et font tousjours aux femmes noyses.

Dieu benye ces damoyselles

Et aussi ces belles bourgoises.

Pour ce que ces femmes sont courtoyses

10Et benignes et gracieuses

Et nullement malicieuses,

A Paris especiallement,[[12, 20]]

Chacun si met son pensement

A les tromper et decepvoir.

15Pourtant le pape y veult pourvoir,

Esmeu de grant charité

Et m’a donné auctorité

Et commandé expressement

Que je veins [s]e diligemment

20A Paris pour l’amour des dames

Et que je voulsisse les femmes

A toutes choses supporter.

ALISON

Dieu vous gart, sire magister,

Saincte Marie dont venés-vous?

25Tousjours nous venés conforter,

Dieu vous gart, sire magister.

MAISTRE REGNAULT

Je suis venu pour rebouter

Ceulx qui vous font tant de courroux.

ALISON

Dieu vous gart, sire magister,

30Saincte Marie dont venés-vous?

Et serons-nous tousjours raffardées[+1]

Pour nous oster le parlement

Et tout par le consentement

De nos maris qui l’ont fait faire.

LE FOL

35Et vous veullent-il faire taire?

Par Dieu vien sont jhenin[s] cornés

Et bejaunes et sotinés,

C’est trestoute nourriture,

Il leur puisse mesadvenir;

40Veulent-ilz voz langues tenir?

Par Dieu ilz ont perdu leur peine.

LA COMMERE

Aussi au Cardinal Le Moyne,

Magister, on nous a fait tort,

Il dit qu’on nous batte fort

45D’un gros baston faitis et court

Et qu’en nous tienne bien de court

88 ro]De parler et de quaqueter;

Aussi qu’on nous face tourner

En ung voysseau, se mestier est.

ALISON

50Vrayment je ne sçay pas que c’est

Que tousjours ceulx du Cardinal

Dient des femmes tant de mal,

Par ma foy, c’est mal dit à eulx.


 [[ Print Edition Page No. 114 ]] 

S’ilz fussent doulx et gracieux,

55L’homme des femmes fust gardé

S’ilz avoient bien tout regardé,

Jamais ilz ne nous farceroient,

Mais loyaument nous serviroient

Et nous garderoient nostre honneur.

LA COMMERE

60Pour Dieu, magister monsieur,

Vueillez-nous, s’il vous plaist, donner

Provision pour gouverner

Nos maris et trestous ces hommes,

Car chascun voit bien que nous sommes

65Par eulx tous le[s] jours ravalées.

MAISTRE REGNAULT

Veez cy unes bulles seelées

Que j’ay maintenant apportées

De Court de Romme et impetrées

Pour vous faire toutes maistresses,

70Car vous estes grandes clargesses

Et avez si parfondement

Estudié et si longuement

Mise vostre intencion

A mettre en subjection

75Et suppediter vos maris,

Specialement à Paris,

Qu’il est bien temps que vous soyés

Graduées et que ayés

Sur la teste le bonnet ront.

LE FOL

80Les femmes ragassotiront,

Puis qu’elles seront auctorisées[+1]

Par bulle ainsi que vous verrés.

Par mon serment, vous ne pourrés,

L’Université s’i opp[o]se.

85Car certes à Paris on n’ose

Graduer nulles gens par bulle.

Par Dieu, sire, votre cédulle

S’entent des clers, non pas des femmes.

MAISTRE REGNAULT

Le pape veult qu’elles soient dames.

LE FOL

90Yront-elles ès assemblées

Qu’on fait en l’Université?

MAISTRE REGNAULT

Par Dieu, tu es bien rassotté,

Elles yront encorporées.

ALISON

88 vo]Nous serons bien honoré[e]s,

95Et jou[i]rons des privileges

Nous saurons bien tenir nos sièges

Et nos lieux, comme il appartient.

LE FOL

Touteffoys quant il me souvient,

A ung point vous fault labourer,

100Yront-elles deliberer

En la Faculté des Ars?[-1]

MAISTRE REGNAULT

Demandés-leur!

ALISON

En toutes pars,

Magister, [nous] voullons aller,

Certes nous sçavons bien parler

105En toutes les Facultés.[-1]

LA COMMERE

Toutes les difficultés[-1]

Si ne sont de nulle valleur.

ALISON

Certes nous avons grant couleur

D’estre avecques theologiens.

LA COMMERE

110Medecins si sont bonnes gens,

Brief nous serons de tous requises.

MAISTRE REGNAULT

Vous avés toutes vos franchises

Ainsi qu’un maistre doit avoir.

ALISON

Nous ferons bien nostre debvoir

115De regenter en la maison.

LA COMMERE

Magister, faictes-nous raison,

Puis que le pape le commande.

MAISTRE REGNAULT

Or sa, dame, je vous demande

Se vous avés du temps assés.

ALISON

120Il y a jà deux ans passés

Que je deusse estre mestrisée

Depuis que je suis espousée,

Je ne finay d’estudier.

MAISTRE REGNAULT

Je n’y sçauroye remedier

125Par Dieu, que n’eussés la maistrise.


 [[ Print Edition Page No. 115 ]] 
ALISON

Nous l’avons de pieça requise,

Maistre, au Cardinal Lemoyne

Et en avons prins tresgrant paine,

Mais il nous font tousjours grevance.

LA COMMERE

130Nous avons tousjours grant fiance

En vous, magister, par mon âme.

MAISTRE REGNAULT

Vous me semblés bien jeune femme

89 ro]Pour estre si tost graduée.

LA COMMERE

Comment serai-ge reffusée?

135Par Dieu, j’ay bonne voulenté.

MAISTRE REGNAULT

Combien y a-il, en verité,

Que vous estes en mariage?

LA COMMERE

C’est une question sauvaige,

C’est assés, puis que je le suis.

MAISTRE REGNAULT

140Ha dea, m’amye, je ne puis

Vous graduer, se n’avés temps.

LA COMMERE

Il y a environ deux ans,

Maistre, que je suis en mesnage.

MAISTRE REGNAULT

Et scavés-vous bien tout l’usaige

145Comment on gouverne ces marys?[+1]

LA COMMERE

Il n’y a femme à Paris[-1]

Qui le saiche mieulx que je fais,

Car tous les jours deux ou trois foys

Mon mary est tresbien batu,

150Puis il me dit: “Et que fais-tu,

M’amye? ce n’est pas bien fait.”

Puis je dis: “Villain contrefait,

Je te tueray trestout de coups!”

Brief, il n’a point en moy repos,

155Par Dieu, il n’oseroit groncer.

LE MAISTRE REGNAULT

Vous scavés assés pour passer

Et pour avoir vostre degré.

LA COMMERE

Maistre, je vous en sçay bon gré,

Aultre chose ne demandoye.

160Par Dieu, magister, j’atendoye

Trestous les jours que venissés

Affin que vous nous baillissés

Ung bonnet ront dessus la teste.

ALISON

Par Dieu, je maine telle feste

165A celuy de nostre maison;

Je luy fais de paine à foyson

A celuy que j’ay espousé.

Il ne seroit pas si osé

De faire ung pas sans mon congé

170Et s’avient qu’il n’a point mangé

Ne soupé, je le fais coucher

Et si ne me oseroit toucher

Dedans le lit, se ne le vueil.

Il n’oseroit pas lever l’ueil,

175De peur qu’il a, quant il me voit.

Brief, magister, il n’oseroit

Faire chose sans le me dire.

MAISTRE REGNAULT89 vo]

Heel vous faictes rage de dire.

Saincte Marie, quelles escollières,

180Vous avés bien seu vos matières,

Sous qui avés-vous prins cedules?

ALISON

A! ha! magister, (nous) n’en avons nulles,

Vous nous croirés en nos sermens,

Car j’avons esté longuement

185Estudier aux Jacobins,

Aux Carmes et aux Augustins,

Es Mathurins et ès Cordeliers

Et dessoubz plusieurs seculiers,

Je le vous prometz, par ma foy.

MAISTRE REGNAULT

190Par Dieu, m’amye, je vous croy,

Vous en portez tresbien la chère

Et bien pert à vostre manière

Quel est le livre que (vous) portez

Au maistre lequel vous hantez,

195Quand il vous dit vostre leçon?

ALISON

Certes nostre maistre il a nom

Le livre que on dit des prestres.


 [[ Print Edition Page No. 116 ]] 
LA COMMERE

Touteffois dient nos beaux maistres

Que c’est le livre de precum.

LE FOL

200Vous avés eu supra culum,

Quant la leçon vous ne scavés?

ALISON

Par Nostre Dame, vous bavés,

Allés, allés, esse bien dit?

MAISTRE REGNAULT

Or me dictes sans contredit,

205Mistes-vous guères à l’aprendre?

ALISON

Quant mon maistre y vouloit entendre

Je l’avoye tantost apris.

MAISTRE REGNAULT

Par Nostre Dame, j’ay mespris

De vous examiner si fort,

210Par Nostre Dame, j’ay grant tort,

Monstrez voz cedulles, m’amye.

LA COMMERE

Magister, je vous certifie

Qu’on les m’a voulentiers seelé[e]s.

MAISTRE REGNAULT

Quel maistre les vous a baillées,

215Vous sçavez qu’il vous fault tout dire.

LA COMMERE

Plusieurs les m’ont baillé[e]s, sire,

Il ne fault jà les racompter.

MAISTRE REGNAULT

Vous estes dignes de regenter[+1]

90 ro]Tout partout là où vous yrés,

220Par Nostre Dame vous aurés

Le bonnet rond tout presentement.

LES FEMMES parlent ensemble et respondent

Nous vous mercions humblement,

Magister, jusqu’au deservir.

MAISTRE REGNAULT

Je vous vueil loyaulment servir.

225La maistrise je vous l’ottroy.

LE FOL

Holà! holà! attendés-moy,

Il y a opposition,

Voicy ung mandement de Roy,

Holà! holà! attendez-moy.

MAISTRE REGNAULT

230Et qu’est cela? Quoy?[-3]

ALISON

Faictes vostre commission.

LE FOL

Holà! holà! attendés-moy,

Il y a opposition,

Je vous fais inhibition

235De par le Roy et (je) vous deffens,

Sur peine de payer despens,

Et de par le Roy fais deffense

Que ne donnés point la li[c]ence

A ces femmes ne la maistrise.

MAISTRE REGNAULT

240Le pape si la m’a commise

Par les bulles que vous veés.

LE FOL

Le Roy vous mande que ne soyés

Si hardy de le vouloir faire.

Voicy lettres tout au contraire

245Que j’apporte toutes propices.

ALISON

Ces lettres sont subretices,

Vostre mandement ne vault rien.

LE FOL

Or sa, maistre, vous scavés bien

Comment les marys s’i opposent.

MAISTRE REGNAULT

250Or leur dictes qu’ilz se reposent,

Car on n’en fera rien par eulx

Et comment sont-ilz envieux,

Si ces povres femmes ont bien.

Au regard de moy, je me tien

255Et le pape de leur costé.

ALISON

Et aussi l’Université,

Les maistres et les escoliers

S’ajoindront à nous voulentiers,

Faictes ce que mande le pape.

LA COMMERE

90 vo]260Et nous fauldra-il une chape

Comme à ung maistre magister?

MAISTRE REGNAULT

Pourquoy non? Vous pourrez porter

Ce qu’il appartient à une maistre.[+1]


 [[ Print Edition Page No. 117 ]] 
ALISON

Et pourrons-nous doncques aistre

265Aucuneffois sur une mulle?

MAISTRE REGNAULT

Je ne scay se ceste bulle

En fait point de mention.

LA COMMERE

Ne faictes point dilation,

Baillez-nous ce que demandons.

MAISTRE REGNAULT

270Or çà doncques, or attendons,

Il vous fault faire les sermens,

Vous jurez que tous les tourmens,

Tout le travail, toute la peine

Nuyt et jour toute la sepmaine

275Que vous pourrés et que scaurés

A voz maris procurerés,

Et cela vous voulés jurer?

LES FEMMES ensemble

Ouy, par Dieu, et procurer

De les mettre à confusion.

280C’est certes la conclusion

Et la fin à quoy nous tendons.

MAISTRE REGNAULT

Aussi vous yrés aux pardons

Et là où bon vous semblera

Et pour maris on ne fera

285Rien qui soit, mais très bien combatre

Et si veullent à vous debatre,

Vous commencerés à tencer,

Vous parlerés sans point cesser

Si fort que vous les ferés taire.

LES DEUX FEMMES ensemble

290Magister, nous sçaurons bien faire

Et ferons tant que nous aurons,

Par Dieu, ce que demanderons;

Plus ne nous en fault sermonner.

MAISTRE REGNAULT

Il vous fault à genoulx bouter

295Pour avoir absolution

En signe de perfection.

De ce bonnet ront vous couronne

Et auctorité je vous donne

Sur tous les maris et puissance

300De les gouverner et licence

Et auctorité de tout dire,

Regenter de present et dire

Et ma[i]striser les aultres femmes,

Affin qu’elles soyent toutes dames

305A Paris par especial.

91 ro]Et d’autre part en general

Le pape si le veult aussi

In nomine patris et filii.

LA COMMERE

Nous sommes en tresgrant soucy,

310Magister, de sçavoir ung point,

La bulle porte-elle point

Le povés-vous passer[-2]

Que puissions nos maris laisser

Quant bon et beau nous sembleroit?

ALISON

315Hélas! maistre, qui le pourroit,

On nous feroit une grant grace.

MAISTRE REGNAULT

Je suis bien content qu’on le face

Ainsi qu’avez acoustumé.

ALISON

Le pape nous a bien amé

320De nous pourvoir si grandement.

Vous serés partout reclamé,

Le pape nous a bien amé.

LA COMMERE

Vous ne serés jamais blasmé,

Nous vous mercions grandement.

ALISON

325Le pape nous a bien amé

De nous pourvoir si grandement.

Magister, à Dieu vous comment,

Certes nous allons commencer.

MAISTRE REGNAULT

Dieu vous doint bon commencement.

LA COMMERE

330Magister, à Dieu vous comment.

MAISTRE REGNAULT

Regentez fort et fermement

Et ne faillez pas à tencer.

LA COMMERE

Magister, à Dieu vous comment,

Certes nous allons commencer.

MAISTRE REGNAULT

335Or vous allés donc avancer

Et pensez de tromper ces hommes.


 [[ Print Edition Page No. 118 ]] 
ALISON

Nostre maistresse, par Dieu, nous sommes

A ceste fois levées sus,

Nous sommes venus au dessus

340De ce que nous avons devisé.

MARTIN

Il me fault estre bien tiré

Et habillé mignotement

Pour recepvoir joyeusement

Notre maistresse que je voy.

345Il me fauldra tenir tout quoy

Et faire son commandement,

Car la bulle dit qu’autrement

Elles ont pouvoir de nous changer.

Quel habit pourray-ge songer

91 vo]350A prendre pour luy faire honneur

En faisant ung peu du seigneur?

Je feray le dymencheret

Pour mieulx faire le dameret,

Affin que je luy puisse plaire.

355Je la voy venir à son aise,

Sur la teste ung beau bonnet,[-1]

Il me fault estre sadinet

Et frisque comme ung amoureux

Et jouliet et gracieux

360Affin que de moy soit contente.

Ceste robe si n’est point gente,

Elle est toute racaillefatrée,

J’en prendray une autre sentrée

Devant, par Dieu, que je m’en voise

365Et une piece portingalloise

Pour mettre devant ma forcelle.

LE FOL [à part]

Il contrefait la damoyselle

Comme ces mignons de Paris

Qui sont si songneusement nourris

370Et sont si douilletz que c’est raige.

Il ressemblent à une caille

Tant sont beaulx, faitis et tretis.

MARTIN

Il fault ung chaperon faitis

Qui soit de nouvelle façon.

LE FOL [à part]

375Vous serés ung mauvais garçon

Et ce n’est pas ce qu’il vous fault.

MARTIN

Cecy doit aller plus haut,[-1]

C’est la façon de maintenant.

Ne suis-je pas bien duenant,

380Il ne me fault que une dague

Et je ne sçay quel autre bague

Qu’on appelle une gibecière.

Mettray-je ma dague derrière?

Ha! par Sainct Mor, vecy comment

385La portent ses dimancherés.

LE FOL [à part]

S’esorchent-il point les jarrés?

Ceste manière est bien sauvage.

ALISON

Nous ne ferons plus le mesnage,

Puis que le degré nous avons,

390Or je vous prie que nous soyons

Ententives et diligentes,

Puis qu’aussi nous sommes regentes,

De faire aujourd’huy ung chief-d’euvre

A celle fin qu’on se recuevre

395De la perte qu’on nous a fait.

MARTIN

Par mon âme, je suis bien fait

Et mes soulliers bien en gallant.

LE FOL [à part]

Se il treuve ung estron voulant,

Par bieu, il luy crevera l’ueil.

ALISON

92 ro]400Par ma conscience, je vueil

Que mon mary soit attrapé.

LE FOL [à part]

Fait-il bien le veau eschappé

Et je vous prie, faictes luy place.

MARTIN

Je ne sçay pas qu’on luy face,[-1]

405Je ne l’ay pas bien en memoire.

LE FOL [à part]

Comment peut-il tant braire?

Vecy ung esperit d’amours,

Scet-il pas bien faire ces tours?

Jamais ne se doit soussier.

ALISON

410Saincte Marie, quel escuier

Esse là que je voy venir?

Par bieu, il me fait souvenir

De ces gorriers de ville.[-1]

Il est moult legier et habille,

415Est-ce point ung Clerc du Palais?


 [[ Print Edition Page No. 119 ]] 
LA COMMERE

Il est moult gentil galloys,[-1]

Je cuide que c’est ung changeur.

ALISON

Il doit estre petit mangeur,

Puis que sa pance est estroite.[-1]

LA COMMERE

420Il semble estre homme de crainte,

Comment il est fort embridé.

ALISON

Par Nostre Dame, il est bridé

Affin que le froit ne le taste.

LA COMMERE

C’est ung escuier fait à haste,

425Comme il est gent parmy le corps.

On voit les talons par dehors,

C’est une chose acoustumée.

ALISON

Ha! c’est affin que la fumée

Qui leur vient à cause de chault,

430Qui ne peult issir par le hault,

Viengne par là, car autrement

Ne pourroit issir bonnement.

Puis leurs pourpoins si fort estreignent,

Aussi leurs chausses s’entretiennent

435Attachées si roide si fort[+1]

Que quant ung de leur poulx les mort,

Il ne sçavent par où le prendre

Et aussi pour faire descendre

La fumée qui est en eulx;

440Pour ce qu’ilz sont tant chaleureux,

Ilz ont les talons descouvers.

LA COMMERE

Ilz ont pris leurs habitz divers

Et toutes choses sadinetes,

92 vo]Pourquoy leurs façons sont honnestes

445En la pointe de leurs soulliers?

ALISON

C’est pour ce que les bourreliers

Veullent vendre trop cher leur bourre,

Car vous voyés que on fourre[-2]

A Paris ces bourreletz[-1]

450De chaperons qui sont si lais

Que la façon si n’en vault guerre.

LE FOL

Par mon serment, une chauldière

De deux seaulx y seroit assise.

ALISON

Mais d’où est venu[e] la guyse

455Que ès penthoufles on mette[-1]

En lieu du liège une buchette,

C’est le prouffit des savetiers.

LE FOL

Par Sainct Jehan, mais de charpentiers,

C’est oeuvre de charpenterie.

LA COMMERE

460Et n’est-ce pas grant tromperie

S’enz esperons de chevaulcher?†[[461]]

ALISON

Vous scavés qu’un cheval est cher

A Paris, n’en a pas qui veult

Et pour ce que le cueur leur deult

465De voir les aultres à cheval,

Pour appaiser ung peu leur mal

Ont pris ceste chevaulcherie.

LA COMMERE

Dictes-moy que ce signifie,

Qu’ilz ont leurs habis si cueillis.

ALISON

470Ilz ont grant peur d’estre assaillis

Des pourceaulx, comme la pasture

Qui chet ès boys pour nourriture,

Pourtant se sont-ilz fait cueillir.

LA COMMERE

Et qu’ilz devroient bien hault faillir

475Puis que la robe est escoltée.

ALISON

Par bieu, si est-elle crotée,

Nonobstant qu’elle doit estre bien courte.

LA COMMERE

Il n’y a celuy qui ne porte

Quant je m’avise la vesture[[479-484]]

480Comme ung pourceau, c’est grant ordure,

Cest habit n’est point honneste.

ALISON

Et pourtant on seroit bien beste

D’aller prendre en mariage

Ung court vestu comme ton langaige,[+1]

485Mais on doit aymer loyaument

Et recepvoir joyeusement

Ceulx qui portent longue vesture.


 [[ Print Edition Page No. 120 ]] 
LA COMMERE

Aussi vault mieulx la couverture,

93 ro]Quant il fait froit, d’ung long habit

490Que d’ung qui est si très petit,

Ne que de robe decoupée.

ALISON

Il me souvient d’une espousée

De ce galant qui se promaine.

Par mon serment, il met grant peine

495A ce tenir cointement[-1]

Et vecy bon appointement,

C’est mon mary, par Nostre Dame.

MARTIN

Ayés pitié de moy, ma femme,

Pour ce que estes si grant maistresse.

ALISON

500Vous ne povés ployer les fesses,

Vous estes trop roide attaché.

MARTIN

Par bieu, je suis si empesché

De me tenir joliement,

Que je ne puis, par mon serment,

505Faire tout ce qu’il appartient,

Mais dictes-moy ce qu’il convient

A faire et je le feray.[-1]

ALISON

J’ay conclud que je vous lairay

Puis que je suis si haultement.

510Une bulle avons maintenant

De Court de Romme, qui enseigne

Comment le pape veult qu’on preigne,

Quant les marys sont inutilles,

Autres qu’ilz soient habilles

515Et qu’il sachent aux dames plaire.

MARTIN

Pourtant j’ay voulu contrefaire

Le mignon et le gracieux.

LA COMMERE

Et vous n’avés pas les cheveulx

En allemant: tout ne vault rien.

ALISON

520Aussi est-il dur comme ung chien

Et sec, il ne se peult ployer.

LA COMMERE

S’il estoit verd comme ung osier,

Il seroit doux comme ung gand[-1]

Et ung tres gracieux fringant

525Et les genoulx bien ployeroit

Et quant par les rues yroit,

Il marcheroit si bellement

Qu’il ne toucheroit du pied en terre

Et qu’il eust des pastins de voirre,

530Ce ne seroit que toute joye.

MARTIN

Ha! saincte dame, pour que j’aye

Provision de refroidir.

ALISON

Planter vous fault pour reverdir

Comme ung osier pour cest yver,

535En ce nouveau temps pour veoir

Se (vous) serés verd et bien ployent.

MARTIN93 vo]

Dictes-vous à bon escient?

Pour Dieu, donc, que je le soye!

Mais, par Dieu, se je ne pensoye

540Avoir la teste et la queue verd

Et que ne fusse plus gaillard,

Je ne seroye jà planté.

LA COMMERE

Mais que vous soyés bien enté,

Par Dieu, tantost reverdirés

545Et belle queue vous aurés,

Je le vous dis à escient,

Delivrés-vous appertement,

Il fait tres bon temps pour enter.

MARTIN

Comment me voulez-vous planter,

550Affin que je soye plus beau?

ALISON

La teste en bas comme ung poureau,†

On verra plustost la verdure.

MARTIN

Il convient doncques que j’endure

Et que je soye en terre mis;

555Or sa donc, puisque vous m’avés promis[+2]

Que je seray vert cest esté,

Je suis d’acord d’estre bouté

En la terre presentement,

Or me couvrez bien doulcement

560Et gardez bien de me blesser.


 [[ Print Edition Page No. 121 ]] 
LA COMMERE

Il fault ceste teste baisser

Pour estre bien enraciné,

Nous avons cy trop sejourné,

Sus, il est temps de la couvrir.

MARTIN

565Quant me fauldra-il descouvrir?

Seray-je en terre longuement?

ALISON

Tant que soyés notablement

Comme arbre reverdy.[-2]

MARTIN

En seray-je bien desgourdy

570Et tout vert en ce moys de may?

LA COMMERE

Ouy, par Dieu, et aussy gay

Que pourroit estre ung papegault.

Vous n’estez q’un loquebault,

Mais par Dieu, quiconques je vueil,

575Vous porterez semblable feuille

Et telle fleur comme la rose.

ALISON

Il fault bien que on l’arose,

Le chault se pourroit bien secher.

LA COMMERE

Il s’en fault doncques despescher,

580Je vois querir la chantepleure.

MARTIN

Par Nostre Dame, je n’ay cure

94 ro]D’estre arosé, il fait trop froit.

ALISON

Vous scavés bien que c’est le droit

D’un arbre sec et la nature.

MARTIN

585Voire, mais vous me moulerés,

Vrayement je crains bien la froidure.

LA COMMERE

Pour ce que vostre queue est dure,

Il la fault arroser souvent.

ALISON

Par Dieu, j’ay grant paour que le vent

590Ne luy soit aujourd’huy contraire.

Arosés-le bien, ma commère,

On devient vert pour aroser.

LA COMMERE

Cecy le fera disposer

A reverdir plustost ung moys.

ALISON

595Arosés-le deux ou trois fois,

N’espargnés pas l’eaue de Seine.

LA COMMERE

Il a jà une verte vayne,

Veés cy terre vertueuse.

MARTIN

Au moyns serés-vous bien joyeuse

600Quant ma queue verte sentirés.

ALISON

Par ma foy, vous reverdirés,

Puis que la terre est labourée.

LA COMMERE

L’esté qui vient, vous fleurirés.

ALISON

Par ma foy, vous reverdirés.

LA COMMERE

605Quant de terre vous partirés,

Vous serés vert comme porrés.

ALISON

Par ma foy, vous reverdirés,

Puis que la terre est labourée.

Je fais trop longue demeurée,

610Par Nostre Dame, je m’en vois.

MARTIN

Adieu ma dame honorée![-1]

ALISON

Je suis trop longue demeurée.

LA COMMERE

Verdure est trop prisée[-2]

Puis que les marys sont de boys.

ALISON

615Tandres seront comme poulletz,

Puis qu’ilz sont mis à la gellée.

LE FOL

Ilz ont la queue si mouchée

Qu’à peine la peuvent lever,

Je croy qu’on les a mis couver,

620Ilz sont tous couvers davantaige,

Par Dieu, veez cy bon personnage.


 [[ Print Edition Page No. 122 ]] 

94 vo]Quant les maris sont bien covers,

On en va querir de plus vers,

Cependant qu’il reverdiront.

ALISON

625Quant vos maris decherront[-1]

Entre vous, femmes sadinettes,

Et aussi qu’ilz commenceront

A delaisser les amourettes,

Pour avoir queues verdelettes,

630Plantés-les tost à la rousée,

Puis alés aux jardins seulettes,

La queue verte est bien prisée.

LA COMMERE

Quant vous verrés qu’ilz laidiront

Et seront secz comme espinettes

635Et que chose ne vous feront

Qui soient bonnes et doulcettes,

Prenés toutes vos chosettes[-1]

Pour faire la chose advisée

Et si vous tenés joliettes,

640La queue verte est bien prisée.

MARTIN

Je croy que mes dois fleuriront,

Je sens bien venir les fleurettes,

Mes genoulx si assouppliront,

Aussi seront mes esguillettes,

645J’auray les jambes bien doulcettes,

Ma femme sera rapaisée,

Quant on a belles tetinettes,

La queue est bien prisée.[-2]

ALISON

Adieu ceste belle assemblée,

650Je m’en voys au jolis bocquet.

LA COMMERE

Je seray de verd affublée.

ALISON

Adieu ceste belle assemblée.

LE FOL

Gardez que ne soyez emblée.

LA COMMERE

Il ne m’en chault pas d’ung niquet.

655Adieu ceste belle assemblée,

Je m’en vois au jolis bocquet.

MARTIN

Comment, seray-je tousjours sec?

Par ma foy, je croy que ouy.

Certes je suis prins par le bec,

660On m’a comme arbre enfouy,[-1]

Les maris si sont aujourd’huy

Trestous pour reverdir plantez.

Et nos femmes vont le pirdouy

Dancer par bieu de tous costez.

665Femmes n’en tiennent plus de compte,

Les maris sont en brief farcez,

Je m’en voys o ma courte honte.†[[667]]

EXPLICIT.

NOTES

 [XVI.] Farce des femmes qus se font passer pour maistresses.

 [12, 20] précisent dès le début, l’origine et, plus encore, la destination parisienne de la pièce.

 [42] au Cardinal Le Moyne, au collège de ce nom. Cf. Introduction.

 [78] graduées. Les profeseurs et étudiants américains retrouveront avec plaisir en ce mot l’origine de graduate.

 [80] ragassotiront, je ne connais que rassoter, radoter.

 [115] regenter, crée, comme maistre du v. 113, une spirituelle confusion de termes entre le ménage et l’université.

 [185-7] Cf. Introduction.

 [199] precum, de prières, mais la prononciation de um en on prête à une équivoque grossière.

 [315] qui: si on.

 [362] racaillefatrée m’est inconnu.

 [379] duenant j’hésite à corriger en duement à cause de la rime.

 [449] bourrelet, bord court et roulé du chapeau du XIIIe au XVe siècle (Cf. Quicherat, Histoire du Costume en France, pp. 300-334).

 [455] Pantoufles, mules légères de velours ou satin arrondies au bout (cf. v. 445 et Quicherat ibid. qui cite Olivier de la Marche).

 [479-484] Le conflit du vêtement court et de la robe longue date du milieu du XIVe siècle et se prolongera sous François Ier, cette dernière étant réservée aux cérémonies. Au XVe siècle, les Rois mêmes adopteront le vêtement court. Cf. Quicherat, Histoire du Costume en France.

 [519] en allemant, longs et embroussaillés (cf. Quicherat, Histoire . . . p. 299).

 [629] queues, inutile de souligner l’équivoque de ce passage qui est de nouveau la matérialisation d’une expression “plantez-le là et ce sera pour reverdir”, usage courant dans l’ancienne farce et dans Rabelais.

 [663] pirdouy, air mélancolique (Godefroy).

 [667] ou, corrigé par moi en o (avec).

Endnotes

 [67,] O: j’aay.

 [145,] O: ses.

 [170,] O: Et souvient.

 [461,] O: sans . . .

 [551,] O: ung pourceau . . .

 [667,] O: ou.


 [[ Print Edition Page No. 123 ]] 

XVII
95 ro] FARCE NOUVELLE
DES FEMMES QUI APRENNENT A PARLER LATIN A SIX PERSONNAGES
*

[vignette]

LE PRINCIPAL commence95 vo]

Robin, vien çà, mon amy,[-1]

Va-t-en vistement attacher

Au Palais et là environ

Et aux eglises ce papier

5Et n’oublie pas à decliner

En plus de cent lieux en Paris

Que le Provincial dès hier

Est descendu en son logis

Et au[x] Parisiennes dis

10Que j’ayme de tout mon couraige

Que j’ay voué et entreprins

Leur apprendre ung nouveau langaige.

ROBINET

Ha! mon seigneur, se seroit dommaige,

On ne les pourroit maistriser.

LE PROVINCIAL

15Allez, mastin et villain paige,

Je le vueil, fault-il repliquer?

ROBINET

Je vois donc aux Carmes premier

Attacher le petit brevet.

LE PROVINCIAL

Acoup de là, sans tarder,[-1]

20A la Montaigne.

ROBINET

Il sera fait,

Je ne cesseray en effait

Tant que j’auray point en main.[-1]

LE PROVINCIAL

Parisiennes, il me plaist

Que vous saichiez ung nouveau tra[it]

25Je ne saiche rien plus humain

Que vous, mes mignonnes doulcet[tes].

ROBINET

Par Dieu, Provincial humain,

Vous regardez mal que vous faictes.

LE PROVINCIAL

Sa, sa, sa, [ça] mes doulcinettes,

30Mes parisiennes gorgettes,

Viendrez-vous pas à la lesson?

Ouy, mes petites riglettes,[-1]

Soyés subtilles, mignonnettes,

Venez tost, il en est saison!

GUILLEMETTE

35Johannès, sire, mon mignon,

Qu’esse là que vous seurvice?[-1]

ROBINET

Se je vueil servir? nennin non,

Suis-je Johannès, vielle lisse?

GUILLIMETTE

Vous avez tort.

ROBINET

On m’en punisse!

40Lisez les motz, ilz sont escripz,

96 ro]Mais fault-il que je vous les disse?

GUILLEMETTE

Ouy, s’il vous plaist, jeune filz.


 [[ Print Edition Page No. 124 ]] 
ROBINET

Or bien de par Dieu, je vous dis

Que toutes femmes en general,

45Qui vouldront mettre leurs esperitz

Parler latin orné, exquis,

Viengne[nt] veoir le Provincial

Adez le plus especial

Maistre qui soit jusques à Romme.

GUILLEMETTE

50Latin, c’est ung bien principal,

Latin, monseigneur Saint Denis,

Il fault donc qu’il soit vaillant homme.

ROBINET

Vaillant, puissant, triomphant comme

Fut jamais Hector et Paris.

GUILLEMETTE

55Latin aux femmes de Paris?

ROBINET

Aussi vray comme je le devise.

GUILLEMETTE

Chascun en doit estre esjouys.

ROBINET

Ce sera bien nouvelle guise.

GUILLEMETTE

C’est bien donc raison qu’on le prise

60Quant aux dames ainsi s’aquitte.

Par Dieu, autre ordre sera mise

Au monde et meilleure conduite,

Ma commère, venez çà, dictes,

Quelles nouvelles?

ALISON

Han! je ne sçay moy.[[64]]

GUILLEMETTE

65Comment? c’est des biens l’eliste?

ALISON

Dictes-moy, qu’esse?

GUILLEMETTE

C’est.

ALISON

Quoy?

Vous me mettés en grant esmoy

Que je n’entens ceste parolle.

GUILLEMETTE

C’est je vous prometz, par ma foy,

70Ung si saige maistre d’escolle

Et est vray, ce n’est pas frivolle,

Qui arriva hier au matin,

Qui veult que vif on le descolle

S’il ne nous fait parler latin,

75Arguër par façon legière,

Lire en papier ou (en) parchemin

Et entendre toute matière.

ALISON

96 vo]Parler latin?

GUILLEMETTE

Vray est, par Saint Père,

Ne pensés point que je me faigne.

ALISON

80Vous semble-il point qu’il nous affière?

Le sçavoir, esse chose estrange?

Latin, esse chose qu’on craigne?

BARBETTE

Et qu’esse benedicite?

GUILLEMETTE

Dont venés-vous?

BARBETTE

De la Montaigne.

ALISON

85Mais venés çà.

GUILLEMETTE

Et à coup.[-1]

BARBETTE

Ouy da! mais qu’esse?

GUILLEMETTE

N’avés-vous

Pas ouy parler de ce maistre?†

BARBETTE

Nenny, de voir!

ALISON

Son engin penètre[+1]

Tout aultre; riens n’est plus begnin.

90Il a dit que confus veult estre

S’il ne nous fait parler latin.


 [[ Print Edition Page No. 125 ]] 
BARBETTE

Nous viendrons donc à nostre fin.

Je ne sçay moy par quel chemin

Il nous est cellé si longtemps.

ALISON

95Sont estés ces hommes, affin

Qu’ilz ayent auditoire plus grans.

GUILLEMETTE

Ha! les villains!

BARBETTE

Mais les meschans!

ALISON

Riglés seront.

GUILLEMETTE

Je m’y consens.

BARBETTE

Ilz sont orguilleux comme paons.

ALISON

100Nous les chasserons comme enfans

Par fine force d’argumens.

GUILLEMETTE

Il fault qu’ilz en soient innocens

Que estudions ce langaige.

ALISON

Aultrement ne seront contens.

BARBETTE97 ro]

105Quant je vois hors, le mien enrage.

GUILLEMETTE

Soubz l’ombre de pelerinage

Jusque à Nostre-Dame-des-Champs

Nous yrons.

BARBETTE

C’est le voir.

ALISON

Quel saige,

Ces moians sont fort souffisans.

BARBETTE

110Devant qu’il soit jamais deux ans

On verra nos maris changer.

GUILLEMETTE

Nous yrons à la ville, aux champs.

ALISON

Publicquement.

GUILLEMETTE

Sans nul dangier.

BARBETTE

Porteront-ilz point le pannier?

ALISON

115Ouy dea!

GUILLEMETTE

Et les petis gars?

BARBETTE

Et nous yrons estudier.

ALISON

Clergesses serons.

GUILLEMETTE

Et eux coquars.[+1]

BARBETTE

Serons-nous Maistresses-aux-Ars

Aussi bien qu’eux?

ALISON

Et pourquoy non?

GUILLEMETTE

120Et regnerons en toutes pars.

BARBETTE

Ha! ma seur, ce sera raison.

ALISON

Alons m’en querir Marion,

Puis nous yrons veoir mon seigneur.

GUILLEMETTE